Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
logo article ou rubrique
Conditions essentielles (suite) - 3 – Voline
Terre Libre N°45 – 28 Janvier 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 25 novembre 2018

par ArchivesAutonomies

II

Nous avons constaté que :

1°) la première condition essentielle pour que la révolution l’emporte, est le soutien, la sympathie ou, au moins, une neutralité favorable — ou, encore, la démoralisation rapide — d’une importante partie de l’armée du pays ;

2°) si cette condition se réalise et la révolution l’emporte, le premier problème à résoudre est : que faire avec l’armée existante ?

Avant de continuer, je demande au lecteur de ne pas s’accrocher à la question de la grève générale (effleurée au chap. I) afin de ne pas nous éloigner du sujet principal et éviter les excès de la théorétisation. En effet, on le verra, cette question reste, dans notre étude concrète, tout à fait à côté. On peut théorétiser tant qu’on veut sur la valeur d’une grève générale. Supposons même --- nous avons dit que c’était possible — qu’en fin de comptes, et malgré une résistance farouche de l’État et de l’armée, la grève générale, comme telle, triomphe. Nous pouvons supposer aussi — et c’est encore possible — que la tempête révolutionnaire secoue simultanément plus d’un pays ; que cette tempête, déchaînée un peu partout, brise, elle, l’armée lancée contre la révolution ; que des forces révolutionnaires, victorieuses dans un pays voisin, viennent à la rescousse de la révolution et portent à cette armée le coup de grâce, etc. Tout ceci est fort possible. Mais, notre tâche est de "voir" et d’établir ce qui est certain. Or, dans tous les cas, deux points restent inébranlablement acquis : 1°) la condition essentielle de la victoire — l’armée ne résiste plus et passe de facto à la disposition de la révolution ; et 2°) la question inévitable au lendemain de la victoire — que faire avec cette armée ? Il serait vraiment superflu de discutailler sur les possibilités de la grève générale ou d’autres facteurs éventuels puisque, de toute façon, on arrive aux mêmes points essentiels et concrets. Ce sont ces deux points réels qu’il faut nettement dégager du reste (c’est-à-dire de la façon dont l’armée sera gagnée à la révolution). Eux seuls sont certains, indiscutables. Le reste est aléatoire, incertain, variable, discutable...

* * *

J’ai invité le lecteur à retenir ces deux constatations. C’est que, pour continuer d’une façon concrète, en pleine connaissance de cause, l’analyse du problème de l’armée (et, en même temps, de la violence et de la dictature), je dois abandonner momentanément le terrain "militaire" et passer à la deuxième condition essentielle du véritable triomphe de la révolution sociale.

Cette deuxième condition s’impose immédiatement après la victoire. Elle est absolument indispensable pour assurer la bonne continuation et l’achèvement de la révolution commencée autrement dit, pour que cette dernière devienne la véritable, la triomphale, la définitive révolution sociale.

Dans toute grande révolution (1789, 1917, 1936 [1]), il existe, immédiatement après la première victoire, une période exceptionnelle (dans la société actuelle), à peine croyable, éblouissante à un tel point que, généralement, les millions de gens qui, pourtant, la vivent, en restent comme aveuglés et n’en parlent plus jamais, après l’avoir vécue. Comme s’ils ne s’en étaient pas aperçu... Comme si la trop vive lumière de ces jours extraordinaires avait lésé ou brûlé leur mémoire...

Et cependant, cette période est, au fond, très simple, très normale. (C’est, peut-être, pour cela qu’on ne l’apprécie pas assez). Et surtout, elle est le vrai nerf, l’âme même de la révolution sociale.

Je parle de la période qui — je viens de le dire succède immédiatement à la première victoire de la révolution et où la liberté du peuple est entière. Toute force coercitive de l’État — gouvernement, armée à son service, police, magistrature, etc. — s’étant effondrée, toute violence ayant cessé, le peuple travailleur, l’immense majorité de la population, se sent, enfin, libre de tous ses mouvements.

Je parle de la période de la Liberté. Ce sont ces jours, ces semaines, parfois ces mois magnifiques où les masses laborieuses ne voient plus aucun obstacle se dresser devant leur libre activité. Les travailleurs peuvent, enfin, respirer à pleins poumons l’air pur de la liberté humaine parfaite, sans menace, sans danger, sans contrainte du maître. Leurs chaînes sont tombées. Les rues, les places, les routes, les champs, les usines, les édifices publics, sont à eux. Tout est à eux. lis n’ont qu’à agir.

En examinant rétrospectivement les grandes révolutions, les historiens y trouvent tout ce qu’ils veulent : les uns en relatent les faits "objectivement", presque sans commentaires ; d’autres, des sympathisants, en énumèrent les conquêtes et mesurent le progrès réalisé ; d’autres encore, hostiles, en évoquent "avec horreur" les excès, les "atrocités" ; certains se mettent à philosopher et cherchent à établir les " lois immuables des révolutions" : bond exagéré en avant, incapacité constructive, recul...

Mais — chose étrange ! — jamais on ne souligne assez cette toute première et lumineuse conquête de toute révolution, conquête indispensable à sa continuation, à son développement : la pleine liberté d’action sociale des masses. Et pourtant, c’est précisément là le phénomène le plus remarquable, le plus grandiose de la révolution.

On cite, on glorifie d’autres conquêtes, d’ordre matériel ou politique. On s’enthousiasme sur certains avantages immédiats, acquis par les masses laborieuses : démocratisation ou même "prolétarisation" des pouvoirs ; augmentation des salaires ; diminution des heures de travail ; réorganisation de la production ; essais de collectivisation, etc. Mais on omet de spécifier que toutes ces conquêtes peuvent être défigurées, retirées, brisées, supprimées un jour (voir, entre autres, la révolution russe) si, pour une raison quelconque, la liberté est de nouveau abolie.

De quelle liberté, exactement, s’agit-il ? Car (et c’est encore un phénomène curieux) nombreux sont ceux qui ne comprennent pas — ou ne veulent pas comprendre — la vraie pensée anarchiste. On nous reproche de prêcher utopiquement et démagogiquement la liberté "absolue" ou, encore, "la liberté pour chacun de faire tout ce qu’il veut"... Et on nous assure que la première est irréalisable ("il n’y a pas de liberté absolue") et la seconde, insensée. D’accord, mais... nous ne prêchons ni l’une ni l’autre. Notre idée est (surtout à l’heure actuelle) tout à fait normale et très simple. Il s’agit, pour tous ceux qui travaillent, d’avoir à leur disposition tout ce qu’il leur faut pour leur travail : la terre, les machines, les usines, etc., et de pouvoir organiser un travail sain, humain, comme ils l’entendront. Et, pour atteindre ce but, les travailleurs doivent avoir, avant tout, la liberté entière de chercher (de se concerter, de discuter, d’écouter tout conseil, etc.), d’essayer (de prendre telle ou telle voie, de suivre tel ou tel conseil, d’employer tel ou tel moyen, etc.), de s’organiser comme bon leur semblera et d’agir : de détruire, de construire, de faire, de défaire, de refaire, de se tromper et de corriger l’erreur, etc., sans aucune entrave, intervention hostile, opposition ou imposture. C’est tout.

Serait-ce irréalisable ? Allons donc !... Ceux qui croient sincèrement que les masses laborieuses n’arriveraient pas à s’en tirer seules, n’auront qu’à les aider, tous, d’une façon désintéressée. Les masses en révolution accueillent toujours avec enthousiasme toute aide désintéressée...

Eh bien, c’est cette liberté, précisément, que les masses conquièrent toujours, en premier lieu, dans toute grande révolution. Sans soldats (l’armée ne s’oppose plus à la révolution), le gouvernement n’existe pas ; sans soldats ni gouvernement, la bourgeoisie n’a plus de pouvoir. Sans soldats, sans gouvernement et sans bourgeoisie au pouvoir, les "capitaux" (terres, machines, usines, etc.) peuvent, facilement et normalement, être mis en exploitation par les travailleurs organisés, après une période de recherches, d’efforts et d’essais. La liberté du lendemain de la révolution consiste, précisément, en ce que toute cette activité devient possible. Quelle période magnifique, sublime, de la vraie liberté humaine !...

(A suivre)