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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) - 2 – Voline
Terre Libre N°44 – 14 Janvier 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 25 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

Théoriquement, on se demande si la Révolution sociale doit ou non créer une armée. Si non, comment la révolution pourrait-elle se défendre ? Si oui, quels devraient être : la tâche, l’organisation et le fonctionnement de cette armée ?

Depuis quelques années, les partisans et les adversaires d’une "armée révolutionnaire" s’affrontent au sein de nos organisations et restent chacun sur sa position.

Le dernier numéro (spécial) du IAMB (Bureau International Antimilitariste), du 10-12-37, nous offre un compte rendu détaillé des débats qui ont eu lieu pendant et après le troisième congrès de l’AIT (1929, 1930, 1931) entre les antimilitaristes "intégraux" (De Jong, Müller-Lehning et autres) et les partisans d’une force armée (L. Huart, P. Besnard, etc.). Les débats ont été puissamment intéressants. Mais, aucune solution ne les suivit.

En assistant au congrès de l’AIT en 1935, j’y ai entendu les délégués opposer les uns aux autres exactement les mêmes thèses et exactement les mêmes arguments, presque mot à mot. C’étaient, d’ailleurs, presque les mêmes camarades qui discutaient. Et le résultat fut le même aussi : aucune décision.

Aujourd’hui encore, la controverse reste entière, sans qu’un brin y soit changé. Les événements d’une portée immense passent (Allemagne, Autriche, Espagne, Chine, etc.) et — chose paradoxale — les deux thèses opposées y trouvent chacune des arguments à l’appui.

Parcourez la littérature anarchiste depuis une vingtaine d’aimées. Le problème de la violence et de l’armée (plus tard aussi celui de la dictature) y est tourné et retourné dans tous les sens, sans qu’on trouve dans l’échange des "pour" et des "contre" le moindre indice d’une proche solution définitive.

Tel est l’aspect "théorique" de la question.

* * *

Je suis d’avis que la principale raison de cette carence est, précisément, l’excès de théorétisation dans un problème essentiellement pratique.

En effet, concrètement le problème entier se présente, il me semble, sous un tout autre jour.

Tâchons de nous représenter, de "voir" comment se passera la révolution dans un pays quelconque. Il est possible, après tant d’expériences vécues, d’entrevoir au moins ses débuts.

Sous la poussée de tels ou tels facteurs graves, la révolution, enfin, éclate. Les masses du peuple, les révolutionnaires avec, descendent dans la rue, sommairement armées. Elles s’emparent des usines, érigent des barricades, attaquent ou occupent tels ou tels autres édifices publics et centres vitaux. On se bat par-ci, par-là, avec la police et la troupe. La grève générale est déchaînée. Bref, c’est la tempête. (Je ne parle pas de bagarres, de "mouvements divers" ou d’effervescence passagère).

Immédiatement, brutalement, immanquablement une question — une question fondamentale — se pose : quelle sera l’attitude de l’armée existante (tout gouvernement, et dans toute révolution y faisant, naturellement. appel) ? Car, sur les conséquences de cette attitude, aucun équivoque, aucun doute n’est possible.

Si l’armée ou, plutôt, si le gros de l’armée — sa majorité et, surtout, des unités les plus importantes (marine, aviation, sections motorisées, tanks, artillerie, mitrailleurs) — se dresse à peu près entièrement, résolument, farouchement contre la révolution, il n’y a rien à faire : celle-ci est écrasée ; elle ne pourra pas triompher, elle ne pourra même pas continuer.

Mais si une forte majorité de l’armée — surtout ses unités les plus importantes — est sympathisante, prête à soutenir la révolution ou même seulement indifférente, hésitante (au début), peu disposée à combattre le peuple, donc peu sûre, alors la révolution a de grandes chances de vaincre, de triompher et de continuer.

Quelques illustrations :

La révolution russe de février et aussi celle d’octobre 1917 ont triomphé surtout parce que, dans les deux cas, le gros de l’armée et ses éléments les plus décisifs étaient ou bien neutres ou sympathisants ou même activement pour la révolution.

La très forte révolution libertaire en Ukraine (même soutenue par la petite armée makhnoviste) et, plus tard, toute la révolution russe ont été finalement arrêtées et écrasées car l’armée entière du pays, aveuglement sous les ordres des bolcheviks, s’est opposée à leur continuation.

En Allemagne, en Autriche et ailleurs, les mouvements révolutionnaires ont rapidement échoué (en Autriche, après quelques jours de combat inégal à Vienne) surtout parce que, dès le début, l’armée toute entière se dressa contre la révolution.

En Espagne, la résistance aux fascistes l’emporta partout où une bonne partie des troupes resta fidèle à la république et une autre partie, malgré les ruses et les impulsions des généraux, n’était nullement disposée à les soutenir et agit mollement.

Donc, le premier résultat d’une révolution déclenchée, dans n’importe quel pays et dans n’importe quelles conditions, dépend, en fin de compte, de l’attitude de l’armée.

Autrement dit, la première condition essentielle de la victoire d’une révolution (en raison surtout de la technique militaire moderne) est la non-hostilité d’une importante partie de l’armée vis-à-vis de la révolution.

* * *

Certains camarades croient qu’une grève générale — une vraie ("militairement" parlant pacifique, mais "économiquement, socialement, syndicalement" violente, d’après les antimilitaristes intégraux) pourrait à elle seule aboutir à la victoire.

Il est indéniable que si une telle grève, totale, "violente", éclate et se maintient pendant assez longtemps, elle peut jouer un rôle décisif dans la lutte. Elle peut, notamment, finir par ébranler, démoraliser, décomposer, désorganiser l’armée et la faire changer d’attitude. Mais, j’estime ceci : d’abord et quand-même, il faut, pour cela, que l’armée soit déjà quelque peu "entamée", c’est-à-dire pas trop hostile à la révolution ; ensuite, il est indispensable que cette grève se maintienne vraiment longtemps et entièrement, sans se laisser briser par "le militaire". Et, de toute façon, c’est tout de même l’armée qui, en dernier lieu, décide de la lutte. A elle seule, comme telle, la grève générale ne pourra vaincre. Si, en dépit de sa continuation, elle ne réussit pas à ébranler et, finalement, à briser le formidable appareil militaire (et administratif) moderne ; si, malgré la grève, l’armée s’acharne haineusement contre la révolution et maintient intact son "moral", c’est la grève qui finira par être rompue, désorganisée et brisée.

Donc, dans le cas d’une grève générale, le dernier mot appartient encore à l’armée.

Autrement dit, dans n’importe quelle situation donnée, pour que la révolution l’emporte, l’armée doit finir par ne plus la combattre, par ne plus lui être opposée.

Donc, je répète : la première condition essentielle du triomphe de la révolution est le soutien, la sympathie ou, au moins, une neutralité favorable — ou encore la démoralisation rapide — d’une importante partie de l’armée du pays. Il faut que l’armée finisse par faire cause commune avec la révolution pour que celle-ci soit victorieuse.

Je reviens, maintenant, à ma thèse du début.

La réalité (et non pas la théorie) que je viens d’entrevoir et d’esquisser, démontre nettement que le problème posé se présente concrètement, dès le commencement, sous un jour différent de son aspect théorique.

Supposons, en effet, que — d’une façon ou d’une autre — la révolution l’a emporté avec l’aide finale efficace de l’armée. Alors, la situation concrète est celle-ci : la révolution possède, désormais, à sa disposition une armée toute faite et prête à agir.

Ce fait concret, ce point de départ d’une révolution triomphante (fait dont, habituellement, on ne tient pas compte dans les raisonnements et les discussions théoriques et qui, pourtant, est essentiel) pose tout de suite, pour la révolution à suivre, non pas le problème abstrait : faut-il créer une armée ? sur quelles bases faut-il la créer, etc., mais un problème immédiat et concret lui aussi : que faut-il faire avec l’armée qui est là et qui se met à la disposition de la révolution ?

Tel sera, certainement, dans n’importe quel pays et dans n’importe quelles conditions, le premier problème réel à résoudre.

Arrêtons-nous là, pour cette fois. Retenons bien cette constatation. Car elle nous permettra d’avancer, dans notre analyse, sur un terrain concret et solide.

(A suivre)