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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De "l’Espagne antifasciste" à la "Nouvelle Espagne antifasciste"
Terre Libre N°37 – 8 Octobre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

UN HÉRITAGE LONGTEMPS DISPUTÉ

C’est celui de l’organe des Comités Anarcho-syndicalistes, cette Espagne Antifasciste dont tant de camarades ont regretté la disparition prématurée. Tué en pleine sève, non pas (comme on a dû l’écrire) "parce qu’il avait achevé sa tâche", mais au contraire parce que son succès inquiétait certains opportunismes, ce journal, le plus populaire de notre mouvement, a laissé derrière lui une trace profonde. Nous n’en voulons pour preuve que le nombre des héritiers qui se sont disputés sa succession.

Ce fut d’abord le fameux quotidien dont on avait tant parlé et qui devait révolutionner l’opinion française. L’E.A. était tout au plus bihebdomadaire, et se refuser à la remplacer par un quotidien du soir, n’eut-ce pas été du défaitisme ? Le mieux est souvent l’ennemi du bien : en voulant élargir la base "trop étroite" du journal, on tomba dans le confusionnisme. En posant la nécessité de ne mécontenter personne, le nombre des choses réelles qu’on "pouvait dire sans mentir" devenait ridiculement petit en une période de crise politique aiguë, comme celle des premiers mois de 1937.

LE JOURNAL DE BARCELONE

Comme on sait, la montagne accoucha d’une souris. On vit paraître le Journal de Barcelone, dont on ne sut jamais s’il était un bulletin de presse de la Généralité destiné à quelques salles de rédaction, ou un simple prétexte justifiant l’existence d’un certain nombre de sinécures journalistes. Tel qu’il était, le Journal de Barcelone coûtait plus cher en un jour que l’Espagne Antifasciste en un mois (tous les frais, démesurément gonflés, étant du déficit net) et son utilité, comme son intérêt, restaient problématiques. Sa disparition, après trois mois de végétative existence, passa totalement inaperçue.

D’ailleurs, entre temps, une petite équipe s’était formée pour assurer la vie d’un organe de combat, défenseur des positions révolutionnaires en Espagne. Ce petit brûlot, d’abord ronéographié, puis imprimé sur petit format, a fait peu à peu son chemin. C’est l’Espagne Nouvelle que lisent, à peu près sans exception, tous les lecteurs de Terre Libre, et dont la présentation actuelle est des plus satisfaisantes, avec un contenu extrêmement substantiel comme informations et idées.

L’ESPAGNE ANTIFASCISTE n° 2 et n° 3

L’Espagne Nouvelle, occupant une position de plus en plus non-conformiste par rapport au complexe gouvernemental, ne pouvait prétendre à une grande diffusion. Les milieux du socialisme politicien, du républicanisme rouge et du syndicalisme réformiste lui restaient fermés. Une place restait à prendre dans ce domaine, et c’est à quoi s’employèrent l’Espagne Socialiste, puis l’Espagne Envahie. D’autre part, une partie de l’ancien public populaire, non initié, de l’Espagne Antifasciste, public renforcé de nombreux éléments de l’émigration espagnole, était à la recherche d’un organe à grand tirage, placé "au-dessus des tendances". Le titre de l’Espagne Antifasciste, après six mois d’interruption, était repris, d’abord, par un groupe de journalistes espagnols émigrés à Bordeaux, puis par les frères Lapeyre, qui avaient prêté leur concours à ce même groupe, et avaient fini par se trouver seuls, les fonds de départ ayant été épuisés. Rien ne décourage davantage les concours intéressés qu’une caisse vide ; c’est pourquoi le journal bordelais dont nous parlons, ne vit plus actuellement que de la collaboration dévouée de quelques libertaires de la région, et s’imprime dans des conditions précaires qui disent toute la gêne et l’impécuniosité dans laquelle il se débat.

LA NOUVELLE ESPAGNE ANTIFASCISTE

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous avons sous les yeux le numéro de lancement d’un nouvel organe franco-espagnol à grand tirage : "La Nouvelle Espagne Antifasciste, organe des espagnols résidant en France et de l’Antifascisme international". Techniquement, ce journal à six pages, à texte copieux en deux langues, est peut-être une réussite. Mais le principe de l’Union Sacrée qui s’inscrit à son fronton, est de ceux auxquels le développement de la situation espagnole et internationale portera les coups les plus rudes. Ce qui pouvait paraître réalisable dans l’atmosphère enthousiaste du 19 juillet — l’union de toutes les forces antifascistes contre l’ennemi commun appartient, de plus en plus, au domaine des illusions périmées. Et l’on ne peut contempler sans scepticisme, sur l’affiche de lancement et sur la première page, le faisceau de drapeaux réunissant autour du pavillon républicain de Lerroux et d’Azaña, les emblèmes nationalistes des bourgeois catalans et des catholiques basques, joints au drapeau rouge du socialisme d’Etat et à la bannière rouge et noire de la CNT. Les rédacteurs de la Nouvelle Espagne Antifasciste savent bien que, depuis le "défilé de la liberté" qui date de près d’une année, les étendards qu’ils représentent étroitement unis n’ont jamais reparu ensemble dans la rue. Comme l’observait le journal confédéral Fragua Social, on a supprimé à juste raison les manifestations commémoratives du 1er mai et du 19 juillet : "Pour faire défiler ensemble toutes les tendances de l’antifascisme espagnol, il eût fallu faire sortir le POUM des cachots de Montjuich avec ses gardiens du PSUC." Sur les six secteurs principaux du Frente Popular, qui sont l’anarcho-syndicalisme, le socialisme autoritaire, le nationalisme catalan, le centralisme républicain castillan, le nationalisme basque et la dictature moscovite, il y en a cinq dont la doctrine politique se résume comme suit : "Un parti au pouvoir, les opposants en prison" — et qui appliquent journellement cette doctrine dans leurs rapports avec les autres secteurs antifascistes.

Quelle union sacrée concevoir dans ces conditions qui ne soit pas un pacte de dupes ?

Le plus curieux est que le lancement de la Nouvelle Espagne Antifasciste confusionniste et politicienne, est ardemment patronné par la rédaction du Libertaire et par l’UA, alors que ces mêmes éléments boycottaient et traitaient en ennemie la première Espagne Antifasciste révolutionnaire et anarcho-syndicaliste, éditée par un comité d’unité CGTSR-FAF-UA en liaison étroite avec la CNT-FAI. Comprenne qui pourra : autrefois, ceux du Lib se plaignent d’être tués par la concurrence de l’Espagne Antifasciste ; aujourd’hui, ils semblent enchantés de voir un organe du Frente Popular leur enlever une partie de leur public...