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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) – 8 - Voline
Terre Libre N°50 – 8 Avril 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 2 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

V

La seconde objection, la plus importante. — Toute armée régulière, quelle qu’elle soit, porte en elle-même les germes dangereux d’une réaction. Toute armée régulière peut devenir un instrument aveugle entre les mains de ceux qui la commandent, qui la manient ou qui en disposent.

L’histoire des révolutions, sans exception aucune, nous prouve le bien fondé de cette thèse.

Je connais un exemple qui est frappant.

Comme les camarades le savent, j’ai assisté aux luttes armées en Ukraine, en 1919-1920. J’ai suivi l’action militaire de l’armée "makhnoviste". Incontestablement, cette armée fut l’une des plus libres, des plus révolutionnaires qui aient jamais existé. Eh bien, même dans cette armée, animée d’un souffle libertaire et guidée par un anarchiste, un phénomène édifiant était à observer. A un certain moment précisément à l’époque où cette armée se trouvait au sommet de sa force, où elle devenait plus ou moins régulière et tenait des "fronts" — un esprit d’autorité militaire se fit nettement jour au sein du commandement supérieur. Une sorte de "camarilla" brutale, insolente et vicieuse — s’était formée autour de Makhno. Et ce dernier, lui-même, commençait incontestablement à subir sa néfaste influence. [1]

Beaucoup de camarades croient pouvoir suffisamment parer à ce grave danger en mettant l’armée révolutionnaire "entièrement" à la disposition, sous la direction et le contrôle des syndicats ouvriers.

Je suis d’avis que ce n’est nullement une garantie suffisante.

D’abord, parce que jamais une armée ne pourra se trouver entièrement sous la direction ou le contrôle des syndicats. Croire le contraire serait se faire une dangereuse illusion. Dans les luttes armées, dans une guerre — "ordinaire" ou civile — c’est infailliblement l’élément militaire qui l’emporte et s’impose en dernier lieu. La "direction" ou le "contrôle" civils des opérations et de l’action générale d’une armée ne sont que des leurres...

Ensuite — et c’est beaucoup plus grave — le syndicalisme lui-même n’est pas une garantie cent pour cent de la révolution sociale. Affirmer le contraire serait méconnaître les faits et se créer, encore, des illusions.

La formule : "l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes" est en principe excellente. Mais elle manque de précisions concrètes. (C’est, d’ailleurs, pour cela qu’elle est exploitée par tant d’imposteurs.)

Comme on le sait, la masse des travailleurs n’est pas homogène, unie, ni matériellement, ni psychologiquement (ou idéologiquement). Et, avant tout, il y a des travailleurs "organisés" et "non organisés". La masse écrasante des travailleurs n’est pas organisée (dans le sens syndical et syndicaliste du mot). Et ce n’est qu’une infime minorité des travailleurs qui est organisée "libertairement", dans les rangs du syndicalisme révolutionnaire (ou de l’anarcho-syndicalisme).

Quels seront donc "les travailleurs eux-mêmes" qui réaliseront leur véritable et complète émancipation ? Seront-ce les travailleurs organisés dans les syndicats révolutionnaires ? Ou ceux organisés dans les syndicats en général ? Ou ceux "non organisés" ?... Qui fera et qui défendra la révolution ?

Si vous me dites que ce seront les travailleurs organisés dans les syndicats révolutionnaires (ils entraîneront par la suite les autres), alors l’armée sera donc à la disposition, sous la direction et le contrôle de ces organismes, c’est-à-dire d’une infime minorité dirigeante. Serait-ce là une garantie suffisante ?... Je réponds franchement et catégoriquement : non.

Si vous me dites que ce seront les travailleurs organisés dans des syndicats "en général", alors ce sera encore une minorité — et une minorité indécise, inconstante, mi-consciente — qui, par l’intermédiaire de ses dirigeants, disposera de l’armée, la "dirigera" et la "contrôlera" dans l’intérêt de la véritable révolution sociale... Franchement : serait-ce possible ? serait-ce une garantie ?... Non, non !

Si, enfin, vous croyez — comme moi — que la "lutte finale" et l’émancipation réelle des travailleurs seront l’œuvre d’une vaste action combinée des masses "organisées", "non organisées" et aussi de nombreux groupements et individus en marge de toute agglomération directe de travailleurs, alors je vous demande : de quelle manière — pratiquement cette immense masse d’hommes et son immense action — pourront-elles "disposer" d’une armée, la "diriger", la "contrôler", etc. ?

Vous ne pourrez rien me répondre. Car, des millions d’hommes en pleine action révolutionnaire — fantastiquement variée et compliquée — ne pourront pratiquement ni "disposer" d’une armée, ni la "diriger", ni la "contrôler".

La réalisation de la révolution sociale exigera une action combinée d’immenses masses humaines. Or, plus ces masses seront vastes, moins elles seront capables d’exercer la vigilance sur une armée. Autrement dit : plus ces masses seront vastes, plus l’armée, forcément détachée d’elles et incontrôlable par elles, deviendra un instrument entre les mains des dirigeants et des chefs militaires.

Et puis — et cette question est d’importance -ces millions d’hommes en action révolutionnaire (une des conditions essentielles de la vraie victoire), organisés et non organisés syndicalement, auront-ils besoin d’une armée ?...

* * *

Je suis absolument certain que la véritable révolution sociale ne sera accomplie ni par les groupements anarchistes, ni par les syndicats révolutionnaires, ni même par les travailleurs "organisés". Elle sera faite par des millions d’hommes à pied d’œuvre, qui y seront acculés par la force des événements, et dont les forces anarchistes, syndicalistes ou syndiqués ne constitueront qu’un des éléments — certes, indispensables, mais pas uniques.

Une révolution qui ne serait faite que par des éléments syndicalistes ou syndiqués, disposant d’une armée, ne serait pas encore une véritable révolution sociale.

Et la véritable révolution sociale, qui sera faite par de vastes masses humaines ("organisées" et "non organisées"), ne pourra pas "disposer" d’une armée et n’en aura même pas besoin.

Ce n’est donc pas une "armée révolutionnaire" qui pourra et devra réellement garantir le succès final de la révolution contre tout danger d’écrasement.

Voici pourquoi cette seconde solution me paraît aussi inacceptable que la solution intégralement "pacifiste".

(A suivre)