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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) - 7 – Voline
Terre Libre N°49 – 25 Mars 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 2 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

V

Notre réponse à la première solution peut se résumer ainsi :

Au lendemain d’une révolution victorieuse dans tel ou tel autre pays, le désarmement total (suppression de l’armée, destruction des armes et leur non-fabrication) ne pourrait être envisagé. Car, sauf des éventualités incertaines, la menace d’écrasement de la révolution par l’action combinée d’une intervention armée et de la contre-révolution intérieure obligera les travailleurs à prendre des mesures de précaution contre ce danger.

Je ne préciserai pas tout de suite ces mesures. Passons, d’abord, à d’autres solutions proposées.

2°) Assez nombreux sont les anarchistes qui préconisent, au lendemain d’une révolution victorieuse, la transformation de l’armée existante — celle qui a soutenu la révolution — en une nouvelle armée "révolutionnaire". Dans l’esprit de ces camarades, une telle transformation pourrait être effectuée de différentes façons : a) Après une épuration soigneuse de l’armée existante de tous les éléments douteux ou suspects (surtout parmi les cadres de commandement), le noyau restant devra être complété par des éléments révolutionnaires et totalement réorganisé sur de nouvelles bases. La nouvelle armée ainsi créée sera décentralisée au possible. La nécessité d’une coordination de son action sera satisfaite, non pas par un "commandement unique" manœuvrant une masse d’hommes aveuglement disciplinée et soumise, mais par l’application de riches moyens de liaison et du principe fédéraliste. Et surtout, cette armée restera constamment et étroitement attachée aux organisations ouvrières syndicales qui, seules, pourront en disposer, qui exerceront sur elle un contrôle vigilant, etc. Une telle armée sera une sorte de "peuple en armes", toujours prêt à défendre sa révolution. — b) L’armée existante devra être dissoute. Une armée nouvelle devra être créée, basée sur les mêmes principes que ceux indiqués plus haut. A la rigueur, l’armée existante pourrait fournir à la nouvelle quelques éléments de base (des cadres) qui lui manqueraient et dont on serait absolument sûr. Cette dernière façon de voir nous impose séance tenante une seconde question qui s’associe étroitement à la première et peut être traitée en même temps : quoi qu’on fasse de l’armée existante, faut-il, oui ou non, au lendemain d’une révolution victorieuse, créer une nouvelle armée "révolutionnaire" ?

La deuxième solution y répond affirmativement. Quel que soit le mode de transformation ou de dissolution de l’armée existante, cette solution préconise la formation d’une armée nouvelle appelée à servir et à défendre la révolution : armée permanente et puissante, disciplinée (à sa façon), pourvue de tout le matériel technique moderne, employant les règles générales de la stratégie et de la tactique "dernier cri", bref : une "vraie armée régulière", capable de combattre les forces contre-révolutionnaires à armes égales, de tenir un front, d’appliquer les mêmes méthodes que l’autre, etc.

Cette solution est donc diamétralement opposée à la première.

Parmi plusieurs objections formulées contre cette thèse, deux me paraissent décisives :

La première. — Si la contre-révolution mondiale réussit, comme en Espagne, à déclencher et à continuer longuement une guerre contre un pays en révolution, jamais une armée révolutionnaire ne pourra vaincre en adoptant les méthodes imposées par l’ennemi. Ce dernier arrivera toujours à la dépasser en argent, en aide, en personnel et surtout en matériel. Et, si la révolution n’éclate pas assez vite chez lui, l’ennemi finira infailliblement par écraser "l’armée révolutionnaire." Car, de nos jours, il ne s’agit plus d’un courage ni d’un héroïsme, individuels ou collectifs, comme aux temps des sans-culottes ; il ne s’agit même plus d’une véritable "stratégie" ou "tactique" des chefs doués.

Il s’agit aujourd’hui, presque uniquement, d’une masse mécanique infernale qui fauche tout à des distances invraisemblables, en étendue et en hauteur.

Et je me demande même si un pays de l’espace d’une Russie pourrait résister aujourd’hui à la ruée des sauvages "motorisés"... Lors de la révolution russe, les invasions furent numériquement faibles, le fascisme n’existait pas, les moyens de nos jours non plus...

(A suivre)