Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
En lisant.... Pour comprendre la crise – A. P.
Terre Libre N°41 – 3 Décembre 1937
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 25 novembre 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

On est surpris de constater que la crise décisive du capitalisme, fait dont l’évidence ne peut plus être contestée, reste cependant lettre morte dans la pensée de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf individus sur mille. Et cela même dans les couches les plus éclairées ou les plus avancées de la population humaine, dans les peuples où le désordre est le plus profond, dans les classes les plus durement frappées par le chômage et la misère, dans les pays les plus complètement ravagés par la guerre et les luttes civiles.

La politique, la sacro-sainte politique, continue à hypnotiser et à aveugler tout le monde, alors qu’elle n’est plus, qu’elle ne peut plus être autre chose qu’un cautère sur une jambe de bois.

Même les "vulgarisations" faciles, superficielles, littéraires, amusantes (!) du type romancé ou conformiste (Nocher, Duboin, Lefort, etc.) n’ont pas reçu du public un accueil sensiblement plus favorable que la propagande subversive de quelques extrémistes révolutionnaires dont nous sommes. Et pourtant, alors que nous recrutons des combattants prêts à assumer tous les risques d’une tentative de renversement complet de "l’ordre" actuel — les auteurs sus-nommés se contentaient de recruter des curieux pour leur littérature encore fleurie de toutes sortes d’illusions.

"Gouverner, c’est prévoir", dit-on. En face des revendications matérielles et spirituelles de l’homme, aucun gouvernement, même les plus "forts", ne gouverne. Aucun ne cherche à comprendre l’avenir, ni même le présent ou le passé. Ils se bornent à organiser, au jour le jour, les dérivatifs, les corruptions, les répressions indispensables — sans jamais aborder les problèmes de base. Dans un monde en faillite, sur le vaisseau naufragé qui menace de sombrer, on voit les États, les Partis, les Nations, se disputer, couteau en main, la possession de richesses inutiles, se barricader férocement les uns contre les autres, gaspiller les vivres ou les jeter à la mer, détruire les dernières parties solides du bâtiment, et arroser vainement de sang humain les autels de leurs dieux respectifs, sans que nul ne songe à la route suivie, au vent qui souffle ou a la terre proche.

Remarquons que les partis socialistes, qui étaient armés d’une théorie de l’effondrement nécessaire du capitalisme et qui en dénonçaient les crises intérieures comme les annonciatrices du moment où le système étoufferait définitivement dans ses propres contradictions, n’ont pas même voulu reconnaître la réalité de la crise mortelle du régime, même analysée sous l’angle de leur propre doctrine et confirmant les prophéties plus que centenaires récitées à tout propos par les prêtres du marxisme.

S’il est un ouvrage négligé et méconnu de l’époque et qui, cependant, mérite de l’éclairer et de lui survivre, c’est l’édifice monumental échafaudé par Rosa Luxembourg de 1911 à 1913, sous le titre L’accumulation du Capital.

Pour la première fois, le monde économiquement moderne était pensé dans son intégrité, envisagé comme un tout. L’auteur étudiait à la fois le fonctionnement du capitalisme comme sphère économique spéciale, et ses rapports avec les milieux non-capitalistes (paysannerie, artisanat, colonies, etc.). Il démontrait, par l’induction et l’observation méthodique, l’incapacité du secteur capitaliste de fonctionner en cycle fermé. Il annonçait le déséquilibre profond et définitif entre la production et la consommation, le retour du capitalisme à ses tendances originelles de destruction barbare et sans limite, sa transformation en un véritable système de destruction des forces humaines de production, des forces matérielles de production et des produits eux-mêmes. Il prévoyait la ruée finale sur les dernières masses colonisables, le militarisme et l’Étatisme à outrance, la guerre mondiale, la catastrophe économique, la chute de l’humanité décimée dans un nouveau servage, sous un régime de caste économiquement fossilisé et nationalement compartimenté — avec, comme seule alternative, son émancipation intégrale par la révolution libératrice.

Tant de lucidité ne semble, hélas ! avoir influencé en rien le mouvement socialiste, marxiste. Les théories super-impérialistes d’Hilferding sur le capital financier, le déséquilibre des branches de production entre elles et la lutte pour les matières premières ont été définitivement adoptées dès avant-guerre par les léninistes comme par les sociaux-démocrates, parce qu’elles tendaient à prouver que le capitalisme subissait une simple crise de croissance due au manque d’un plan directeur imposé par l’État.

L’ouvrage de Rosa Luxembourg, paru en 1913, fut combattu, ridiculisé ou dénaturé dans son contenu par les champions du marxisme orthodoxe. Il tomba dans l’oubli, grâce aux bolchevistes russes et allemands. Lénine n’y fait même pas allusion dans son "Impérialisme, dernière étape". Ne nous en étonnons pas. Le capitalisme d’État, formule léninienne de la transition socialiste, était envisagé par Luxembourg comme la forme ultime de dégénérescence du système actuel en cas de révolution manquée. Une telle théorie ne pouvait mener de l’eau au moulin autoritaire.

De L’Accumulation du Capital, livre ardu, mais extrêmement substantiel, un esprit libertaire tirera un profit immense, à notre avis. Car il y trouvera une base ou un complément aux conceptions de lutte développées par les meilleurs de nos penseurs et de nos hommes d’action.

Voici, pour notre part, ce que nous avons retenu de l’étude commencée par nous en 1927 sur le texte allemand et reprise en 1937 sur la version française dont la "Librairie du Travail" a entrepris la publication :

1°) Le système capitaliste tire son origine de la destruction, par la violence et la ruse, des milieux sociaux où le producteur n’était pas séparé des moyens de production.

2°) Les salaires payés aux ouvriers, les dividendes ou salaires patronaux consommés par les capitalistes, les taxes perçues et remises en circulation sous forme de traitement de fonctionnaires, ne représentent jamais qu’une partie de la somme nécessaire pour acheter le total des produits mis sur le marché par la production capitaliste dans son ensemble.

3°) Une partie toujours croissante des richesses sociales est accumulée dans les entreprises et les institutions d’État, sous forme de capital constant (immobilisé, retiré de la circulation).

4°) Pour que les produits se vendent, il faut en imposer l’achat à des producteurs non-capitalistes ou, ce qui revient au même, il faut mobiliser de force les richesses des couches rurales, artisanales, coloniales, etc. de la société, briser leur indépendance économique, les priver de la possession de leurs moyens de production. De même qu’à son origine le capitalisme s’est développé de la sorte, de même il continue à s’étendre en utilisant pour cette fin les expéditions coloniales, les guerres, les crises politiques, économiques et monétaires, les impôts, emprunts, inflations, banqueroutes, l’agio, les hypothèques, les mille et un moyens par lesquels les producteurs indépendants sont transformés en prolétaires (quelques-uns aussi en capitalistes — ou intermédiaires et serviteurs à gages du système capitaliste).

5°) Ainsi, la partie capitaliste du monde (exploiteurs et exploités) se développe parasitairement à toute allure en pompant la sève du monde "pré-capitaliste". Or, le moment est venu où le gui devient plus gros que le chêne, où, du moins, la végétation lente et séculaire du chêne ne peut plus équilibrer la prolifération impétueuse du gui (accumulation du capital constant). L’équilibre est définitivement rompu. Le monde économique moderne entre dans sa période mortelle, et toutes les mesures possibles de palliation ou d’autorité ne le sauveront pas.

6°) Il n’y a pas d’autre remède à la crise actuelle que de supprimer tout système de profit, toute exploitation intérieure et extérieure de la sphère industrielle. En cessant d’exploiter le prolétaire, l’usine cesse, du même coup, de parasiter le monde des champs et de la petite production indépendante (parasitisme dont l’État est lui-même l’instrument essentiel). Le gui devient une partie du chêne contribuant à la nutrition et à la circulation générale. Le cancer capitaliste est guéri. La ville et la campagne, "le monde du cheval de trait et dit cheval-vapeur" (Delaisi), sont réconciliés.

7°) Mais la révolution doit être totale ou bien elle sera inopérante : il faut procéder au renversement total des bases du régime, y compris l’État lui-même, qui, sous forme de capitalisme (ou "socialisme" d’État) maintient une sphère d’accumulation privilégiée et parasitaire distincte de la société humaine en général.

8°) Si la révolution totale n’a pas lieu, une extermination des forces de production superflues (chômeurs) aura lieu par la guerre, la misère, etc. Le capitalisme industriel se cantonnera dans une production strictement réglementée, sur des bases très étroites nationalisées et étatisées, établissant ainsi un régime de caste. Le prolétariat industriel sera transformé en caste sujette, étroitement rivée à la machine. L’exploitation de la paysannerie et dès peuples colonisés reprendra une allure féodale. Une longue période de stagnation et d’abâtardissement en résultera pour l’humanité.

Ainsi Rosa Luxembourg, dans un éclair de génie, a dépassé de bien loin son point de départ théorique qui était d’exposer dans leurs dernières conséquences les études de Marx sur le capitalisme libéral anglais du milieu du siècle dernier. Elle a prévu et condamné d’avance la grande guerre, le fascisme, le stalinisme, l’autarchie, le malthusianisme économique. Elle a montré le rôle et la destinée réservée par le capitalisme aux colonisés, aux paysans, aux artisans, aux chômeurs. Elle a placé devant eux le dilemme posé par l’histoire : liberté totale ou nouveau moyen âge ; distribution gratuite de l’abondance ou extermination des masses laborieuses devant les greniers pleins.

Elle nous a donné, par surcroît, l’exemple de sa lutte à mort contre le régime assassin de l’humanité. Le 15 janvier 1919, elle est tombée, avec Karl Liebknecht, sous les balles du "marxiste" Noske.

Sachons profiter de la double leçon que nous offre cette œuvre et ce sacrifice.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53