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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La participation au gouvernement (extrait de Tierra y Libertad)
Terre Libre N°31 – Mai 1937
Article mis en ligne le 15 décembre 2018
dernière modification le 2 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

Et voici un extrait de Tierra y Libertad, paraissant à Barcelone.

Personne ne peut parler de réalisations totalitaires en ce moment. Nous appartenons à un front de collaboration avec diverses forces de caractère politique dont les principes et les programmes s’écartent largement des nôtres. Nous intervenons dans la guerre, par nos cadres de l’armée révolutionnaire, aussi dans sa direction, contrôle et orientation, au moyen des organismes de l’État, ce que nous refusons d’après notre point de vue doctrinaire. Nous continuons à combattre, tout en affirmant, une fois de plus, notre conception anti-autoritaire de la révolution et de la vie dans la nouvelle société qui doit succéder au régime capitaliste.

En vérité, aucune révolution ne peut se faire, vu la situation actuelle dans tous les pays du monde, sous une forme totalitaire qui répondrait totalement aux directives d’un secteur social ou d’une tendance politique, économique ou sociale.

De même qu’en Espagne, les anarchistes de tous les pays doivent compter sur l’existence des forces autoritaires réunissant des masses populaires plus ou moins importantes. C’est ainsi que surgit le problème du mouvement anarchiste dans une révolution si ce mouvement ne veut pas se lancer dans une nouvelle guerre civile, vers une dictature exercée par les anarchistes, vers un renoncement de leurs aspirations par l’adoption de mesures de force.

Malatesta a signalé que la mission de l’anarchiste est d’influencer la révolution, le plus possible, dans un sens libertaire en intervenant à chaque convulsion sociale, et en exigeant le droit de libre expérimentation pour ceux qui voudraient vivre d’accord avec les principes anarchistes. D’autre part, il a été soutenu que, se basant sur les expériences de quelques pays, et particulièrement sur celle de la révolution russe, il serait enfantin d’exiger et d’espérer obtenir cette liberté d’expérimentation. L’unique solution est donc de participer à l’action révolutionnaire, et à la reconstruction de la société après le capitalisme, de manière à ce que les masses suivent les orientations libertaires, en attirant ces masses par l’exemple des expériences libertaires aux résultats convaincants.

C’est ainsi que se sont opposées deux idées différentes, bien qu’inspirées du même désir de donner à la révolution une allure anarchiste. La réalité changeante nous met en face de circonstances imprévues comme celles que nous, les anarchistes, vivons actuellement. Et si aucun événement n’a imposé à l’anarchiste de rectifier un seul de ses principes fondamentaux, en échange, l’amplitude de sa méthode lui permet de recourir à de nouvelles tactiques et de tirer des conclusions rajeunies quant à la mission et aux possibilités de l’anarchisme durant les périodes révolutionnaires.

La participation anarchiste dans les organismes de l’Etat n’est pas une rectification de méthode pouvant servir de précédent à des agissements futurs. C’est une tactique surgie en tant qu’adaptation de l’anarchisme à une réalité qui doit subsister longtemps. La collaboration avec l’Etat se doit exclusivement à des conditions spéciales produites par la guerre. Ceux qui oublient cette vérité, prétendent que les anarchistes continueront à collaborer au pouvoir après la fin de la guerre, pour diriger et contrôler la reconstruction ; ceux qui dénoncent cette intervention en tant qu’anti anarchiste (autant anti anarchiste qu’est la guerre actuelle), ceux-là paraissent ignorer que l’anarchisme espagnol a ratifié dans tous ses derniers congrès et plénums que l’Etat ne diffère pas de ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un appareil d’oppression, incapable et anti-économique, qui nie la liberté populaire en créant de nouvelles classes privilégiées.

Cette participation au gouvernement n’est donc pas une tactique qui sera généralement adoptée dans nos méthodes de lutte et de réalisations de l’anarchisme. Mais ce qui nous sert de leçon utile, c’est la collaboration entre les producteurs : l’unité prolétarienne, l’alliance entre les travailleurs des diverses tendances socialistes, pour mettre en mouvement la nouvelle vie économique et sociale.

Tout l’effort des anarchistes, en même temps qu’il se concentre pour vaincre le fascisme, doit tendre à renforcer les liens de solidarité au sein du peuple producteur pour la gestion directe de l’économie révolutionnaire. Dans ce creuset se forme l’alliance magnifique que l’anarchisme stimule et préconise : l’alliance qui doit résoudre le vieux problème d’après-révolution : alliance basée sur la bonne entente entre tous les producteurs pour vivre solidaires, mais libres.

(Tierra y Libertad du 27-3-37.)