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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) - 4 – Voline
Terre Libre N°46 – 11 Février 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 31 décembre 2018

par ArchivesAutonomies

II (suite)

Supposez, maintenant, que cette entière liberté de mouvements et d’action, conquise dès le premier jour de la révolution victorieuse, ne subisse plus jamais aucune entrave. Supposez qu’elle soit acquise solidement, définitivement : qu’aucune force ne pourra désormais l’abolir. Vous comprendrez tout de suite que, dans ce cas, logiquement, progressivement et infailliblement les masses laborieuses — des millions de gens, en une coopération immense — iront jusqu’au bout de la besogne et finiront par trouver la vraie solution de la nouvelle société humaine : le communisme libertaire. Elles ne pourront pas s’arrêter avant d’y arriver, car : pas d’arrivée, pas de satisfaction. La force des choses elle-même les y poussera. Le chemin sera, peut-être, long, tortueux, pénible. Il cachera, peut-être, plus d’une erreur, plus d’une déception. Mais, pourvu que la liberté entière de la marche soit assurée ! Alors, entrepris de plein gré, poursuivi dans la certitude d’une liberté sans menace et dans une ambiance de vraie camaraderie, le parcours, quel qu’il soit, sera puissamment animé de ce souffle formidable, de cet élan, de cet entrain, de cet enthousiasme, aussi bien individuel que collectif, qui vainquent toutes les difficultés et surmontent tous les obstacles. D’ailleurs, à force de continuer, la besogne deviendra de plus en plus aisée, agréable, entraînante. Et, de toute façon, le résultat — l’arrivée à bon port — est absolument certain si la liberté reste entière et inébranlable.

La conclusion de ce que nous venons de constater, est simple. Elle vient d’elle-même :

C’est la liberté entière d’action sociale des masses laborieuses qui garantit le triomphe final et définitif de la révolution sociale. C’est cette liberté qui est la véritable clef du succès total. Et, en fait, la révolution sociale est perdue le jour où, pour la première fois, une force quelconque réussit à enfreindre cette liberté. Fatalement et rapidement, cette première réussite amène la suppression totale de la liberté d’action. La révolution sociale est mortellement atteinte.

Autrement dit : la deuxième condition essentielle du triomphe final et définitif de la révolution sociale est la liberté entière des recherches, des expériences, des mouvements et de l’action sociale des masses laborieuses.

Tout cela, messieurs les historiens et les théoriciens de la sociologie, de l’économie et de la politique ne le disent pas.

Et ils se taisent aussi sur un autre fait important.

Ils oublient de constater que tous ceux qui ne croient pas à l’action libre des masses ou qui ne la veulent pas : les réactionnaires, les bourgeois, les politiciens de toute espèce, les "chefs" et les "bonzes" des partis politiques et des syndicats, etc. bref, tous ceux qui, pour une raison quelconque, cherchent à arrêter la marche de la révolution — s’efforcent, en premier lieu, d’en finir avec la liberté. Ils savent bien, ces gens, où se trouve la véritable force de la révolution. Et ils emploient savamment tous les moyens (la ruse, l’intimidation, le mensonge, le jeu de coulisses et de diplomatie, la corruption et, enfin, la violence), ils préparent méthodiquement tous les éléments (armée, police et autres), pour s’attaquer, avant tout, à la liberté : d’abord, pour contester ses bienfaits au nom de telles ou telles raisons "supérieures" ; ensuite, pour la diminuer par-ci, par-là, à toute occasion ; et, enfin, pour la violer brutalement, la combattre et la supprimer.

Généralement, on sent bien, au cours d’une révolution, cette atmosphère inquiétante des toutes premières petites entorses à la liberté. Ensuite, on peut observer, presque jour par jour, l’extension et l’aggravation de ces premiers attentats. Et on peut, finalement, désigner presque la date précise où une attaque ouverte, brutale et générale contre la liberté des masses, jugée prête et propice "en hauts lieux", est décidée et exécutée. Jusqu’à présent, ces "lieux" ne se sont encore jamais trompés. Ainsi, par exemple, dans la révolution russe d’octobre 1917, le gouvernement bolcheviste a patiemment préparé le coup décisif pendant six mois. Et c’est en avril 1918, que la liberté des masses, déjà de plus en plus restreinte, fut ouvertement et définitivement attaquée par les nouveaux imposteurs. Une fois de plus, dans l’histoire humaine, le coup a réussi. La révolution était perdue.

Nous pouvons donc affirmer qu’au lendemain de la première victoire (l’armée ne résiste plus et, en bonne partie, suit la révolution), la liberté d’action sociale des masses laborieuses est, non seulement la deuxième condition essentielle de la victoire totale, mais devient la condition primordiale, fondamentale de la bonne continuation et de la réussite complète de la révolution sociale. Cette liberté, il faut la défendre farouchement contre toute tentative de la restreindre, déguisée ou non, contre toute menace, contre toute atteinte. Avant tout, et à tout prix, la liberté d’action des masses doit rester désormais intacte, inviolée et inviolable. Sa sauvegarde est la première tâche de la révolution sociale. Les travailleurs doivent y veiller. Ils doivent surtout prendre, par avance, toutes les précautions, toutes les mesures utiles. Car, perdu cette liberté, perdu la révolution.

Maintenant, nous pouvons revenir à notre sujet. Car le problème de l’armée, de la dictature et de la violence se précise ainsi définitivement et devient tout à fait concret. Nous devons le formuler ainsi :

Au lendemain d’une révolution victorieuse, que faut-il faire de l’armée existante pour pouvoir assurer au possible, de ce côté principal, la tâche immédiate et fondamentale de la révolution : la sauvegarde d’une entière liberté des masses laborieuses ?

(A suivre)