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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Révolution et dictature – A. P.
Terre Libre N°40 – 19 Novembre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 28 février 2019

par ArchivesAutonomies

Les forces humaines se composent, s’équilibrent et s’annulent dans le programme et le cadre des parties. Les intérêts des partis, leurs programmes, leurs politiques se composent, s’équilibrent et s’annulent dans les cadres du gouvernement et de l’Etat. C’est à cette impuissance que prétendent remédier les régimes totalitaires. Mais le remède est pire que le mal  : les forces sociales continuent à être aliénées par l’homme comme forces politiques, ce qui aboutit à une servitude volontaire d’autant plus intense que l’adhésion au régime et à son chef est plus générale et plus forte.

La démocratie et l’autocratie sont donc également incapables de libérer les forces humaines et de les polariser, de leur conserver leur sens et de les multiplier par l’exaltation réciproque. C’est là que réside l’antagonisme profond entre dictature et révolution.

Toute révolution commence par l’action d’une minorité. L’action de cette minorité est favorisée par la sympathie plus ou moins tacite de la grande masse du peuple, par sa désaffection ou son indifférence à l’égard du régime qui s’écroule. Le problème de la révolution est d’activer de proche en proche cette grande masse du peuple, d’en faire un facteur positif, doué d’une activité et d’une conscience autonome en chacune de ses parties, bref de transformer la minorité et majorité. Ce n’est pas un problème de statistique mais de psychologie.

C’est ce que n’ont guère compris ceux qui confondent révolution et dictature — fût-ce celle du prolétariat.

Dans son écrit fameux sur les "trois démismes", Sunt-Yat-Sen classe les hommes en trois catégories  : Les "prévoyants" forment la caste très étroite des chefs capables d’embrasser tout l’horizon humain et de fixer la route à suite. Les "post-voyants" constituent le parti déjà vaste des contre-maîtres, des agents d’exécution, capables de comprendre la ligne générale et de veiller à son exécution. Enfin, les "non-voyants" sont l’immense bétail incapable de la moindre dose de conscience ou de volonté, et sur laquelle doit s’exercer la contrainte et la sollicitude perpétuelle des castes supérieures.

Ce système est d’un militariste, d’un esclavagiste, d’un clérical, non d’un révolutionnaire.

Pour un militaire, il existe des Etats-majors formés par l’Ecole de guerre, et qui conçoivent le plan d’opération, des officiers de troupe qui veillent à l’application des ordres reçus sans y rien changer, et des simples soldats qui sont, par définition, de simples pions aveugles sur l’échiquier.

Pour un esclavagiste, qu’il soit du type industriel ou féodal, il existe le maître qui voit et ordonne, les intendants qui comprennent et surveillent, et la plèbe qui n’est qu’une chair à travail, sans cœur et sans cervelle.

Pour le clérical, les saints et les prophètes (laïques ou religieux) sont voués à diriger le monde par l’intermédiaire des clercs ou mandarins et à régir souverainement la foule ignare ou pécheresse.

Aucun esprit clérical, même marxiste, aucun militaire même rouge écarlate, aucun capitaliste ou socialiste d’Etat ne pourrait émanciper la large masse, même s’il le voulait

Et cela est parfaitement logique et inévitable, car la stratégie, la politique, la théologie et, plus encore, l’économie capitaliste sont des mystères, auxquels les dirigeants eux-mêmes ne comprennent pas grand’chose. Ce sont des jeux abstraits de la pensée couvrant un abîme de ruse, de fraude, de dissimulation et d’hypocrisie. La raison d’Etat, la raison d’Eglise, l’art militaire et l’art d’exploiter son semblable sont été portés par les dirigeants à un raffinement tel que les agents d’exécution eux-mêmes n’y entendent goutte, ce qui est, d’ailleurs, l’une des nécessités de l’équilibre du système. Quant aux simples dirigés, leur abrutissement apparent ou réel n’est qu’une conséquence de leur situation. Pourquoi chercher à comprendre quand on n’est pas libre d’agir, et surtout pourquoi chercher à comprendre la science des maîtres, cette inhumaine et colossale fourberie, dont Machiavel, Karl Marx et quelques génies de même ordre ont à peine sondé la criminelle absurdité  ? Le peuple s’y refuse le plus souvent, et il a raison. Il vaut mieux céder à la force des choses qu’au prestige des mensonges.

En matière de gouvernement, le peuple est et restera toujours un incapable. Il s’agit de questions qui le "dépasseront"... tant qu’elles existeront  : diplomatie, police, politique financière et monétaire, droits de douanes, assiette de l’impôt, etc. Il est vain de chercher à l’instruire en la matière, car le monde (réel, pratique, manuel) où il s’agite, est sans contact avec les mystifications de la jurisprudence ou du droit administratif. Même s’il vote pour ou contre des lois, comme en Suisse, le peuple ne se régit pas lui-même  : on lui en donne l’illusion.

Il est en de même de l’art du commerce capitaliste, de la banque, de la comptabilité et des "managements" des entreprises. Les ouvriers de Citroën, transformant la maison Citroën en coopérative dans le système capitaliste, ne sauraient ni acheter, ni vendre, ni bluffer, ni escroquer, ni corrompre, ni soudoyer, ni lancer une campagne de publicité, ni établir un bilan, ni supputer un prix de revient. Ils feraient immanquablement faillite. Et ils le savent. Gros-Jean ne pourra jamais en remontrer à son curé.

Par contre, supposez un instant qu’une révolution vienne bouleverser l’état de choses existant, balayer le gouvernement et le grand capital. Le Peuple peut s’occuper de ses intérêts, il doit s’en occuper, il peut les comprendre. Il ne s’agit plus de gouverner un Etat, mais de s’entendre entre travailleurs pour accomplir les tâches immédiates, palpables, matérielles qu’imposent les besoins directement ressentis par la population. L’homme de métier rejoint ici le consommateur ou l’usager, et nous prétendons que personne en dehors d’eux ne peut agir ni comprendre. Le problème est dégagé de toutes les prestidigitations des intermédiaires, de toute la sorcellerie des politiciens marchands de parole, de toutes les filouteries de banque et de bourse, de toutes les avocasseries de sac et de corde qui constituent le domaine des "affaires" qu’elles soient privées, municipales, coopératives ou nationalisées. C’est maintenant une simple question de travail et d’usage, d’initiative, de compétence ouvrière, de bonne volonté  : toutes choses dont le peuple possède des trésors inépuisables, lorsqu’il est plongé dans une atmosphère d’espérance et de liberté  !

Que résulte-t-il de ce phénomène nouveau  : la prise en main par les travailleurs de leurs propres affaires, la direction organisée des producteurs sur leur propre travail  ?

L’influence des systèmes artificiels d’interprétation de l’univers, celle des théories parasites et des classes parasitaires s’évanouit à vue d’œil. Religion, politique, droit, valeur d’échange, capital, doit et avoir, et autres mystifications font place à un monde ouvert à la compréhension de tous, et où les fonctions sociales s’éclairent toutes de conscience et de liberté.

La condition de cet épanouissement, c’est la Révolution conçue non pas comme prise de pouvoir, mais comme destruction définitive des bases du pouvoir et comme ouverture d’un champ libre à toutes les expériences de convivance sociale, d’organisation et d’association.