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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite) – 9 - Voline
Terre Libre N°51 – 22 Avril 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 2 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

VI

Pour éviter d’être mal interprété, je résume — et je précise — mes idées sur les deux solutions examinées.

PRIMO. — Au début de la révolution sociale, au lendemain de la première victoire — une partie seulement des travailleurs (partie très restreinte, aidée et soutenue par des anarchistes) aura la conscience, la volonté et l’audace de pousser la lutte franchement jusqu’à son but final et son véritable triomphe : la suppression de l’État, de toutes les formes du salariat, de toute autorité politique ; l’émancipation totale et effective du prolétariat ; le communisme libertaire. Pour maintes raisons, l’immense majorité de la population — même travailleuse — sera à ce moment, ouvertement ou sournoisement, hostile à cette lutte. Et, en somme, la quasi-totalité des "habitants" gardera une attitude de réserve et de prudente indifférence, prête, à tout instant, à soutenir le plus fort. Combinée avec des menées intérieures et extérieures, cette résistance à la véritable révolution constituera pour celle-ci un danger mortel.

Dans ces conditions, si la révolution adoptait l’attitude du "pacifisme intégral", elle serait presque inévitablement écrasée. (A moins d’entraîner aussitôt plusieurs pays dans son orbite et aussi d’entraîner rapidement et partout des masses considérables dans la vraie lutte émancipatrice, ce qui est loin d’être sûr).

Voilà pourquoi la minorité en lutte devra prendre, immédiatement après la première victoire,des précautions efficaces permettant, le cas échéant, d’opposer une violence défensive à la violence offensive de la contre-révolution coalisée.

La création d’une "armée révolutionnaire", à l’image des armées modernes (même si la révolution débute par créer des "milices", ces dernières dégénèrent fatalement, en cours de lutte, en une armée régulière et "disciplinée", comme l’exemple de l’Espagne le prouve avec éclat, une fois de plus), n’est pas une précaution : d’abord, parce que cette armée n’aura presque pas de chance d’être supérieure à l’autre, au contraire ; ensuite — et surtout — parce que, se trouvant sous l’emprise entière d’une minorité dirigeante et, en dernier lieu, soumise, comme toute armée, à des chefs militaires, elle finira fatalement par devenir en elle-même un danger mortel pour la vraie révolution. A l’aide de cette armée — et surtout si elle est victorieuse — l’Autorité, la contrainte, donc l’État, l’exploitation, etc., renaîtront presque inévitablement. Réfléchissez un peu vous-même sur ce que représente "une véritable armée" (par la force des choses et pour tâcher d’être victorieuse, toute armée, une fois créée, devra devenir telle) — et vous ne pourrez pas ne pas arriver à la même conclusion. La formation d’une armée, quelle qu’elle fût, serait donc un danger très grave. Il faut trouver, dès le début, une autre solution, un autre mode de précautions.

SECUNDO. - Au fur et à mesure que la révolution sociale réussira à se défendre et à se développer (supposons que les précautions prises soient efficaces), elle englobera dans son action des masses de plus en plus vastes. Peu à peu, et à un rythme de plus en plus accéléré, des hostilités s’atténueront, s’effriteront, s’éteindront.. Les neutres et les indifférents se décideront... C’est ainsi que les "réalisations finales" de la révolution sociale — sa suprême défense et ses tâches positives et constructives deviendront progressivement l’œuvre. d’une masse immense d’hommes où, de plus en plus, les travailleurs "organisés" et "non organisés", les individus, les groupes et associations de toutes sortes et, enfin, même les classes se confondront et se fondront en un grand ensemble, dans une gigantesque œuvre commune, ayant perdu, en cours de route, toutes les marques de leur distinction et renversé toutes les cloisons qui les séparaient.

Ce processus est absolument certain et absolument indispensable pour le vrai triomphe de la véritable révolution sociale. Et c’est précisément en ce sens qu’il faut comprendre la formule : "L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes" (et non pas dans le sens d’une minorité "organisée" et dirigeante qui, au début de la révolution, s’emparerait d’une armée et en disposerait "entièrement" ; dans ce dernier cas, la révolution pourrait revêtir rapidement un caractère politique et, finalement, prendre le chemin de toutes les révolutions passées, c’est-à-dire être encore une fois ratée comme Révolution Sociale).

Au cours de tout ce processus, les précautions prises resteront, naturellement, intactes et en vigueur — tant que tout danger ne sera pas encore définitivement écarté. Et quant à l’armée, plus ces précautions se révéleront efficaces et plus la révolution deviendra vaste et solide, moins on pensera à une armée. Son inutilité deviendra de plus en plus évidente. Et son absence sera un fait énorme, un soulagement, un avantage immense. Car, si elle existait, une inquiétude et une menace très graves — sans parler de la lourde charge matérielle et du gaspillage de jeunes énergies indispensables à la construction — pèseraient sur la révolution. Plus celle-ci deviendrait vaste et profonde, poussant vers la réalisation du communisme libertaire, moins une armée serait "disponible", "dirigeable" et "contrôlable" et plus elle pourrait devenir un jouet entre les mains des chefs militaires et des cliques d’aspirants restaurateurs bourgeois et politiques — tant que le triomphe total de la révolution sociale ne deviendrait pas encore un fait accompli dans plus d’un pays.

* * *

Donc : ni au début ni au cours de la révolution sociale, une armée ne serait ni un salut ni une solution. Le pacifisme intégral non plus. L’une et l’autre seraient deux dangers. Il faut tâcher d’éviter et l’un et l’autre : et Charybde et Scylla. Il faut trouver d’autres mesures de défense de la Révolution Sociale : mesures qui, d’une part, seraient vraiment efficaces et suffisantes et, d’autre part, ne présenteraient pas de tels périls.

(A suivre).