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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) - 6 – Voline
Terre Libre N°48 – 11 Mars 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019

par ArchivesAutonomies

IV

Le lecteur devinera facilement que le problème ainsi posé (comme, d’ailleurs, toute la vaste question de la violence et de la dictature) comporte plusieurs solutions.

Examinons-les rapidement.

1°) Les pacifistes intégraux, les partisans de la non-violence répondront qu’il faut désarmer le pays, dissoudre l’armée, laissant les soldats regagner leurs armes, munitions et engins de guerre et ne plus jamais en fabriquer. Et ils feront valoir plus d’un argument pour démontrer que ce sera. justement, la plus formidable révolution et que c’est ainsi, précisément, qu’il faut, avant tout, envisager la véritable révolution sociale victorieuse.

Si ces arguments pouvaient encore avoir une certaine valeur et impressionner pas mal de gens — entre autres, des anarchistes — avant les événements d’Espagne, il n’en est pas du tout de même actuellement.

Si (et même cela est infiniment douteux pour la grande majorité des anarchistes) on peut admettre que, dans certaines conditions — donc, pas toujours et pas d’une façon sûre — cette solution peut garantir le triomphe total, effectif et définitif de la révolution sociale à l’intérieur du pays, les événements d’Espagne et tout ce qui les entoure nous montrent qu’une révolution victorieuse dans un pays peut être (je souligne ce "peut", car personne. ne le niera) attaquée et étranglée par des forces armées extérieures, au service de la contre-révolution locale.

Il serait même plus exact de dire que c’est le triomphe du fascisme dans plusieurs pays (avant les événements d’Espagne) qui porta un coup dur à la solution pacifiste.

En effet, les partisans de cette solution n’ont pas tenu compte de deux faits capitaux que le fascisme a souligné. qu il ne faut jamais oublier lorsqu’on réfléchit sur le sort et les moyens de la révolution sociale et que voici :

Premier fait. — Une révolution victorieuse dans un pays quelconque présenterait actuellement une menace terrible pour la bourgeoisie de tous les pays. La contagion serait rapide et décisive. La bourgeoisie de tous les pays le sait et prend ses précautions contre cette menace de mort. Une révolution victorieuse sera donc immédiatement et farouchement attaquée par un bloc de forces contre-révolutionnaires de plusieurs pays. Dès à présent, la bourgeoisie du monde entier se prépare activement à cette éventualité. Le fascisme est une des manifestations de ces préparatifs.

Second fait. — A l’intérieur même du pays, la véritable et totale émancipation des masses laborieuses sera farouchement combattue non seulement par les réactionnaires et par la bourgeoisie, grande et moyenne, mais par presque toutes les classes, couches et éléments de la société actuelle : la petite bourgeoisie, une grande partie de la paysannerie, une couche importante de travailleurs privilégiés, intellectuels ou embrigadés par des partis politiques, tous les partis politiques comme tels, enfin, la majorité écrasante des simples "habitants apolitiques", tout ce monde se dressera contre l’éventualité de l’émancipation complète des travailleurs, car cette émancipation réelle est le communisme libertaire qu’on ne veut pas admettre, pour telle ou telle autre raison. Sauf eux-mêmes et une poignée d’anarchistes avec eux, les travailleurs allant carrément jusqu’au bout de la besogne, vers le but effectif de la révolution sociale : l’émancipation totale du travail, auront contre eux tout le reste de la population de leur pays (et des autres). Le fascisme en donne, dès à présent, une garantie et un avant-goût.

Certes, on peut admettre qu’au moment de la révolution, la pourriture du capitalisme et sa décomposition, ainsi que la conjoncture générale, rendront toute intervention armée et toute résistance intérieure impossibles, inefficaces, irréalisables. Mais, ce n’est qu’une supposition. C’est loin d’être certain.

Or, il n’est pas possible de baser des mesures d’une extrême gravité, engageant le sort de toute la révolution, sur des incertitudes.

Donc, on est obligé d’admettre aussi le contraire : l’invasion d’un pays en révolution par des hordes sauvages, entièrement soumises et "fascisées", armées jusqu’aux dents, et leur jonction avec les forces contre-révolutionnaires à l’intérieur. Inutile d’insister sur ce que ces éléments déchaînés feront dans un pays en révolution, désarmé. La révolution sera liquidée, la population travailleuse décimée, les révolutionnaires massacrés, et le pouvoir capitaliste rétabli. Le désarmement lui-même n’aura été, dans ce cas, que très passager, car le premier soin des envahisseurs et de la réaction sera, naturellement, de régénérer l’armée et de réarmer puissamment leurs fidèles effectifs. De sorte qu’en fin de compte, seuls les fabricants d’armes auront profité d’un tel "désarmement"...

Je dis le premier : cela peut ne pas être ainsi. Personnellement, je suis plutôt d’avis que le fascisme vit ses derniers jours, que des révolutions éclateront sous peu dans plusieurs pays simultanément (peut-être, sous l’impulsion de tentative d’une guerre) et qu’il deviendra bientôt impossible de dresser les peuples les uns contre les autres, surtout contre un peuple en révolution. Tout cela est possible ; mais, hélas ! pas certain. Ce que je veux dire, c’est que la révolution ne peut pas risquer son salut, tout son avenir, en misant sur dés éventualités incertaines. Car, si le contraire se produisait, elle serait perdue stupidement, pour cause d’imprévoyance...

Il faut donc qu’aussitôt la première victoire remportée, la révolution prenne des précautions pour pouvoir, le cas échéant, résister à toute force contre-révolutionnaire armée et la briser.

(A suivre)