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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le laboratoire de la contre-révolution – Italie 1979-1980
Les mauvais jours finiront... Bulletin N°2 – Juillet 1986
Article mis en ligne le 19 janvier 2019
dernière modification le 27 février 2019

par ArchivesAutonomies

"Que les hommes ne fassent plus de révolution tant qu’ils n’auront pas appris à se passer du pouvoir.
Qu’ils n’écrivent plus tant qu’ils ne seront pas absolument décidés à braver l’opinion.
Gloire à toi, liberté !"

Cœurderoy, "Jours d’exil"

I - L’attentisme du pouvoir. 1977-1978

(1)

Le conflit social profond, le vaste mouvement de révolte qui s’est manifesté en Italie en 1977 présente les caractéristiques de radicalité nouvelle pour ce pays. En effet, pour la première fois des secteurs entiers du prolétariat italien ont combattu comme les ennemis implacables non seulement l’Etat et ses forces armées, mais aussi les organisations ouvrières, en particulier le parti communiste. Au cours de cet affrontement, les groupes qui, politiquement, se situaient à gauche du PCI, ont révélé leur nature de parasites extérieurs et hostiles à la lutte révolutionnaire.

(2)

Le "mouvement de 77" commence en janvier comme un mouvement étudiant qui occupe les universités pour résister à une réforme imbécile que le gouvernement veut mettre en œuvre. Il est surtout composé de jeunes au chômage. A Rome, il conflue avec un puissant mouvement du "tertiaire", majoritaires chez les hospitaliers, et enraciné dans beaucoup de secteurs.

La distribution géographique du mouvement est très inégale : à Milan, par exemple, où se déploient certaines des activités les plus spectaculaires de l’Autonomie Ouvrière, le mouvement est inexistant. Au cours de ses faibles surgissements, il ne se libère jamais complètement d’une optique politico-revendicative, et fournit une base aux manœuvres et aux alliances ( que Negri, Scalzone et consorts soutiennent) [1] avec les groupes gauchistes. A Bologne, où agissent Radio Alice et le groupe qui publie la revue A/Traverso, et où le mouvement baigne dans une atmosphère "giovaniliste" [2] et tout à fait moderniste (à travers l’introduction de l’idéologie française de Foucault, Deleuze, et Co.), le mouvement réussit à avoir l’initiative dans une atmosphère d’entrain et d’enthousiasme jusqu’en mars 77 ; ensuite face à la répression, il se replie et lâche pied, ce qui permet aux fossoyeurs gauchistes de Lotta Continua de le récupérer et de l’enterrer. A Rome, en revanche, où, notamment après l’épuisement de sa courbe ascendante de mars 1977, l’influence des comités ouvriers autonomes ( ceux de la via Volsci, organisation militante "traditionnelle") est déterminante, le mouvement déborde sur des couches sociales plus vastes, va jusqu’à entamer sérieusement la base du P.C.I., et maintient une influence de masse pour plus d’une année.

C’est précisément à Rome, où les jeunes prolétaires des banlieues s’unissent aux ouvriers de la génération précédente,que le mouvement oppose la résistance la plus tenace et la plus radicale à la répression, jusqu’à ce qu’il soit irrémédiablement mis en crise par l’enlèvement de Moro.

Au mouvement il n’a manqué ni le nombre, ni la capacité militaire de s’emparer du centre d’une des villes les plus riches et les plus importantes d’Italie, Bologne, pas plus que la tendance vitale à ébaucher une critique de la vie quotidienne et de la politique.

(3)

Au sein du mouvement, les groupes politiques organisés qui ont eu un poids réel et, à l’occasion, déterminant dans le déroulement des événements ont été ceux qui composent ce qu’on appelle l’"Autonomie Ouvrière Organisée". La théorie de ces groupes, plus ou moins liés à la tradition léniniste, en quelques cas ouvertement staliniens, ne les distinguait guère d’un gauchisme militant et conséquent. Ce qui en a fait un pôle d’attraction pour des milliers de prolétaires a été leur pratique principalement illégale et violente ainsi que leur opposition déterminée au P.C.I. et aux organisations syndicales, pratique qui coïncidait effectivement avec les aspirations les plus diffuses. En particulier, à Rome dans l’Autonomie Organisée, s’exprimait l’organisation directe de noyaux importants de prolétaires et d’un grand nombre de collectifs et de comités de quartier.

(4)

Une des caractéristiques des groupes de l’autonomie a été de mettre systématiquement en évidence les aspects militaires de l’affrontement en cours. Cela correspondait effectivement à l’aspiration générale d’en finir avec le réformisme et l’opportunisme répugnants qui prévalaient dans le milieu politiquement à gauche du P.C.I., milieu qui, en fait, n’a jamais eu de rôle positif dans le déroulement des événements. Cet aspect, outre qu’il a donné des résultats immédiats d’une efficacité admirable, a cependant eu pour effet de privilégier toujours et partout la violence et la lutte armée pour elles-mêmes, c’est-à-dire indépendamment de leur contenu réel, des perspectives réelles du mouvement, et de sa critique théorico-pratique.

(5)

Durant les premiers mois de 1977, l’appareil de propagande de l’Etat a créé et exagéré le mythe de l’autonomie armée, avec pour résultat de créer non un monstre mais un phénomène spectaculaire. Toutes les tendances de l’autonomie ont été complices de cette mystification et sont tombées dans ce piège. Les autonomes ont tenté par tous les moyens de se faire valoir en utilisant la fascination pour la lutte armée, en faisant étalage d’un triomphalisme tout à fait injustifié, ce qui a favorisé l’abandon de toute forme de lutte quotidienne, par nature obscure, fermée aux succès spectaculaires, au profit d’actions qui ne mettaient en jeu que ds militants, anciens ou nouveaux, mais qui avaient l’avantage d’occuper les premières pages des journaux. L’Etat italien, qui, deux années plus tard, a incarcéré tous les théoriciens de cette tendance, a alors évité de prendre des mesures répressives contre les responsables de ce type de radicalisation dans l’affrontement. Quand cela a été possible, ce sont les restes des groupes gauchistes qui se sont chargés de la répression : en particulier Lotta Continua et le M.L.S. [3] se sont mis à la remorque pour l’étrangler aussitôt qu’ils l’ont eu rejoint.

(6)

L’autonomie ouvrière et la vaste aire sociale qui a été arbitrairement identifiée avec les positions de tel ou tel groupuscule, était tantôt partie intégrante du mouvement révolutionnaire (surtout dans le Sud) et tantôt modèle spectaculaire (surtout dans le Nord). Tout cela a accru la confusion et le manque de perspectives, typiques d’une situation de désordre au cours de laquelle les modèles idéologiques préexistants sont entrés en crise, et où la poursuite même de l’"action" - alors "encouragée" par le spectacle - tendait à faire paraitre la théorie révolutionnaire superflue.

(7)

En mai 1977, les groupes armés clandestins sont spectaculairement rentrés en scène, en blessant aux jambes quelques journalistes de droite.

Ces groupes existaient en Italie depuis 1971, avaient connu un certain développement, mais en 1977 paraissaient une tendance marginale face à l’Autonomie en pleine ascension. Tout l’appareil de propagande, du P.C.I. à la droite, en expliquèrent la réapparition en les définissant comme le "noyau dur", le cœur organisationnel du mouvement, son moteur et son centre occulte. Cette théorie est totalement mensongère. Les groupes défendaient le principe de l’organisation complètement clandestine, fondée sur la totale abnégation, à l’occasion le sacrifice, des militants. Rien n’était plus étranger à l’esprit du mouvement, critique face au militantisme et souvent tourné vers la critique de la vie quotidienne selon les formes ironiques, voire festives ou bouffonnes. A cet argument, les vendus et les imbéciles de toute sorte répondent qu’il existait un mouvement "créatif", contre-culturel, "bon" et un mouvement "armé", "mauvais", dont les organisations clandestines étaient le noyau central et l’autonomie ouvrière l’organisation de masse.

(8)

En réalité, le mouvement "créatif" de Bologne est celui qui a soutenu, en mars 1977, l’affrontement militaire le plus vaste et le plus radical et contre lequel on a envoyé les chars, tandis que les groupements clandestins condamnaient durement les formes de lutte armée du mouvement à l’extérieur duquel ils s’étaient tenus, en le dénonçant comme "aventuriste" et "spontanéiste". Toutefois, le mensonge de la propagande d’Etat avait une base réelle : il existait dans le mouvement une composante contre-culturelle, nourrie des théories sur le secteur alternatif à la manière des Etats-Unis, composante vers laquelle furent lâchés les animateurs culturels qui en devinrent bien vite les interprètes.

(9)

La faiblesse théorique du mouvement révéla de plus en plus ses conséquences mortelles, au fur et à mesure que diminuaient l’élan et l’enthousiasme. En 1978 vinrent l’épuisement et la peur, en même temps que les premières "démonstrations" de répression à grande échelle, ce qui à son tour contraignit les révolutionnaires à une lutte en plus en plus statique, de plus en plus étroite, défensive, rythmée par les échéances d’affrontement que le pouvoir choisissait plus ou moins : interdictions, meurtres en pleine rue, répression sélective. Dans les premiers mois de 1978, le mouvement allant s’épuisant, il accusait le coup, il agonisait, et le P.C.I. commençait à lancer ses hommes de main à la reconquête des universités. Dans le même temps, le terrorisme reprenait de la vigueur.

(10)

La séquestration et l’homicide de Moro ont conclu la situation chaotique dans laquelle le mouvement de 77 avait vécu. Il fut possible de mettre en état de siège Rome, qui était le centre où survivait principalement la résistance du mouvement. Mais ce qui compta davantage, c’est que le pur spectacle domina de nouveau la scène. Les mass-média ont été les vrais vainqueurs de la séquestration de Moro. Le public s’est retrouvé entassé devant les postes de télé à vivre le film de la lutte de classe, des communiqués, des lettres du malheureux démo-chrétien, dont tous voulaient la mort. Tous les journaux (même Il Male  [4] fit ses choux gras de la situation) rapportaient en première page les communiqués des B.R. (Brigades rouges). Le système avait choisi son ennemi - le terrorisme - et avait réussi à l’imposer à tous. La fiction devenait réalité. La lutte avait eu lieu entre l’Etat, la démocratie, etc., et une poignée de terroristes, efficaces, froids et impitoyables. Les deux camps étaient bien définis : chacun devait choisir : ou avec les carabiniers ou avec les ravisseurs. L’Etat italien a tué Moro, mais pour donner un coup mortel à la révolution. Le P.C.I. remplissait les places de drapeaux rouges contre le terrorisme. De façon identique aux B.R., l’Etat imposait le chantage : ou avec nous ou avec eux.

La position prise dans l’ensemble par le mouvement sur la séquestration de Moro demeura essentiellement défensive et de circonstance : dans quelques secteurs apparut le mot d’ordre capitulard : "ni avec l’Etat, ni avec les B.R.", dans d’autres la solidarité avec les B.R. prévalut. Les critiques les plus radicales vinrent des groupes les plus organisés, accusés par la suite d’avoir pris part à la séquestration. Ceux-ci perçurent l’événement comme l’attaque meurtrière d’une organisation concurrente, et purent de ce fait en dénoncer la nature, antagonique à tout le développement du mouvement.

II - 7 avril et 21 décembre

(11)

Tous les leaders les plus connus de l’Autonomie Organisée ainsi que bon nombre de militants sont arrêtés le 7 avril 1979. Les accusations paraissent dans un premier temps absurdes : les dirigeants de l’Autonomie Ouvrière sont accusés d’être les chefs des B.R. et d’avoir ordonné et organisé la séquestration et le meurtre de Moro. La première réaction du mouvement qui à cette occasion semble se ranimer un instant, est l’incrédulité : les accusations sont tellement absurdes qu’elles sont considérées comme une erreur imbécile de l’Etat et de magistrats qui se croient au temps des purges soviétiques des années 30. Aveuglément, en bloc, sans hésitation ni balancement, toute la presse, toutes les radios, et la télévision soutiennent et avalisent les incroyables mensonges de la magistrature togliatienne [5]. Le mouvement, ou plutôt l’Autonomie Ouvrière Organisée, avait, par irresponsabilité, toujours compté sur les espaces qu’elle réussissait à se faire attribuer dans les journaux quotidiens grâce à sa pratique, ainsi que sur les bons rapports qu’elle entretenait avec quelques forces progressistes, intellectuels, journalistes, politiciens. L’Autonomie se trouve tout à coup bouche cousue, elle ne peut même pas répondre aux accusations non seulement énormes mais aussi insultantes, imprécises, confuses, qui ont pour but d’embrouiller selon une technique digne du "polar" à suspense.

(12)

La vérité est que les espaces qui se ferment à l’improviste à l’Autonomie Ouvrière Organisée sont les espaces du spectacle. En scène il y a une autre représentation et dans celle-ci on a réservé aux autonomes le rôle des accusés. La montagne d’irréalité qio avait été précédemment créée est remplacée par une équation encore plus irréelle : mouvement "armé" = lutte clandestine. Et cela avec un mépris complet pour les faits et, entre autres, pour la lutte de l’Autonomie Ouvrière Organisée contre la séquestration de Moro.

(13)

Dans le même temps l’appareil de propagande du pouvoir décerne un seul rôle aux leaders de l’Autonomie : celui des coupables. Dans les mois qui suivent ces arrestations, diverses interviews des arrêtés du 7 avril sont publiées ; elles sont invariablement conçues, par le ton et par le contenu, pour avoir un sens accusateur. Les autonomes ne peuvent plus se permettre les hâbleries que, quelques mois auparavant, les mêmes journalistes accueillaient avec la plus grande générosité.

Eh non, désormais ils doivent se défendre, se disculper, nier tout a travers ces "mêmes" journaux qui les crucifient. L’illusion de pouvoir utiliser la presse du capital s’est retournée inexorablement contre les autonomes.

(14)

En outre, dans ces interviews, on "arrange" les personnalités des leaders autonomes, on utilise leur notoriété amplifiée et le trouble ambiant pour permettre des messages de défaite à tout le mouvement. Prenons le cas de Piperno. Ce monsieur n’a eu aucune influence sur les événements de 1977. Il est apparu à l’improviste au moment de la séquestration de Moro, quand la presse a fait un large écho à ses propositions de médiation, absolument velléitaires et impuissantes, entre l’Etat et les ravisseurs, propositions qui en étaient arrivées au point de solliciter et d’obtenir des rencontres avec les dirigeants du P.S.I., les plus favorables à l’échange de prisonniers proposé par les B.R. Après le 7 avril, Piperno, en fuite, est unanimement traité de "leader du mouvement". Ce fugitif lance une proposition d’amnistie pour les terroristes qui reçoit un écho énorme, sans commune mesure avec ses possibilités de réalisation, à peu près nulles.

Sa proposition était la suivante : nous, c’est-à-dire l’ex-groupe dirigeant de Potere Operaio, sommes les seuls politiciens capables de reconduire les masses de jeunes à l’intérieur de la dialectique du pouvoir ; si vous nous mettez en prison, la société italienne perdra son seul canal de récupération des masses de jeunes déboussolés, lesquels entreront en masse dans les organisations "militaires".

La presse n’a même pas eu besoin d’expliquer le message : la connotation réformiste de tout le mouvement face à une effective radicalité révolutionnaire des organisations clandestines, implicite dans les affirmations de Piperno, correspondait trop bien à l’analyse que toutes les bouches du pouvoir cherchait à imposer.

L’entrée de tous les irréductibles dans les organisations clandestines ne faisait pas peur à l’Etat. Ce qui dans l’esprit de Piperno devait sonner comme un avertissement maffieux terrifiant (et quelque magistrat fasciste feignit d’en accepter la provocation) ne fut qu’une indication de plus pour ceux qui se laissaient déjà entraîner sur le chemin du faux antagonisme constitué par les groupes terroristes.

Sur le terrain propice d’une opposition militaire factice, l’Etat affrontera en une année le tonnerre des organisations armées, y amalgamant des centaines d’individus et de groupes qui n’en faisaient plus partie.

(15)

Dans l’ensemble, l’"opération du 7 avril" s’est fixée certains buts et les a atteints. Laissons de côté l’un de ces buts, à savoir le règlement de compte interne au pouvoir entre P.C.I. et D.C. (Démocratie chrétienne) d’un côte et "parti de la négociation de l’autre", dont parlent encore aujourd’hui les leaders de l’Autonomie incarcérés pour expliquer le "sens" de toute l’opération.

Indubitablement, l’un de ces buts était la répression directe et la "désarticulation" des luttes : outre les leaders spectaculaires et les universitaires, on a aussi arrêté un certain nombre de militants et d’organisateurs qui menaient des luttes quotidiennes. En ce sens, le 7 avril est une attaque directe et indiscriminée contre tout le mouvement, et vaudra surtout comme précédent. Depuis, et bien plus après le 21 décembre, ce sont de plus en plus souvent des "militants de base", des ouvriers, des étudiants, des "écoles moyennes", des gens qui soutenaient et organisaient concrètement les types de luttes les plus variées qui sont arrêtés. Ils sont arrêtés sous l’inculpation de faire partie des B.R. ou tout simplement d’en être les dirigeants.

(16)

Cependant, "l’opération du 7 avril" se caractérise surtout par sa nature de coup spectaculaire contre les chefs, les responsables de dix années de subversion et de terrorisme en Italie. D’abord, les arrêtés étaient souvent très connus : de Negri, Scalzone, Piperno les journaux avaient parlé, en les affublant systématiquement du titre de leader, même quand ils ne comptaient pour rien dans le mouvement. Eux-mêmes avaient parlé volontiers pour les journaux et avaient contribué plus que personne à former une image spectaculaire de l’autonomie, à falsifier en fin de compte la réalité du mouvement italien, en se faisant constamment les interprètes de tout ce qu’elle exprimait de nouveau, en donnant une image amplifiée et triomphale de ses pratiques, jusqu’à leur faire atteindre un stade de pur spectacle, jusqu’à faire qu’elles soient reproduites par "imitation".

Ce fait, de pair avec l’énormité des accusations qui en masquait l’absurdité, garantit un formidable effet spectaculaire. Une bombe : au moment même où le mouvement était en état de faiblesse extrême et les B.R. à leur apogée, l’action coordonnée, orchestrée des moyens d’information "démontrait" comment, pour vaincre le terrorisme, il fallait d’abord chasser la révolution sociale.

(17)

Les figures spectaculaires des accusés du 7 avril - désormais remodelées par les mensonges - étaient le produit qu’ils avaient eux-mêmes contribué à créer, avec la collaboration des secteurs culturels adjoints au mouvement ; c’est aussi la conséquence d’une faiblesse collective, en particulier de l’absence de théorie révolutionnaire. Ces figures spectaculaires étaient tout ce qui, dans les deux années précédentes, avait été vendu par l’Espresso comme la révolution, et beaucoup y avait cru : il n’est pas exagérer d’affirmer que, à diverses occasions, les "rythmes" du mouvement avaient décidé par la presse progressiste. Désormais, les quotidiens (Lotta Continua, Républica) et les hebdomadaires (Espresso, Panorama) du mouvement se mirent à calomnier directement la révolution, en en présentant une image fausse, stéréotypée, grotesque. On la calomniait en disant : les dirigeants du mouvement révolutionnaire étaient, à l’insu de leurs propres suiveurs auxquels ils débitaient des critiques ad hoc de la lutte armée clandestine, les dirigeants des B.R. et de Prima Linea, qui constituaient le "vrai" projet révolutionnaire. Quelle chaîne de falsifications ! Mais qui avait avant tout pour effet de cacher que Negri et Piperno non seulement n’étaient pas les dirigeants des B.R., mais encore qu’ils n’avaient pas été non plus les dirigeants du mouvement de 77-78.

(18)

Le 21 décembre 1979, l’action répressive de l’Etat fait un saut qualitatif et avec elle l’énorme calomnie contre la révolution. Des milliers de perquisitions furent effectuées de nuit dans toute l’Italie, une douzaine de "dirigeants" de l’Autonomie Ouvrière Organisée furent arrêtés, tandis qu’une nouvelle avalanche de chefs d’inculpation tombait sur la tête des leaders déjà emprisonnés. Par suite des déclarations d’un délateur (Fioroni), ils furent tous accusés d’avoir constitué une organisation militaire fantôme avant la naissance des B.R. La plus consistante des accusations particulières, dirigée en l’espèce contre le chef des chefs, c’est-à-dire Negri, est d’avoir organisé l’enlèvement et le meurtre de l’un de ses amis et camarades du parti. Pour la première fois, Negri, et avec lui le mouvement révolutionnaire, est accusé d’un fait concret, circonstancié, précis. Et "quel" fait ! la trahison et le meurtre d’un camarade, membre de la même organisation.

L’accusation de fratricide sert évidemment à clouer Negri au pilori. Mais avec cette nouvelle arme, l’appareil déchaîné de la propagande veut liquider un ennemi beaucoup plus redoutable, l’accabler sous un sentiment de culpabilité, le déboussoler, le démoraliser, l’abattre. Il veut en écouter les confessions, les auto-accusations, les abjurations, les pénitences, les reniements, les désillusions.

(19)

Dans toute l’opération de répression, l’aspect de guerre psychologique est plus important que la répression immédiate. C’est précisément cet aspect qui doit rendre par la suite possible une répression généralisée. Avec le 21 décembre, on intimide des milliers de camarades et on les informe que, parmi eux, il y avait des assassins, des traitres et des fratricides, des délateurs, des vendus et des déments, et que cela est l’essence même de tout ce qu’ils ont fait, violence, brute, aveugle, homicide, à peine justifiée par des idéologies délirantes.

(20)

Pour comprendre à travers quels canaux le capital a touché directement le "cerveau collectif" des masses de jeunes qui avaient vécu le mouvement de 77, il faut au moins avoir en tête la fonction du quotidien Lotta Continua. Ce journal a été pendant toute l’année 1977 le journal du mouvement parce qu’il était le seul à publier textes et communiqués de l’Autonomie, bien que dans toutes les situations où les militants de L.C. aient eu une influence prépondérante, ils aient étouffé le mouvement et aient eu recours, quand ils pouvaient, à la violence physique et aux insinuations délatrices.

Le quotidien Lotta Continua, outre les rituelles campagnes "libérales" contre la répression, a surtout mené une campagne de démoralisation, de confusion systématique, ce qui a tendu, évidemment, à susciter l’angoisse et à jeter le trouble. Il était facile de trouver dans les actions sanguinaires et démentes des terroristes des raisons de crier contre la violence, le sang et la mort, et d’invoquer les valeurs sacrées de la tolérance, de la vie et de la non-violence. Sur ces bases, il n’était pas difficile non plus d’appuyer sur l’accélérateur de la vie alternative, de la drogue, du féminisme, de la libération individuelle, et en même temps de tirer le frein à main de la peur, de l’angoisse, de l’incertitude, de la perte des points de repère. Et puis il y eut des campagnes culturelles à répétition : depuis les nouveaux philosophes jusqu’aux valeurs sacrées de la vie, de la "créativité", de la fantaisie d’un mouvement qui se voulait exclusivement culturel. Jusqu’à une petite campagne ambigüe sur la délation.

Les arrestations du 21 décembre ont été précédées par une année de discussion dans Lotta Continua sur le "droit à la délation" et sur le "droit de dénoncer les camarades assassins". C’est Lotta Continua qui, en premier, a soulevé le scandale d’un de ses militants, "assassiné des années auparavant par des camarades de l’Autonomie", après avoir attribué le meurtre aux fascistes pendant trois années. Sur cet épisode, exhumé au moment opportun, "s’ouvre la discussion" sur le "droit à la délation".

Du même Fioroni, Lotta Continua s’en occupe amplement bien avant que sa délation soit rendue publique, investissant tout le mouvement par un débat sur la figure de ce camarade que le "choix tragique de la violence a mené inévitablement à assassiner son meilleur ami", sur sa crise psychologique, sur son "repentir", sur sa dénonciation de cette logique révolutionnaire qui conduit inexorablement à égorger son propre frère. Dans le texte de sa délation, Fioroni dénoncera les arrêtés du 7 avril comme ses complices, et encore une fois Lotta Continua saura se battre pour défendre la "crise" de ce malheureux.

(21)

Ce qui est plus important, c’est qu’on ne peut plus parler de la révolution, comprise comme projet, pratique, passion et vie. Pour qui s’obstine, il y a l’Antiterrorisme et la Digos [6] et, plus efficace encore, l’oubli qui frappe ceux qui s’entêtent à ignorer les modes. Les révolutionnaires n’ont plus de tribunes, tous les écrans les ignorent, le spectacle s’oriente vers autre chose. Les jeunes, cyniques, désillusionnés, n’ont plus de temps pour les idéologies, encore moins pour les rêves.

Une des plus graves lacunes du mouvement de 77 a été de n’avoir eu ni moment de réflexion ni perspectives précises pour ce qui suivrait.

L’explosion de radicalité dans ces cités qui ont échappé au contrôle serré du capital a été improvisée et anonyme, mais la richesse de l’action est restée imbriquée dans une émotivité politique coupée de toute mémoire théorique de classe.

La critique que le mouvement a faite contre le vieux et le nouveau révisionnisme, l’un étant le fils de l’autre, à Rome, n’a pas été reliée, par une formulation théorique de lutte contre l’opportunisme, à cette forte tradition de classe qui a toujours caractérisé les mouvements radicaux du passé ; or c’est une nécessité primordiale que d’identifier l’ennemi qui se niche, se cache au sein d’agrégats interclassistes afin d’entraver et de freiner les débordements révolutionnaires.

Cette lacune n’a pas empêché, là où il y a eu un mouvement effectivement "autonome" vis à vis des idéologies (par exemple dans les premiers mois de 1977 à Rome), que l’autonomie ouvrière devienne l’expression du mouvement lui-même, en s’identifiant soit aux radicalités diffuses, soit au manque de perspectives générales. Là où, en revanche, le mouvement n’a pas réussi à s’exprimer (dans le Nord), l’autonomie ouvrière est demeurée prisonnière de la logique de la bande-racket qui l’a amenée à entretenir des rapports ambigus avec des groupes politiques qui étaient l’expression directe de la répression ; ainsi, le mouvement étant demeuré piégé entre les mythes armés d’une part et féministes, "giovanilistes" ou culturels d’autre part, l’autonomie ouvrière reproduisit, en les accentuant toutes ces limites et, tandis que le mouvement était étouffé, privé de débouchés sociaux, qu’il demeurait minoritaire, qu’il était attaqué par les réformistes et maintenu dans une semi-clandestinité, toutes les idéologies en furent pompées, amplifiées, afin d’aider à la reproduction des organisations chancelantes.

Il est significatif qu’après l’élan initial caractérisé par une explosion de rage dans laquelle l’exigence et le besoin de vie s’identifiaient à la lutte et à la passion de la lutte, la qualité des rapports humains qui s’ébauchèrent alors ait rappelé l’antique fierté communautaire et boulversé la grisaille et la répétitivité de nombreux aspects de la vie quotidienne, en dépit des formes modernistes que cela a pu prendre. Dans cette première phase de succès pour le mouvement (des temps dont Lama et ses sbires se souviendront longtemps), la répression a été très faible en regard des moyens dont le pouvoir est pourvu, peut-être parce que la radicalisation de l’affrontement ne s’est pas étendue aux grandes concentrations industrielles du Nord et est restée circonscrite à quelques villes. Le pouvoir n’a eu recours que de façon limitée à la répression armée, sauf à Bologne où les staliniens au pouvoir ont utilisé (comme l’enseigne l’U.R.S.S., leur unique tradition) les chars pour calmer le désordre qui échappait peu à peu à tout contrôle. Le moloch capital s’est appuyé sur les faiblesses que le mouvement, même dans sa période de splendeur, avait en lui : on comprend ainsi l’énorme succès de l’héroïne, nouvelle arme d’abrutissement social utilisée par le capital pour prévenir les conflits sociaux ; cette tactique n’est pas nouvelle, le capital l’a utilisée à plusieurs reprises : en anéantissant en Amérique du Nord un peuple par l’alcool, en abrutissant en Orient un prolétariat potentiel par l’opium ; les poisons changent, mais les intentions sont les mêmes. L’héroïne, qui n’est que l’une des plus nombreuses toxicomanies mises sur le marché, est peut-être la plus brutale et la moins mystifiante : chaque injection est symbole de cette mort qui dans la réalité actuelle frappe l’humanité à chaque instant par l’empoisonnement des aliments, les infections, la dioxine, le cancer (maladie sociale typique), etc. L’héroïne est la drogue du désespoir, de la périphérie, des banlieues, des Noirs d’Amérique, des générations inadaptées et sans avenir, c’est par excellence la drogue de l’anéantissement sous la domination du capital, productif, en harmonie parfaite avec la fausse sécurité, toujours à un pas de la catastrophe ; c’est la dévoilement par l’absurde de la nature même du capital mortifère injecté dans chaque goutte de sang et qui inonde le cerveau pour enlever au corps toute vie, en faire un zombi qui se reproduit à l’infini tout en se putréfiant. Toute prise est identique à la précédente, l’effet de l’héro est coercition à répétition, monotonie de la vie séparée, chaque goutte de sang qui se mêle à cet infâme poison est anéantissement : le capital ne nous suce plus le sang, il l’empoisonne ; l’essence même du capital c’est l’homme zombi. Le capital s’est anthropomorphisé.

Hormis l’héroïne, il y a d’autres formes de gestion marchandisée de la vie dont l’idéologie spectaculaire de la survie use et abuse ; la monnaie d’échange du capital est la destruction de la passion et des tensions réelles. Le capital ne veut pas détruire l’homme en tant que force de travail, qui est la cause de son existence, mais il veut anéantir les caractéristiques d’humanité de l’espèce qui la lient encore au milieu, qui font que les rapports entre les hommes ne sont pas complètement dominés par le spectacle.

Le capital face à l’éclatement insurrectionnel de zones à fortes concentrations industrielles ne peut recourir à la répression meurtrière et attend le mouvement sur le plan de la critique de la vie quotidienne encore séparée de l’explosion communautaire de la radicalité. Une des faiblesses du mouvement de 77 a été de s’opposer au pouvoir d’une manière encore politique. Il n’a pas su réaliser cette union désormais indispensable dans toute révolution future en lutte pour la vie et pratique de la vie. On ne peut s’y décider en tant que sujets séparés (ça a été l’une des causes de la défaite des mouvements révolutionnaires du passé), l’affranchissement de la société du capital doit être total. La révolution ne se fait pas selon un modèle du passé mais prend en compte les défaites des révolutions précédentes. "Dans leur attitude envers les morts, les hommes laissent éclater leur désespoir de ne plus être capables de se souvenir d’eux-mêmes." (Adorno-Horkheimer)

(22)

Il ne faut pas sous-estimer la répression directe : dire qu’en Italie on ne peut plus parler de révolution signifie que ceux qui en parlent sont jetés en prison, avec ou sans prétexte. Mais le plus important est que les méthodes du spectacle sont radicalement changées.

Pour schématiser : jusqu’en 1977, le pouvoir cherche à récupérer la poussée révolutionnaire, dont il donne une image qu’il répand afin d’y engluer le mouvement réel. D’une manière générale, il permet une certaine liberté de mouvement et laisse publier dans tous les journaux les positions qui le servent, celles en particulier qui donnent du relief à l’opposition fictive entre mouvement contre-culturel et mouvement armé. Il ne réussit pas à intervenir contre la lutte armée, mais il n’en essaie pas moins, avec toutes les forces dont il dispose, il attend, il cherche à la dépister. Il permet que se développent de façon disproportionnée l’idéologie et la pratique des groupes armés. A partir de 1978, le rideau est tiré. Il n’informe plus, il se limite à calomnier les révolutionnaires, tous grossièrement confondus, terroristes, autonomes, marginaux.

Il se met à diffuser des schémas, des modèles, des idéologies tout à fait différents. Le pouvoir fait passer ses propres messages : il promotionne l’idéologie du reflux, il modèle la vie sur des schémas idiots, il crée le style de la nostalgie, du revival, de l’insouciance idiote, sinistre et cynique. Au cours de l’été 1979, on assiste à une décharge de propagande sur l’héroïne dans la presse nationale. On propose de nouveaux objets de consommation de masse qui se veulent orphelins de politiciens et de terroristes.

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En 1980, le spectacle du terrorisme resurgit pour son "grand final". Cependant le pouvoir a réussi à contrôler de façon plus décisive, plus directe la situation italienne, grâce à des campagnes de longue haleine, soutenues par une répression croissante, et dans les deux opérations du 7 avril et du 21 décembre, outre leur objectif immédiat, terroriser, ont servi surtout comme source de propagande. La guerre psychologique s’est effectivement développée en Italie, mais certainement pas dans les termes dénoncés par les B.R. qui, en tuant des journalistes, sont eux-mêmes devenus des propagandistes spectaculaires de l’offensive psychologique du pouvoir. En réalité, le mouvement de 77 a lui aussi commis les mêmes erreurs. Ces faiblesses du mouvement, certains les payent durement encore aujourd’hui.

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Mais cela n’est pas toute la vérité car le pouvoir fait l’expérience de l’impossibilité pour la société italienne de réintégrer une grande partie des jeunes. En Italie, aucune entreprise ne veut plus prendre de jeunes ouvriers qui se révèlent aussitôt des saboteurs tenaces, des gens qui "coulent" la production, qui refusent de s’adapter aux rythmes et aux horaires, bref qui s’affirment comme des absentéistes endurcis et fantasques. Les élections politiques et l’année suivante les élections administratives ont été un choc pour les politiciens du fait du taux d’abstention énorme chez les jeunes et dans les concentrations ouvrières.

Une masse dispersée mais coriace de jeunes ouvriers et de chômeurs maintient fermement son extériorité aux pouvoirs constitués. Cette masse les observe avec une face anonyme mais menaçante.

III - 1980

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Le 21 décembre n’est pas le sommet de la répression, c’est seulement la mise à l’épreuve d’une stratégie de désarticulation et d’anéantissement des résidus organisés du mouvement révolutionnaire.

Les premiers "six" mois de 1980 ont vu un accroissement de la répression ainsi que de la campagne d’avilissement et de démoralisation ; tout cela s’est concrétisé par 600 arrestations. La voie a été frayée par Peci, chef de la colonne du Piémont et membre de la direction stratégique des B.R. qui une fois arrêté, s’est confessé, s’est "repenti", a fait démanteler toute la structure organisationnelle de Turin, et envoyer en prison une centaine de militants. Mais ce Peci est-il vraiment ce cynique qui, après son arrestation, fait ses calculs et décide que sa liberté vaut plus que celle de ses compagnons de lutte ? C’est ce que voudrait faire croire la police politique pour démontrer que les ennemis de la démocratie sont sans idéaux, vaincus, démoralisés et qu’ils préfèrent négocier avec le pouvoir ; dès lors éclate le phénomène de la délation et du repentir : dans tous les groupes clandestins il y a deux ou trois délateurs, qui, en se confessant, font arrêter 30 ou 40 personnes à la fois. Cette "vérité officielle" est utile aussi pour cacher le fait que Peci collaborait avec les carabiniers dès avant son arrestation, qu’il était en d’autres termes un infiltré au plus haut niveau des B.R. ; les appareils répressifs connaissaient par avance les entreprises clandestines et laissaient faire puisque ça leur était politiquement favorable.

En décembre 1979, alors qu’était déjà en discussion une loi qui augmentait démesurément les pouvoirs de la police (perquisitions sans mandats de la magistrature ; garde à vue de 72h et interrogatoire policier au lieu qu’il soit de la compétence des juges ; incarcération préventive, sans procès, pouvant aller jusqu’à 12 ans pour les affaires de terrorisme ; armement lourd de la police), les groupes clandestins tuèrent une série de personnes d’importance toute relative ; il sembla vraiment qu’ils sollicitaient l’approbation de cette loi infâme, leur logique schizophrène étant qu’en contraignant l’Etat à devenir répressif et fasciste, le "peuple" finirait par se soulever pour s’unir aux seules structures organisationnelles qui auraient survécu au cyclone de la répression : les organisations clandestines.

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Avec la dénonciation que fait Peci, non seulement la direction stratégique des B.R. est atteinte - pour la première fois - avec l’assassinat de deux de ses membres à Gênes, mais c’est aussi une attaque frontale qui a lieu contre le mouvement révolutionnaire ; des ouvriers, des employés, des délégués de section, des techniciens, des infirmiers sont arrêtés. C’est-à-dire ce qui restait de sujets actifs des comités de base ou des collectifs autonomes, sujets actifs qui ont toujours été le véritable objectif de la répression.

Etaient-ils tous des adhérents des organisations militaires clandestines ? (C’est la thèse de ceux qui soutiennent la lutte armée, qui affirme être la seule force d’opposition révolutionnaire.) C’est évidemment faux : les rares qui l’étaient l’ont publiquement revendiqué au cours de leur procès. L’autonomie vis à vis de tout pouvoir constitué, voilà le véritable ennemi que l’Etat et les forces qui les soutiennent - partis et syndicats- doivent absolument vaincre en Italie.

Les clandestins, par contre, désormais complètement éblouis par le spectacle, prenant l’effet pour la cause, ont fini par croire vraiment que l’intensification de la lutte de classe se mesure au nombre de pages qui leur sont quotidiennement dédiés dans les journaux ; blesser ou tuer un chef de département serait plus subversif qu’une grève sauvage ou qu’un sabotage de la production.

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Tout cela tient du paradoxe, particulièrement quand on pense à la multiplicité et à la radicalité des pratiques du mouvement qui a connu son point culminant en 1977 : luttes contre le travail, absentéisme, auto-réductions des rythmes de travail, ou sabotage de la production, campagnes d’auto-réductions sur les tarifs du téléphone et de l’électricité (accompagnées de sabotages), manifestations de masse illégales et armées, occupations de maisons, développement des communications avec les radios libres, sabotage des médias officiels par la reproduction de faux journaux et de faux livres qui défendaient la pratique révolutionnaire, luttes dans les lycées pour le passage automatique, etc.

Un mouvement de cette portée a été dès ses débuts incapable de comprendre que sa logique propre était profondément antithétique et hostile à celle de quelque appareil que ce soit qui se constitue de façon séparée. Il a au contraire cru possible une coexistence entre d’une part un mouvement révolutionnaire de masse anti-hiérarchique, anti-réformiste et illégal et, d’autre part, une minorité spécialisée dans l’art de la guerre et dont le projet n’était guère différent de celui du P.C.I. des années 50, voire du P.C.I. d’avant la "déstalinisation".

Quel qu’il soit, l’appareil qui se constitue en dehors du devenir du mouvement est profondément contre-révolutionnaire, parce qu’il est lié à une logique élitiste, avant-gardiste, spécialisée, celle du léninisme moderne, qui ne peut exister qu’en cultivant l’illusion de diriger le prolétariat par le côté spectaculaire de ses actions. Si nous disons cela clairement et simplement, sans détours, nous n’en méprisons pas moins les délateurs, les "repentis".

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L’Etat et les partis ont mis trois ans pour démanteler le mouvement de 77. Celui-ci ne laisse comme héritage aucun appareil institutionnel, au contraire du mouvement de 68 dont se réclamaient les groupuscules (sous-produit du réformisme) qui constituèrent pour des années un obstacle à la radicalisation.

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Le mouvement s’est aussi trompé dans la compréhension et dans l’évaluation de la fonction et de la force du réformisme, qui n’est pas du tout du "berlingottisme" [7] (comme ce fut crié à Bologne), mais du démocratisme avec les puissants et du stalinisme avec les opposants. L’essence "stalinienne" du P.C.I. a été dénoncée seulement après qu’il eût déjà commencé à réprimer, à préparer les dossiers sur les révolutionnaires, à indiquer à la police quels camarades il fallait arrêter, à chasser des usines les ouvriers autonomes qui ne se soumettaient pas aux syndicats, à faire arrêter par ses juges les membres de l’Autonomie Organisée, à tenter d’introduire le travail volontaire le samedi, etc.

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Avec le massacre de Bologne, c’est le terrorisme d’Etat qui fait sa réapparition. Et il réapparait dans tout son cynisme : 90 morts, hommes, femmes, enfants, misérables sont envoyés au cimetière afin de terroriser : désormais, quiconque peut mourir. Idée très concrète, très palpable, qui sera renforcée par le meurtre d’un typographe, étrangement pris pour un journaliste. La peur parmi les intellectuels, la mort parmi les ouvriers. La férocité de la bombe de Bologne fait aussitôt penser à la guerre, parce que la guerre civile larvée qui se mène en Italie a besoin d’un nombre croissant de morts. Les gens s’habituent à la violence. La gravité de la crise, désormais sensible dans tous les secteurs explique a posteriori les raisons d’une telle férocité. L’attribution de la paternité de cet attentat de Bologne aux N.A.R., groupes d’extrême-droite, suit la même logique que l’attribution de la paternité de la bombe de la Piazza Fontana aux anarchistes. L’une et l’autre sont des massacres d’Etat. La campagne de presse orchestrée par le directeur du Giornale et qui a culminé dans la demande d’arrestation de Valpreda sert à préciser l’un des objectifs de la demande étatique : dire qu’il n’y a qu’un terrorisme et que c’est celui des organisations extrémistes, quelle que soit leur couleur.

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Les accusations de la droite, Almirante et Rauti, contre le gouvernement comme organisateur du massacre de Bologne, sont confirmée par les imbroglios qui apparaissent de plus en plus et que le gouvernement et les services secrets ont mis en place pour cacher ce que le sens commun comprend comme une répétition de vieux scénarios adaptés aux années 80. La moins convaincante des explications formulées par la droite concerne le poids que cette droite s’attribue dans le pays. Nonobstant les victoires électorales de Thatcher et de Reagan, et les convulsions des nostalgiques du franquisme en Espagne, la tentative faite pour discréditer le M.S.I (parti d’extrême-droite italien) n’a qu’une importance marginale en regard de la fonction que le massacre devait remplir : terroriser la population ici et maintenant, marquer au fer la situation italienne dont l’éclat resplendit déjà sur des pays lointains. Le 2 août, la bombe de Bologne, suivie de celles de l’Allemagne et de Chine (cette dernière précédée d’un grand battage télévisuel sur la bombe italienne) indiquent le début d’un état de tension et d’alarmisme dans lequel le capital garant de l’ordre veut frapper quiconque (dans le cas italien, le 2 août devient le 21 décembre des néo-fascistes) : le fait nouveau est l’identité de la méthode dans les trois cas : parallèlement à l’Italie et à l’Allemagne, la Chine s’est alignée sur ce chef d’œuvre d’infamie.

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L’autonomie prolétaire est écrasée dans les usines sous le talon de fer des Staliniens qui, tels une moderne Tchéka, constituent de fait une police parmi les ouvriers : l’autonomie a été contrainte de limiter les formes politiques de ses apparitions (distribution de tracts, contre-information, assemblées, grèves anti-syndicales...), elle doit devenir plus souterraine, plus anonyme.

Le problème de la révolution est toujours présent dans la société italienne parce qu’aucune contre-révolution culturelle (nouveaux philosophes, orientalisme, mysticisme, drogues...) ne peut annuler la conscience qu’ont été acquis les principes élémentaires d’une lutte anti-capitaliste moderne ; parce qu’aucun des problèmes n’a été résolu par le capital italien.

Le fossé qui existait entre d’une part la masse des jeunes refusés par le marché du travail, qui sont prisonniers des ghettos de l’économie de survie, du travail au noir ou des petits commerces et d’autre part ceux qui acceptent un des rôles que la société capitaliste leur offre s’est aujourd’hui "accentué". La croissance de la production est surtout aujourd’hui le produit de la militarisation du territoire septentrional ainsi que de la terreur étatique déchaînée dans les métropoles, mais cela ne peut tenir longtemps. Parce que nos ennemis ne peuvent rien offrir qui puisse changer positivement la vie des prolétaires, hormis de la culture et des spectacles, des modèles et de l’idéologie.

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L’activité volontariste de ceux qui, à force de faire attention aux conditions objectives, ne savaient plus où ils en étaient, fut la démonstration, tragique pour ceux qui y avaient cru, mais cette fois-là objective, que les conditions ont changé. Aujourd’hui, il est évident que la révolution dont nous parlons ne veut aucune prise de pouvoir politique mais simplement de la libération vis-à-vis de l’argent, de l’Etat et, pour ce qui est des contraintes morales, n’oublions pas cette donnée essentielle que l’espèce humaine suit les rythmes logiques de la biologie, domaine où l’unique référence certaine est l’instinct de survie.