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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Janvier 1938 – Terre libre
Terre Libre N°44 – 14 Janvier 1938
Article mis en ligne le 12 janvier 2019
dernière modification le 16 novembre 2018

par ArchivesAutonomies
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Il ne sert à rien de mettre des mensonges en emplâtre sur les blessures toutes fraîches du prolétariat.

Il faut avoir le courage de le dire. Nous vivons la faillite morale et la débâcle matérielle du mouvement ouvrier international. La déroute la plus honteuse, le désastre le plus formidable qu’ait connu l’histoire révolutionnaire, s’est abattu en Allemagne en janvier 1933, et cet effondrement de toute une époque et de tout un monde n’est pas achevé.

Ça continuera tant que les masses et les militants eux-mêmes s’accrocheront désespérément au système qui les a menés à l’abîme, se refusant à envisager de sang-froid la véritable situation et à en tirer les conséquences les plus extrêmes.

Ça continuera tant que les propagandistes et les électeurs, les cotisants et les sympathisants des partis ouvriers ne redresseront la tête et ne diront pas à leurs chefs, avec une volonté farouche qui n’admettra pas de réplique : On nous a trop menti ! En voilà assez ! Nous voulons voir clair maintenant !

Lisez, camarades, les journaux de ces vingt dernières années et vous verrez que chaque jour des bulletins de victoires révolutionnaires étaient lancés triomphalement en pâture à la foule par ceux-là même qui assassinaient la révolution de jour en jour et de mois en année !

Faut-il vous rappeler les continuels succès électoraux des social-démocrates et des communistes, l’afflux ininterrompu des adhésions, la croissance formidable des organisations, se multipliant et se compliquant à l’infini ? Faut-il vous rappeler les épurations, les renforcements perpétuels de l’unité et de la discipline qui devaient faire de ces partis une arme impossible à briser ?... Faut-il, encore, énumérer les faillites, les banqueroutes, les effondrements, démasquements, fuites, avortements et capitulations répétées de tous les Etats, de tous les impérialismes et de tous les systèmes, hommes, partis adverses, qui ont été proclamés mille et mille fois ?

Et nous sommes là, aujourd’hui, attendant notre tour d’aller méditer dans les prisons ou de servir de jouet dans une nouvelle guerre mondiale !

Et les 50 millions de chômeurs que compte le capitalisme, laissent venir, pacifiquement, le jour où l’inanition, le bacille de Koch ou les gaz asphyxiants les débarrasseront, eux et leurs enfants, du fardeau d’une existence purement végétative. Et chaque jour, nos endormeurs patentés, les politiciens socialistes et communistes nous annoncent, par la voix de la presse ou du haut des tribunes, qu’ils ont remporté pour nous de nouvelles victoires !

Mensonge que tout cela, et mensonge sans excuse !

Toutes vos victoires électorales, messieurs les politiciens, et tous vos succès organisatoires, depuis toujours, ont été et sont encore autant de pas vers la capitulation inévitable.

Toute votre "tactique" et toute votre "conception du monde", tout votre bigoterie marxiste ou léniniste, tout cela est foutu et doit être liquidé à jamais.

Vous avez fait triompher le principe dans le mouvement ouvrier. Vous avez sacrifié l’esprit de révolte à la discipline aveugle. Vous avez pratiqué l’accumulation des forces et le fatalisme historique. Vous avez corrompu systématiquement les francs-du-collier et les bons bougres, et vous en avez fait des phraseurs, des bureaucrates, des manœuvriers, des coquins et des lâches. Vous avez basé votre cause sur l’arrivisme et sur la duplicité. Vous avez répandu comme une peste la haine du courage individuel et de la pensée libre, le sectarisme et la phobie du "provocateur".

Et aujourd’hui, vous en êtes réduits, lorsque, par miracle, un flic tombe dans (? [1]), ou lorsque le drapeau du prolétariat est arboré sur une usine capitaliste, à rassurer les masses qui vous suivant en dénonçant l’auteur de ces forfaits comme un auxiliaire de la bourgeoisie !

Quand vos topazes "rouges" vous remercient de leur avoir procuré des places en se vendant à la réaction, quand vos militants se font Doriotistes ou mouchards, lorsque vos simples adhérents vont manger la soupe des Croix-de-Feu ou des curés et que vos Litvinov et vos Boudienny deviennent les alliés et compères des Niessel, Pétain, Mussolini et autres fripouilles pour mieux préparer la dernière où nous serons appelés à crever — vous nous offrez comme fiche de consolation que "de temps travaille pour vous". A force de recevoir, sans broncher, les crachats et les coups de bâton, d’être trahis et roulés, affamés et gazés, de coucher en prison et d’être exploités comme des russes, nous finirons, paraît-il, par gagner le paradis de la société sans État et sans classes où tous les hommes et les femmes découvriront la liberté de vivre, la dignité du travail, et les joies de l’amour ?

Vous êtes, après tout, des curés comme les autres ! Et s’il est parmi vous des gens de bonne foi, des croyants et même des martyrs, votre crime n’en est que plus grand de gaspiller, pour des fumées, les forces les plus précieuses de l’humanité.

Le seul service que vous puissiez nous rendre est maintenant de disparaître et de nous foutre la paix.

* * *

C’est à nous, maintenant, de nous tirer du bourbier où vous nous avez conduits. De nous orienter, d’abord. De nous décrasser le cerveau de tout ce que vous y avez accumulé. De renouer les traditions que vous avez rompues, de rechercher au fond de nous-mêmes la source vivante et spontanée que vous avez voulu empoisonner. De reprendre tout par la base, de tout remettre en question. De poser, de nouveau, chaque question sous son véritable jour. De nous méfier de tout ce qui ressemble à ce que nous avons écarté, et de ne pas faire comme le chien de l’écriture, qui retourne à son vomissement.

Ce travail-là n’appartient déjà plus à la génération de 1914 qui s’est usée au front, et dont la réaction spontanée avorta en stérile bolchévisme.

Il n’appartient pas non plus à la génération qui est aujourd’hui dans les berceaux et dans les écoles primaires. Il sera trop tard pour la liberté si cette génération-là subit le dressage du fascisme. Pour qu’elle donne des hommes libres et non des "licteurs" au service d’une dictature, il faut que la génération intermédiaire trouve en elle-même la force de briser ses chaînes, d’enterrer le passé, de détruire et d’être détruite.

Le rôle historique du marxisme, du bolchevisme, du fascisme et de la rationalisation capitaliste que nous lègue la génération de la guerre, aura été de nous saturer brutalement de militarisme, de totalitarisme, d’illusionnisme social, d’idolâtrie pour les chefs, les plans, l’État et la machine, au point de provoquer des nausées.

Aujourd’hui, la IIIe Internationale, copie russe léniniste de la IIe Internationale allemande Bis-marxiste, n’a plus qu’à crever de sa belle mort. Le réformisme n’est plus que pourriture, et le capitalisme d’État est devenu l’ennemi numéro 1, dans tous ses aspects et toutes ses conséquences (fascisme compris). La première lueur de l’aurore nouvelle nous vient de l’Espagne. La révolution sera anarchiste-syndicaliste ou ne sera pas !

Notes :

[1NdE : Mot recouvert par un timbre !




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