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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Inertie honteuse – H.
Terre Libre N°41 – 3 Décembre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 3 février 2019

par ArchivesAutonomies

Nous voici en plein hiver. Les travailleurs français, à l’exception des chômeurs les plus miséreux (qui, hélas ! sont légion) vont pouvoir se coucher dans un lit et dormi à l’abri. Dans leur majorité, ils pourront, les jours de grand froid, à travers les carreaux des fenêtres et sans quitter leur chambre, contempler les ébats des feuilles mortes, agitées par un vent glacial.

Et en eux-mêmes, ils disserterons sur la douceur d’être bien au chaud, dans un confort relatif, à l’abri des bourrasques glacées.

Dans cette ambiance, ils liront Le Populaire, L’Humanité, L’œuvre et autres feuilles empoisonnées.

En lisant les nouvelles d’Espagne, au coin d’un bon feu, ils se délecteront en apprenant que les républicains ont gagné quinze cent mètres de terrain (quelle piquette pour les fascistes !) ou que l’année de Franco n’a pu avancer "que de quelques centaines de mètres".

Ils apprendront que des centaines de prolétaires sont restés sur le terrain. Ils soutiendront du regard (si l’on peut dire) ceux qui restent vivants. "Moralement", ils seront avec eux, ils les approuveront.

Et la vie leur semblera douce, mais douce... Et la révolution leur semblera belle à voir... de loin !... Que c’est beau. l’idéalisme en chambre, et comme c’est peu pénible...

Le prolétariat français veut-il ignorer la solidarité internationale qui unit tous les travailleurs et n’en fait qu’une seule et même classe ?

La peur de compromettre temporairement ses petites habitudes et son bien-être illusoire l’empêche d’agir efficacement pour venir en aide à ses frères d’Espagne. Le courage lui manque. Sa lâcheté le fait renoncer au seul moyen de servir la révolution et qui est l’action directe. Il eût fallu qu’il transportât chez nous la révolution. Il a manqué d’audace.

Qu’a-t-il fait pour soutenir l’Espagne révolutionnaire ? Rien. (Exceptons les engagés volontaires de cette considération.) En France, on a organisé des collectes, des convois de vivres, de boîtes à pansements, etc. De fortes sommes ont été envoyées. Mais la solidarité révolutionnaire est autre chose que cela. Ce qui a été fait, c’est de la charité, une charité chrétienne déformée.

A la manière d’un bourgeois donnant cinq sous à un affamé qui tend la main, on a rempli des listes de souscription. Et tout comme ce même bourgeois, l’œuvre accomplie, on s’est dit, la conscience tranquille et le cœur léger : "J’ai fait une bonne action sans me priver de rien." Ou encore : "J’ai contribué à atténuer la souffrance d’autrui, sans aggraver la mienne."

On a fait ainsi de la philanthropie !

Cette comédie dure depuis juillet 1936. On reste impassible. On a vu tomber Badajoz, Irun, St-Sébastien, Bilbao, Santander, les Asturies : on n’a pas bronché. Les massacres succèdent aux massacres : on ne bronche toujours pas...

Malgré les hécatombes dont nos frères espagnols font les frais, c’est ici un engourdissement général. Une telle inertie est plus que honteuse, elle est criminelle.

Prolétariat, tu devrais rougir de ton attitude. Serais-tu insensible à l’idée que, pour une cause qui est tienne, le sang coule à flots sur un coin du globe ? La mort de tes frères ne te touche donc point ?

Leurs cris de douleur, de rage, de révolte ne te viennent-ils pas jusqu’aux oreilles ? Ils ne te déchirent point les entrailles ? Ils ne t’incitent pas à te lever ? Serais-tu donc en marbre ?... Oh ! Prolétariat français, que ta lâcheté est grande et ton égoïsme vil ! On te demande de l’action, tu répond par des paroles encourageantes... Quand il s’agit d’une augmentation de salaires, tu hésites moins pour agir !...

Tel un naufragé cherchant la terre ferme pour reprendre son souffle et se voir enfin sauvé, le peuple espagnol ne cesse de t’adresser des appels. A force de se débattre tout seul contre une mer sans cesse plus furieuse, toutes ses forces seront un jour dépensées et ses cris vengeurs feront place à des râles d’agonisant. Toutefois, nous voulons croire qu’il vaincra, mais sa victoire ne sera due qu’à son courage inépuisable, et non à l’aide qui lui aura été apportée.

En attendant, les jours passent et, pendant que les uns grelottent à la belle étoile et ont à se préserver d’une horde sanguinaire, les autres, en deçà de la frontière, s’avachissent dans leur terroir et ne retrouvent un peu d’énergie que pour de vagues revendications "immédiates" qui ne sont satisfaites que dans la mesure où elles permettent à l’esclavage de durer.

Si la révolution espagnole devait sombrer (n’oublions pas que les bolchéviks travaillent à la détruire), nous pourrions graver ces mots sur sa tombe : "Ci-gît une victime de la lâcheté humaine".