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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le salariat – Henri Goullé
La République des Travailleurs N°2 – Du 15 au 22 Janvier 1871
Article mis en ligne le 11 novembre 2018
dernière modification le 18 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

Voici la plus redoutable question de la période qui a commencé avec la guerre actuelle.

Prolétaires et industriels dans tous les ordres gardent à son égard un silence morne, chacun sent d’intuition combien est terrible le problème. La pensée s’y transporte malgré tout ; mais quand sa première lueur lève son coin du voile, on recule glacé d’effroi.

L’avenir est là qui s’avance, fatal ! sinistre ! Que réserve-t-il ?

Pour nous guider dans le dédale de cette chose multiple qu’on nomme l’industrie, recueillons d’abord les faits du passé ; à l’aide de ces faits nous pouvons rebâtir l’édifice, nous en verrons l’écroulement et enfin nous méditerons sur l’état actuel des ruines.

Le mal

Le salaire se compose de ce que l’entrepreneur partage aux ouvriers qui ont accompli la transformation d’une matière, qui, devenue objet fabriqué, a été mise en vente par celui-ci.

La base de répartition de la somme partagée au travailleur est déterminée depuis des siècles, pour la pauvre industrie, par cette loi économique. Le corps social dans l’ordre industriel, doit au travailleur "la somme qui lui est nécessaire pour subvenir aux nécessités indispensables de sa vie et à sa reproduction". (Vie fort dure et tout à fait privée).

A quelques époques, une branche d’industrie a été un peu favorisée, il en est résulté une toute petite amélioration plus ou moins passagère.

A quelques autres, les crises ont fait descendre le salaire au-dessous de la base déterminée.

Prenons la moyenne des périodes depuis un siècle, nous apercevons quelques oscillations, tantôt en haut, tantôt en bas ; cela dure plus ou moins, puis tout revient prendre place au centre de gravité.

Ce centre de gravité a toujours été celui-ci jusqu’à nos jours : "La société doit au travailleur la somme qui lui est nécessaire pour subvenir aux nécessités indispensables de sa vie et à sa reproduction."

Ma pensée peut se dépeindre fidèlement par cette image : La loi économique est un centre de gravité autour duquel le salaire, représenté par un pendule, oscille, a un écartement fatalement limité et tourne à la distance de son centre de gravité qu’ont fixé les périodes heureuses ou malheureuses qui se sont succédé.

Le point d’attache du pendule limite la distance qui ne peut s’étendre au-delà du rayon qu’embrasse cette attache. C’est la limite infranchissable pour le travailleur tracée par la loi économique à la faveur qu’il a pu obtenir à certains temps. Le pendule ne peut restreindre son oscillation au-delà du centre de gravité, car là est fixée la limite de ses souffrances.

Quand la vie est devenue impossible, l’émigration, le manque de mariages et la reproduction qui en est la suite ont rapidement anéanti toute production industrielle dans le rayon atteint par le malheur.

La loi économique est donc cruelle et immorale ; elle a cependant résisté jusqu’ici dans les centres de la grande industrie, c’est une blessure au corps social. Tôt ou tard la blessure deviendra plaie mortelle si l’on n’y remédie.

Une toute petite faveur a été acquise au travailleur. La vie est devenue plus chère, le salaire a nécessairement suivi, et depuis dix ans il a quelquefois un peu dépassé les termes de la vie. L’attache du pendule a donc été un peu allongée, mais si peu qu’on devrait n’en pas parler, quelque grand tapage qu’en aient fait nos économistes modernes.

Les industries cotonnière, linière, chanvrière et lainière occupent sur le sol français trois millions de personnes, hommes ou femmes. Depuis que la spéculation, devenue effrénée à la Bourse de Paris, a fait fuir du marché des actions les capitalistes auxquels il restait un peu de prudence, ceux-ci se jetèrent avec rage sur les marchés des matières premières : Le Havre, Liverpool, Marseille, Rouen, Lille, Paris, Roubaix, Elbeuf, Mulhouse, Angers et Reims jetèrent un cri perçant lors de l’invasion de leur marché par ces intrus, il y a sept à huit ans.

Depuis lors, à part quelques industriels archimillionnaires qui achètent aux lieux mêmes de production (et qui peuvent faire voyager sur mer des cargaisons qui ne seront converties en argent qu’un an après le paiement de l’achat), l’industrie a dû payer un énorme tribut aux capitalistes sur sa matière première : cela lui a causé jusqu’à la période qui commence d’effroyables souffrances.

Pour remédier au mal, l’industriel s’est fait spéculateur à son tour. Quand la guerre éclata, les industries cotonnière, linière et chanvrière étaient pourvues de matières pour sept à huit mois. Cette matière a déjà baissé de 30 à 40%.

Ces industries résisteront-elles ? Pour la grande majorité des établissements, il est évident que non !

Les établissements une fois fermés , la guerre une fois finie [1] ces industries pourront-elles employer les ouvriers et leur donner le salaire qui leur est indispensable pour vivre ? Évidemment non ! Que faire ?

Le remède

Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, la pauvre industrie française sera un vaste cimetière.

Aussitôt la paix, les établissements étrangers qui produisent depuis quatre mois, six mois et plus sans vendre, viendront, avec le rétablissement des communications, inonder le marché français ; l’argent leur manque, il faudra réaliser à tout prix ; les Anglais et les Belges avalent le bouillon d’un seul coup, et soldant par masse se déchargent immédiatement pour reproduire et attendre que l’avenir répare les brèches faites à leur capital.

Les établissements demi-solides restés debout sombreront du coup.

Survivront seuls les établissements richissimes, qui sont très peu nombreux dans les quatre industries dont nous nous occupons.

A cette situation, désespérée, il n’y a qu’un seul remède sûr ! moral ! fraternel ! Le groupement des travailleurs eux-mêmes !

Il n’y en a pas d’autre ! Espérer que le possesseur apporte son capital aux industries serait une folie. Le capitaliste a trouvé toutes ces dernières années dans ces industries : inquiétudes, à peine 6% d’intérêt, risques formidables, souvent la ruine. La chute de nombreux établissements commandités ou montés par actions indique clairement que le possesseur se retire et en a assez.

Reste le groupement !

Ce mot soulève des tempêtes chaque fois qu’on le prononce devant des industriels. Cela prouve qu’ils sentent au fond de leur conscience que leur règne s’avance vers sa fin et que l’avènement du travailleur lui-même est inévitable.

Du reste, s’ils connaissent un remède à la situation industrielle d’aujourd’hui, je leur passe la plume.