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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un nouveau parti ? - F. Alaiz (Esfuerzo, revue éditée par les Jeunesses libertaires de Barcelone)
Terre Libre N°36 – 25 Septembre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 13 novembre 2018

par ArchivesAutonomies
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Récemment s’est constitué un nouveau parti gouvernemental : le parti de la FAI. Étant donné que, comme résultat de la dernière crise, les centrales syndicales n’entrent plus dans les équipes gouvernementales, la FAI devient un parti pour pouvoir gouverner. Tel est le fait consommé que ses protagonistes mettent aujourd’hui en évidence, en même temps que leurs propres personnes.

Il faut remarquer que le nouveau parti de gouvernement a gouverné alors qu’il n’était pas encore constitué pour gouverner, et que c’est précisément après avoir gouverné, qu’il décide de gouverner de nouveau. Maintenant, donc, la FAI n’a plus qu’à attendre qu’on l’appelle. L’appellera-t-on au pouvoir comme parti, ainsi qu’on le fit lorsqu’elle n’en était pas un ? C’est ce que nous ne tarderons pas à voir.

Mais, advienne que pourra, il est évident qu’il y a eu des ministres de la FAI quand la FAI n’était pas un parti politique, et nous ne savons nullement si le Président de la République invitera la FAI à gouverner maintenant qu’elle s’est constituée en parti. De toute manière, il ressort ce fait très curieux qu’un noyau qui, pourtant, se déclare anarchiste, aspire aux fonctions gouvernementales. Et non seulement y aspire, mais les attend de la permission, de l’invitation et de l’initiative de l’autorité.

Pour se constituer, le nouveau parti politique allègue l’incapacité du peuple à gérer ses propres destinées. Le peuple même qui a suppléé à la carence de l’État dans les tranchées et les barricades de juillet ; le peuple qui travaille pour sa propre subsistance et celle de tous ceux qui ne daignent pas toucher à l’outil ; le peuple qui cultive la terre, qui transforme et transporte les produits, qui améliore le sol et s’expose à la mort sous la terre, sur mer et dans les airs, n’est en somme qu’un infirme, tout juste bon à exécuter les ordres du politicien ou du bureaucrate.

La déclaration d’incapacité attribuée au peuple par les capacités et les efficiences théoriques qui prétendent lui apporter le salut, est en soi-même singulièrement réactionnaire. Au nom des circonstances et de la logique historique, on réclame le gouvernement et on émet théoriquement une norme pour l’avenir. Ensuite de quoi, les circonstances que nous croyons forcées et fatales se révèlent purement théoriques, de telle façon que personne ne sait ce qui en sortira. C’est de la pure philosophie hégélienne, dépassée depuis le milieu du siècle dernier, aussi bien par Marx lui-même que par les anarchistes.

Le travail, par contre, n’est pas de la philosophie hégélienne, ni de la philosophie d’aucune sorte. Nous savons comment travaillent les tourneurs-mécaniciens, les fondeurs, les conducteurs de moteurs à explosion, les mariniers et les laboureurs, mais nous ne savons pas comment gouvernera un ministre de la FAI.

Nous savons qu’on a écarté du dernier ministère les représentants de la FAI, et que ces ex-ministres de la FAI, au lieu de combattre les politiciens "socialistes" qui barrent la route à la révolution, ont décidé de se faire politiciens eux-mêmes pour alterner avec leurs rivaux dans le jeu de bascule ministériel.

Camarades ministrables, cessez de vous dire anarchistes et l’horizon s’éclaircira. L’anarchie vous paraît un anachronisme — comme à Marx — et les anarchistes vous semblent des hurluberlus, sans racines dans la réalité — comme à Marx. Aujourd’hui, vous contemplez avec une miséricordieuse compassion les efforts subversifs que vous encouragiez autrefois, alors que votre opinion se basait encore sur la capacité révolutionnaire du peuple.

Si tout ce que vous affirmiez alors de l’anarchie, était autre chose qu’un conte bleu, nous sommes en droit, nous qui n’avons jamais varié, jamais menti ni déformé l’idéal, d’exiger que vous nous laissiez en paix lorsque nous faisons de la propagande anarchiste, au lieu de faire chorus avec le marxisme contre nous.

Mais si vous vous êtes trompés pendant de si nombreuses années et tant de fois ; si vous êtes allés par toute l’Espagne, d’une mer à l’autre, pour propager une erreur inlassablement répété e ; si enfin, vous reconnaissez avoir préconisé des idées absurdes, qui nous garantira que vos nouvelles opinions ne soient pas, elles aussi, absurdes ?

Nous vous faisons la faveur de considérer votre activité gouvernementale comme non-exercée. Vous alliez dans les ministères pour que les "socialistes" n’agissent pas contre la FAI et il résulte qu’ils le firent et qu’ils vous chassèrent. Mais nous oublions tout cela : vous êtes purs comme des anges. Nous passerons aussi sur les décrets de justice qui maintiennent prisonniers tant de camarades. Et c’est passer sur beaucoup  !

L’État n’a pas de peuple et le peuple n’a pas d’État. Le travail unit et la politique désunit. Dans vos milieux, qui dédaignent les vieux et glorieux groupes anarchistes, il y aura des querelles, il y aura la droite et il y aura la gauche. Mais il n’y aura pas d’Anarchie. Laissez-nous, à nous anarchistes, montrer que gouverner, c’est vivre dans les nuages : que ne pas gouverner, c’est travailler, combattre, étudier et construire. Abandonnez ce qu’au fond de votre cœur vous dédaignez. Puisque jusqu’aujourd’hui toute la philosophie de vos décrets n’a servi qu’à ouvrir les prisons à nos camarades et à acheter des appareils de radio pour les fascistes, laissez l’anarchie vivre libre. Sans vous, elle vivra beaucoup mieux. Vous vivrez aussi beaucoup mieux sans elle.




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