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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’ennemi numéro 1 de la révolution espagnole – A. P.
Terre Libre N°29 – Février 1937
Article mis en ligne le 15 décembre 2018
dernière modification le 28 février 2019

par ArchivesAutonomies

Dans toute révolution, comme dans toute guerre, l’ennemi numéro un du prolétariat n’est pas de l’autre côté des frontières : il est à l’arrière, il s’embusque dans le pays même.

En 1793, ni Coblentz, ni la Vendée, ni les armées de l’Europe monarchiste n’étaient l’ennemi le plus dangereux de la révolution. Cet ennemi était représenté par l’agiotage, par la spéculation, par l’arrivisme, par la lutte sournoise des puissances d’argent contre l’élan libérateur du peuple. Sous le masque girondin de la guerre nationale, qui conduisait à la dictature militaire, sous le masque jacobin du centralisme politique, qui préparait les voies au bonapartisme, sous le masque modéré des politiciens du "Marais" préfigurant la grande curée ploutocratique du Directoire — c’était partout le même visage que dénonçaient avec raison les révolutionnaires plébéiens : Marat, Hébert et Babeuf : l’ennemi numéro un l’éternel visage de la réaction sociale.

Plus près de nous, n’avons-nous pas vu la révolution russe vaincre les interventions étrangères, les généraux tsaristes soudoyés par l’Allemagne, la France, l’Angleterre et le Japon, les hordes militaires de Denikine, Kalédine, Wrangel et Koltchack, les légions étrangères tchèques et roumaines ?

Et cette révolution, victorieuse sur les champs de bataille, n’est-elle pas morte, minée par l’ennemi intérieur, par l’ennemi numéro un qui a nom : corruption, centralisation, militarisme, bureaucratisme, dictature ?

Quelques mois ont passé sur la première grande victoire du peuple espagnol, en lutte pour sa libération totale. Cette victoire avait presque entièrement balayé du sol ibérique les bandes armées des généraux factieux. Le mot d’ordre : "Tous les fusils, toutes les forces, tous les efforts pour la guerre", a donné le signal d’arrêt à la révolution en marche. Aujourd’hui, Franco, échappant à la vague gréviste et insurrectionnelle qui déferlait sur toute la péninsule, reste maître du Maroc, des Baléares et de la moitié de l’Espagne. Et ce qui est plus grave encore, la révolution mise en conserve par les partis politiques après la levée en masse anarchiste du 19 juillet, s’asphyxie lentement dans une atmosphère de blocus et d’intervention impérialiste, de conformisme antifasciste gouvernemental et de conservatisme stalino-bourgeois.

A plusieurs reprises, nous avons poussé, en Espagne même ou en France, le cri d’alarme que nous arrachait la constatation tragique de certaines erreurs ou de certains reculs.

Aujourd’hui, nous devons être absolument catégoriques. A moins d’un ressaisissement immédiat du prolétariat ibérique et du prolétariat mondial, la cause révolutionnaire en Espagne et tous les espoirs immenses de rénovation qui s’y attachent, — tout cela serait irrémédiablement compromis.

Heureusement, de tels signes de ressaisissement commencent à se manifester en Espagne même. Notre point de vue sur la situation — point de vue condamné par l’optimisme gouvernemental de quelques "arrivés" et par l’opportunisme éternel de l’ancienne opposition "trentiste" est partagé silencieusement par les fédérations les plus puissantes de la C.N.T. et par l’immense majorité des groupes de la F.A.I., des milices, des Athénées et des Jeunesses libertaires. La vérité fait son chemin dans l’esprit des non-anarchistes eux-mêmes, qui voient s’étaler à leurs yeux, de plus en plus provocants et avec une véritable insolence, les plaies bureaucratiques, policières et mercantiles du régime bourgeois, survivant à l’armement (partiel) du peuple travailleur et à la prise en charge (partielle) des usines et des terres par les comités et les communes. La tyrannie insupportable exercée, dans un grand nombre de cas, par les autorités militaires ou techniques déléguées par le stalinisme à la domination du peuple espagnol, apporte à celui-ci un avant-goût suffisant de la dictature bolchevique, pour que soient annulés, par ses expériences fragmentaires, les résultats du formidable coup de filet démagogique tenté par Moscou auprès du prolétariat espagnol. D’autre part, le fait que le pouvoir est toujours exercé en Espagne au nom de la bourgeoisie, et que le clan socialo-staliniste se fait le rempart de ce pouvoir bourgeois en pleine décadence morale, sans prétendre à lui substituer un gouvernement de soi-disant "dictature du prolétariat", ce fait contribue singulièrement à clarifier la situation et à tracer une délimitation précise entre les partisans de la révolution sociale et ceux du conservatisme social sous toutes ses formes.

En fait de clientèle politique, le bloc stalino-bourgeois doit de plus en plus se rabattre sur les petits exploiteurs de la ville et de la campagne : koulaks, mercantis, intermédiaires, avocaillons et autres parasites dont il défend de plus en plus ouvertement les petites combines égoïstes, face à la cause universelle de l’émancipation populaire et humaine.

Il est à peine nécessaire de citer les récentes déclarations, résolutions ou interventions du parti staliniste et de ses vassaux madrilènes, valenciens ou barcelonais pour la propriété privée des terres, pour la liberté des banques et de la spéculation, pour la suppression du contrôle syndical sur le commerce extérieur, pour le rétablissement de l’armée et de la police régulière dans toutes leurs traditions et attributions autoritaires, pour la restitution au clergé de tous les droits et prérogatives liés à l’exercice du culte, etc., etc.

Ces revendications essentiellement bourgeoises, capitalistes, appuyées aujourd’hui sur la force des canons et des escadrilles moscovites, imposées par la force de l’or espagnol traîtreusement déposé en gage à l’étranger à la disposition du gouvernement dictatorial de Joseph Staline, ne sont pas autre chose qu’une tentative d’assassinat perpétrée sur la révolution et sur le peuple ibérique avec la complicité de tous les impérialismes et de tons les capitalismes du monde entier.

Face à cette tentative d’étranglement de tout ce qui constitue, à l’heure actuelle, l’espoir et la liberté du monde, les anarchistes ont pour devoir de proclamer leur volonté révolutionnaire et de combattre la tête haute pour l’intégrité de leur idéal. C’est ce que la grande masse de nos camarades espagnols de la C.N.T. et de la F.A.I. semble désormais avoir compris, malgré les illusions entretenues à leurs dépens par une certaine clique de confusionnistes professionnels.

Dans la lutte qui s’engage, la victoire appartiendra une fois de plus à l’audace, à la spontanéité et à l’intrépidité exemplaires qui sont la force des révolutions et qui ont remporté déjà la victoire partielle des 19, 20 et 21 juillet. Mais il faut agir pendant qu’il en est temps encore. La victoire des travailleurs catalans, asturiens, andalous, castillans, levantais, basques et aragonais sur leurs exploiteurs et dirigeants impérialistes, en restituant à la lutte antifasciste espagnole son caractère social, ses méthodes antimilitaristes et son prestige révolutionnaire, assurera du même coup l’effondrement du phalangisme, la déroute des hitlériens, des fascistes et des maures, et la liquidation mondiale de l’étatisme totalitaire.