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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Et maintenant ? – FAF
Terre Libre N°32 – Juin 1937
Article mis en ligne le 15 décembre 2018
dernière modification le 4 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

Le bref exposé en première page est un rapide coup d’œil sur l’ensemble des récents événements en Espagne. Les conclusions qui le terminent cherchent à préciser le sens général de toute l’épopée espagnole. Toutefois, un point de détail important n’y est pas évoqué, car il s’agit là, non pas d’un simple exposé de faits ou de leur interprétation possible, mais d’une véritable DÉCLARATION DE PRINCIPE, nette et ferme.

Au lendemain des journées de Juillet, la situation en Espagne était devenue extrêmement grave. Le fascisme et le capitalisme du monde entier se précipitèrent, sous telle ou telle autre forme, au secours du fascisme espagnol. Ce furent alors l’invasion du pays par des hordes allemandes et italiennes, d’une part, et la fameuse "non-intervention" de l’autre. La guerre civile et la révolution se transformèrent ainsi en une guerre terrible contre les envahisseurs, doublée d’une révolution en marche.

Profitant de cette situation compliquée, tragique, en apparence contradictoire, deux forces réactionnaires (quoique toutes deux "antifascistes") voulurent exécuter une mainmise décisive sur la révolution. Ce furent : d’une part, le bloc socialo-bourgeois — politique et gouvernemental — à l’intérieur même du pays, et, d’autre part, le bolchévisme russe.

Le moyen employé par l’un et par l’autre pour arriver à leurs fins fut un véritable CHANTAGE habilement exercé vis-à-vis des forces de la révolution, représentées en Espagne surtout par la Confédération Nationale du Travail (la C.N.T.), anarcho-syndicaliste, par la Fédération Anarchiste Ibérique (la F.A.I.), et par la masse de travailleurs qui leur sympathise. Sous prétexte du danger imminent et des nécessités soi-disant imposées par ce danger quant à l’organisation politique, économique et militaire du pays, les uns et les autres exigèrent de la C.N.T.-F.A.I. des concessions de plus en plus importantes. Et — chose abominable — pour renforcer la pression, on ne reculait pas devant toutes sortes de mesures qui, volontairement, augmentaient le danger.

Pour des raisons et des considérations que, dès le début, nous nous refusions à admettre en en contestant la valeur, une partie de nos camarades de la C.N.T.-F.A.I. crurent devoir s’incliner et accepter les concessions qu’on leur demandait. Et c’est ainsi que ces camarades furent amenés à restreindre leurs propres initiatives, à endiguer le courant social de la révolution, à céder du terrain aux partis politiques et aux autorités, à prêter main-forte au gouvernement, à tolérer — et même à favoriser — l’installation massive du bolchévisme dans le pays, à participer à l’action gouvernementale en qualité de ministres, etc.

Les camarades "concessionistes" furent soutenus par un certain nombre des anarchistes d’autres pays. Toutefois, partout — et aussi en Espagne — une opposition à la "ligne officielle" de la C.N.T.-F.A.I. se fit valoir dès le début. Ne pouvant agir ni même se prononcer nettement en Espagne même, cette opposition prit cependant une attitude nette hors du pays : attitude contre toute acceptation de l’ignoble chantage ; attitude contre les concessions consenties et à consentir ; attitude, surtout, contre la participation au gouvernement et les accords avec les partis politiques.

En France, ce courant hostile à la position adoptée par certains dirigeants de la C.N.T.-F.A.I. est représenté principalement par la Confédération Générale du Travail Syndicaliste - Révolutionnaire (la C.G.T.S.R.) et par notre Fédération Anarchiste de langue Française (la F.A.F.). Par contre, l’Union Anarchiste (l’U.A.) appuya la "ligne officielle" de la C.N.T.-F.A.I.

Ainsi, l’attitude d’une partie des anarchistes espagnols provoqua un différend grave dans les rangs anarchistes de divers pays. Le problème qui se posa tout d’abord devant les camarades espagnols, devint vite un problème pour l’anarchisme international.

C’est pour cette raison, précisément, que nous considérons de notre devoir de faire la présente déclaration.

Nous pourrions nous arrêter ici longuement sur les erreurs qui, à notre avis, ont été commises dès le début par nos camarades espagnols. Nous pourrions dire beaucoup sur l’attitude qu’à notre avis la C.N.T. et la F.A.I. AURAIENT DU prendre et sur l’action qu’ils AURAIENT DU développer, face à la situation, au lieu de s’incliner devant le chantage bolchéviste et adopter la ligne des concessions, ligne politique et gouvernementale. Mais, actuellement, c’est déjà du PASSÉ. Ce passé sera fouillé, analysé, étudié par des théoriciens et des historiens.

Pour nous, il s’agit surtout du PRÉSENT : de l’attitude à prendre MAINTENANT, face aux événements en cours et en perspective. Nous affirmons catégoriquement que ces événements ONT RÉSOLU LE PROBLÈME. Comme cela arrive bien souvent à notre époque, qui est surtout une époque active, la vie répond aux questions plus vite et mieux que les raisonnements.

Nous affirmons, notamment, que la vie a définitivement désapprouvé la "ligne officielle" de la C.N.T.-F.A.I. Nous affirmons que l’attitude des dirigeants de ces organismes a abouti à un renforcement redoutable de la réaction et, conséquemment, à un affaiblissement dangereux de la révolution ; que la politique de concessions de nos camarades a fait exactement le jeu de cette réaction coalisée, et qu’elle les a amenés à la situation d’otages auxquels le gouvernement stalino-bourgeois de Valence tient maintenant le pistolet sur le ventre. Nous affirmons que leurs déclarations réitérées de victoire et de satisfaction ne sont que de la phraséologie, du mensonge, de la comédie, mais qu’en réalité ils se trouvent tout simplement aux ordres d’un gouvernement de versaillais et de traîtres, ne pouvant plus parler que pour dire ce que leur dictent les hommes de Quai d’Orsay, de Foreign Office et de l’Ambassade russe.

Nous affirmons que la déplorable expérience est concluante, qu’elle a assez duré et que, par conséquent, les dirigeants "gouvernementaux" de la C.N.T.-F.A.I. n’ont plus la parole. Non ! La parole n’est plus à ceux qui ont fait avorter le nouveau 19 juillet des travailleurs espagnols ; elle est aux combattants DE LA RÉVOLUTION TOUJOURS ET QUAND-MÊME : aux Jeunesses Libertaires et aux militants de base de la F.A.I. ; aux "Amis de Durruti" et aux miliciens du front ; aux masses prolétariennes et paysannes de la C.N.T. La parole est aux VÉRITABLES combattants antifascistes qui ne veulent pas sacrifier la seule chose pour laquelle ils avaient à combattre : la vraie liberté du peuple. La parole est à la VÉRITABLE C.N.T.-F.A.I., non pas aux phraseurs, non pas aux comédiens, non pas aux indécis ou aux lâches, non pas aux faussaires, aux renégats ou aux traîtres !

Nous déclarons qu’il en est assez de concessions, de "reculs stratégiques" et d’hésitations. Déjà, la révolution est gravement compromise en Espagne. S’il est encore temps de la sauver, ce ne sont certes pas les otages anarchistes qui pourront le faire : c’est la "base", la masse compacte de travailleurs qui, guidée par des animateurs anarchistes restés tels et militant dans ses rangs, pourra reprendre la tâche : elle ou personne.

Quant aux "anarchistes" qui entrent en contact avec les partis politiques, qui croient devoir et pouvoir "diriger" la révolution d’en haut, qui recourent au principe d’autorité, entrent au gouvernement, deviennent ministres, leur sort prouve, une fois de plus, notre vérité fondamentale : tout homme adoptant politique, gouvernement, autorité, cesse d’être anarchiste et perd toute notion anarchiste de la vie, de la société, de l’homme.

Plus résolument que jamais, nous nous déclarons :

CONTRE toute phraséologie, tout équivoque, tout mensonge dans nos rangs ; POUR la franchise, la droiture, la vérité entière quelle qu’elle soit

CONTRE tout contrat, toute entente, tout accord avec des partis politiques quelconques ; POUR une ligne de conduite nettement anarchiste et absolument indépendante ;

CONTRE toute participation aux organismes gouvernementaux, quel qu’en soit le prétexte ; contre toute activité politique ; POUR une action nettement sociale et anarchiste, allant droit au but : vers l’instauration du communisme libertaire ;

CONTRE les "dirigeants" de la C.N.T.-F.A.I. qui trahissent notre cause ; POUR l’action directe des masses par-dessus les têtes des pontifes s’il le faut.

En un mot, nous sommes CONTRE tout compromis, toute soumission, toute hésitation ; POUR une action intègre, vraiment anarchiste. Nous sommes CONTRE tous les pêcheurs en eau trouble ; POUR l’honnêteté, la propreté de notre mouvement.

Nous sommes CONTRE tous ceux qui louvoient, qui n’osent pas se prononcer ; POUR l’aveu franc des erreurs commises, pour une prise-de position nette et ferme.

Nous sommes pour la lutte énergique, efficace contre les assassins de nos camarades, quels que soient ces assassins.

Nous refusons désormais toute aide, tout secours aux "anarchistes" gouvernementaux, aux "anarchistes" dirigeants conformistes qui trahissent les masses et la cause en s’acoquinant avec les pires ennemis de la véritable révolution, de la vraie émancipation, de la vraie liberté.

Nous invitons tous ceux qui veulent une lutte franche, efficace, féconde, à venir grossir nos rangs. Nous les invitons à aider la véritable révolution sociale et ses vaillants combattants.

Assez de confusions ! Assez de diplomatie, de politique, de traîtrise,. de crimes !

Vive la véritable action anarchiste !

Vive la véritable révolution sociale !

Vive le communisme libertaire !

Paris, le 26 mai 1937.

Fédération Anarchiste de langue Française (F.A.F.)

P. S. — Au moment de mettre-sous presse, nous recevons le rapport synthétique Comité Péninsulaire de la F.A.I. qui vient absolument corroborer le texte ci-dessus.
Dans ce long document il est fait état, pour les excuser, de toutes les erreurs que- nous signalons.

Nous allons étudier ce rapport et nous le commenterons prochainement.