Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
logo article ou rubrique
Fausse route (suite et fin) – P. Izar
Terre Libre N°34 – Août 1937
Article mis en ligne le 15 décembre 2018
dernière modification le 4 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

Ce sont des gêneurs, des trouble-fêtes. Il faut s’en débarrasser à tout prix. Et ces faits confirment brutalement ce que je m’efforçais de démontrer dans ma critique du syndicalisme parue l’an dernier sur T.L., à savoir que plus une organisation grandit en nombre, plus elle s’affaiblit en énergie. Elle se donne des chefs qui ne tardent pas à se croire indispensables dans leurs fonctions, se corrompent vite et sont bientôt mûrs pour se muer en traîtres. La F.A.I.-C.N.T. que de bons et sincères copains donnaient en exemple, ne pouvait échapper à cette règle. Mais quels torts incalculables ont-ils fait à l’anarchie saine et humaine ! On m’objectera : Seuls, ils étaient infailliblement écrasés. Ce n’est pas certain. Ce qu’il l’est plus, c’est qu’ils risquent fort d’y être par la route qu’ils ont suivie, et, avec eux, le développement de nos conceptions pour un temps indéterminé. Ce qui semble certain aussi aujourd’hui, et qu’un copain qui était là-bas depuis le début et bien placé pour être renseigné m’écrivait il y a plusieurs mois, c’est qu’un compromis existerait entre les gouvernements blancs, rouges, tricolores, dont le but serait l’extermination des anarchistes espagnols pouvant gêner les "projets" de ces messieurs. Les événements en cours semblent le confirmer.

On leur a offert la guerre, dans laquelle ils seraient fatalement infériorisés. Ils l’ont acceptée, les malheureux ! Oh, je sais. On va me dire que le gouvernement espagnol, les socialistes, communistes, etc., ont lutté eux aussi, contre Franco. Oui, pour la forme, pour la façade, pour sauver les apparences ! Et que leur importe si leurs troupeaux sont massacrés par les bombes et décimés par la faim, le froid, les souffrances de toutes sortes. Eux, les dirigeants, sont à l’abri et ne manquent de rien pour être heureux. Et aucun révolutionnaire à l’eau de rose ne pourra nier que tous les gouvernements, tous préfèrent le triomphe de Franco à celui des libertaires.

Nos camarades anarchistes avaient-ils un autre moyen de défense que de tomber dans le piège qui leur était tendu ? Oui, peut-être, à mon avis, beaucoup plus efficace et beaucoup moins meurtrier. Voilà : Ne pas accepter la guerre atroce et interminable. Est-ce à dire qu’ils devaient rester passifs et se laisser massacrer, comme en mai dernier à Barcelone ? Pas du tout. Ils pouvaient, ils devaient la saboter, cette guerre. Et toutes les forces, avouées ou non, liguées contre, eux, ne pouvaient les en empêcher. Comment ? Mais par tous moyens à leur disposition et suivant les circonstances. Isolés, ou par petits groupés extrêmement mobiles et ainsi presque invulnérables, gêner, empêcher, s’emparer des ravitaillements en armes, vivres, etc. Que sais-je encore ?... En un mot, faire tout ce qui était en leur pouvoir pour détruire la guerre et ses conséquences, au lieu de la faire pour de bon, et finissant par la croire fatale, indispensable. L’exemple n’aurait pas manqué d’être contagieux. Qui peut prévoir ce qu’il serait advenu de ce système de défense et d’attaque ? Ils étaient écrasés aussi ? Peut-être, mais ce n’est pas certain. J’estime que le plus sûr moyen de combattre la guerre n’est pas de la faire, mais d’y nuire par tous moyens appropriés.

Quoi qu’il en soit ils auraient succombé proprement, tenant en main le flambeau de l’anarchie toujours debout et vivant. Et s’ils avaient triomphé, quelle joie, quel encouragement pour nous tous, penchés anxieusement sur leur belle et sublime œuvre. Et quel coup à mort pour la guerre et ses profiteurs.

P. Izar

Note de la Rédaction : Afin que le lecteur ne s’y trompe pas, nous nous permettons de résumer en quelques mots la pensée fondamentale de notre collaborateur : Il pense que les anarchistes espagnols auraient dû faire strictement l’œuvre anarchiste et, parallèlement, saboter la guerre. Les "dirigeants" de la C.N.T.-F.A.I., ont fini par faire l’inverse : ils ont fait la guerre, et fatalement, laissé tomber l’œuvre anarchiste. D’après l’auteur, aussi bien au point de vue guerre qu’au point de vue anarchisme, la première voie était la bonne ; la seconde est une fausse route.