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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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A quand la fin des illusions – Terre libre
Terre Libre N°39 – 5 Novembre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 3 février 2019

par ArchivesAutonomies

A-t-on assez vanté les vertus du système parlementaire, de la "démocratie" ! A-t-on assez maudit, dans les milieux dits de "gauche", ce fascisme, exécré de tous les exploités conscients, institué déjà dans bon nombre de grandes et petites nations et réduisant, socialement comme moralement, la personnalité à zéro  !...

Heureusement, disait-on, la mentalité et la culture politique du Français ne permettront jamais l’instauration sur "notre" territoire d’une organisation autoritaire aussi abjecte ! Nous, les descendants des géants de 89, nous laisser dominer par des ambitieux ? Quelle insulte ! ... (comme s’il n’y avait pas de précédents... ).

Or, reportons-nous au mois de mai 1936. Alors que le système de Mussolini se maintient, que celui d’Hitler se consolide et que Staline fait en Russie le nettoyage par le vide (à cette époque, il n’en était encore qu’à 40 condamnations à mort en une journée), la campagne électorale bat son plein en France. L’opinion est favorable aux gauches. Des candidats, quelle que soit l’étiquette dont ils se réclament, rivalisent en zèle : c’est à qui fera les plus belles promesses. Les partis dits "ouvriers" remportent un succès sans précédent. Ce n’est plus de la joie, c’est du délire... Toutes les bénédictions sont pour le Front populaire et l’on assiste à des défilés monstres en l’honneur de ce nouveau-né.

On allait enfin voir se réaliser les réformes sociales tant réclamées par les salariés et si bien promises par les professionnels du mensonge que sont les hommes politiques.

Pensez donc, en une semaine, le parlement votait autant de lois sociales qu’il en vote d’ordinaire eu quinze ans  ! Quel changement par rapport à la vieille routine gouvernementale ! ...

Mais on oubliait que le vote rapide de ces fameuses lois n’était dû qu’aux occupations d’usines, action directe du prolétariat (contre la volonté de ses chefs), semant la frayeur chez les possédants, qui préférèrent lâcher du lest plutôt que de se risquer à tout perdre.

En juillet, survient le putsch franquiste en Espagne, suivi et enrayé immédiatement par la riposte révolutionnaire avec, en tête, la CNT-FAI.

Le "démocratique" gouvernement français, devant l’intervention du fascisme international en faveur de Franco, ne trouve rien de mieux, pour étrangler la révolution espagnole, que la non-intervention. Pensez donc : une Espagne transformée en champ d’expériences anarchistes... Non ! Jamais !... Une bonne petite république bourgeoise et gentiment "démocratique" mériterait d’être soutenue. Mais un organisme à base communiste libertaire ?... Vous n’y pensez pas ! La contagion serait trop à craindre et les capitaux investis en Espagne seraient trop compromis.

A la fin de l’année 1936, on emploie déjà les Gardes mobiles pour faire évacuer les usines. On vote la loi sur "l’arbitrage obligatoire" ; le droit de grève est atteint ; et la grande offensive patronale est ainsi favorisée.

Les parlementaires socialistes et communistes (avec la complicité des dirigeants de la CGT) ne cessent de proposer et d’accepter toutes mesures aptes à maintenir et consolider l’ordre bourgeois et capitaliste.

Pour entretenir chez les travailleurs une souplesse qui les rende maniables, on ne cesse d’agiter le spectre du fascisme. Et, en attendant, tous ces "gauchistes", tous ces "représentants d’ouvriers" (pauvre prolétariat, comme tu es docile !) sont tout simplement attelés à l’installer. Oh ! Il n’affichera pas les mêmes couleurs que l’autre, mais il sera cousu du même fil.

Actuellement, les griffes de l’État enserrent de plus en plus l’individu. Les "libres" citoyens deviennent des esclaves dociles... Les militants révolutionnaires sont pourchassés. Qu’est-ce donc que le fascisme ? Mais ce n’est pas autre chose...

Ainsi, prolétaires de ce pays, vous avez hissé au pouvoir des hommes en qui vous aviez confiance, des hommes incarnant à vos yeux les idées les plus justes. Vous avez cru qu’il vous suffirait de "bien voter" pour acquérir bien-être et liberté. Vous avez pensé que, par le truchement d’une majorité parlementaire, en remettant votre volonté entre les mains de quelques énergumènes (qui se soucient bien peu de vous), vos aspirations allaient être satisfaites. Vous y avez cru, voyant dans la "prise du pouvoir » un moyen d’émancipation.

Nous, anarchistes. avons-nous été assez traités d’utopistes, de rêveurs, de romantiques, de détracteurs du mouvement ouvrier ! En avons-nous essuyé des insultes lorsqu’en mai 1936, nous nous efforcions de démontrer le peu de portée sociale d’un succès électoral !... En avons-nous suscité des rires et des haussements d’épaules !...

Aujourd’hui, l’expérience est faite. Le bilan est facile à établir. En dix-huit mois, un parlement nettement à gauche n’a pas été capable d’apporter des améliorations réelles à la classe ouvrière et n’a rien pu faire contre la montée du fascisme, si ce n’est que, prétendant lui barrer la route, il s’est substitué à lui, usant des mêmes méthodes et servant les mêmes intérêts.

La valeur pratique des méthodes préconisées par les anarchistes n’a jamais paru de façon aussi éclatante que de nos jours. Les événements qui se déroulent depuis dix-huit mois, suffisent amplement à démontrer irréfutablement la justesse de notre thèse fondamentale qui est la suivante :

Une transformation économique et sociale ne peut se faire autrement que si elle est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Ceux-ci, se refusant à se prêter au jeu des hommes politiques et détruisant l’État, doivent se décider à s’organiser eux-mêmes, sur des bases fédéralistes, prenant comme organismes essentiels de la production et de la consommation, le syndicat et la coopérative, rejetant toute idée de formation d’un nouvel État (même s’il se dit "socialiste"). Car tout État ne peut que faire peser une lourde tyrannie sur ceux qu’il prétendrait vouloir "servir" ou administrer.

C’est alors que nous verrons naître et prospérer les communes libertaires.

La transformation sociale est entre les mains de la classe ouvrière et ne peut être que son émanation directe. A la cadence où vont les événements, ou bien nous verrons bientôt des moutons de Panurge suivre ceux qui les mènent à leur perte — et ce sera un fascisme absolu, retardant l’œuvre révolutionnaire du prolétariat pour une durée que l’on ne peut définir — ou bien (souhaitons que cette hypothèse soit la bonne) nous assisterons à un réveil des consciences, les opprimés (pour ne pas dire les résignés) se dresseront enfin, il sera fait table rase du passé, les dieux seront morts et la société sans classe et sans autorité prendra naissance.

Fascisme ou Révolution sociale : tel est le dilemme. Au peuple de choisir.