Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
logo article ou rubrique
Conditions essentielles (suite) - 10 – Voline
Terre Libre N°53 – 20 Mai 1938
Article mis en ligne le 15 février 2019

par ArchivesAutonomies

VII

Nous avons rejeté deux solutions : celle du "pacifisme intégral" et celle d’une "armée révolutionnaire". Mais il existe une troisième, beaucoup moins connue. Elle est, cependant, très intéressante et mérite toute notre attention, ne serait-ce que parce qu’elle écarte, elle aussi, les deux autres.

Je regrette de ne l’avoir vu exposée dans notre presse française qu’une seule fois : dans un article paru sur l’Espagne Nouvelle (numéro 20-21, du premier octobre 1937) sous le titre "Qui impose ses méthodes, gagne la partie" et sous la signature XXX. Je regrette aussi que l’article en question, ayant trait surtout aux événements d’Espagne, soit trop sommaire, trop rapide, trop "article de journal" pour pouvoir être considéré comme une tentative de solution générale et attirer l’attention comme il le mériterait. Le sujet doit être traité d’une façon plus fondamentale : plus vaste, plus développée, plus précise et plus approfondie. D’ailleurs, l’article cherche justement à y inciter.

Je me permets d’en reprendre ici les idées principales.

Après une critique — brève, mais serrée — de l’armée disciplinée à laquelle aboutirent les "gouvernementaux" en Espagne, avec la mobilisation, la militarisation, avec "de vrais uniformes, de vrais galons, de vrais officiers, une vraie hiérarchie, un vrai code militaire, des tribunaux, des prisons, des décorations, des états-majors" et surtout avec un "vrai front", une "vraie unité de commandement", etc. ; après avoir constaté qu’il n’y a qu’une seule chose qui manque à cette armée : ce sont les victoires, et qu’"en revanche, l’histoire enregistre chaque mois une nouvelle trahison, une nouvelle capitulation, une nouvelle déroute", l’auteur continue comme suit  :

"Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne veux pas dire. Je suis d’avis de donner aux combattants de la liberté le maximum d’instruction technique. Je voudrais les voir triés physiquement et moralement sur le volet, pourvus de ce qui se fait de mieux comme matériel, entraînés à l’usage de tous les types d’armes individuelles ou automatiques existant en Espagne, y compris toutes les sortes de bombes, de grenades, pétards, mortiers. matériel anti-blindage, etc.

Je les voudrais exercés à l’utilisation des écrans de fumée, des projectiles incendiaires, des signaux à bras, etc. Je voudrais les voir rompus aux combinaisons de feu des différentes armes, telles qu’elles se réalisent dans le combat de groupe, de section, de compagnie, etc.

Je pense aussi que l’éducation des camarades en matière d’orientation, lecture de carte. télémètre, repérage par le son, etc. ne saurait être trop poussée. Je pense que des instructeurs pouvaient être trouvés aisément parmi nos camarades vétérans de la dernière guerre ou parmi les jeunes ayant reçu une instruction militaire complète.

Ceci dit, j’espère qu’on ne m’accusera pas d’être un tolstoien, un spontanéiste, ou un partisan de la levée en masse — sous forme de troupeau amorphe et incohérent. Au contraire, je suis partisan d’une troupe de choc peu nombreuse, minutieusement sélectionnée et équipée, et jusqu’à un certain point motorisée (autos blindées tous terrains, liaison par radio, avions pour missions spéciales).

Je suis persuadé qu’il était possible de constituer une telle force de guerre, pourvue d’armes automatiques portatives à petit calibre pour le tir rapproché par surprise et de bons fusils à lunette pour le grignotement à distance, sans recourir aux bons offices de la Russie ni de quelque puissance que ce soit. La seule exigence eut été la qualité vraiment hors de pair du personnel et une cohésion parfaite de chaque corps franc ou détachement autour de son chef. "

Il s’agit, dans cet extrait, d’une instruction et d’une préparation scientifiques et militaires d’une "troupe de choc", des "combattants de la liberté".

Quelle serait l’action de cette "troupe" au moment de la révolution ?

Écoutons encore une fois l’auteur lui-même, sa réponse étant très brève :

"Quelles eussent été les directives de lutte de la milice ainsi constituée ?

Je les résume en dix points :

1) Guerre aux châteaux, paix aux chaumières.

2) Mort à l’Armée et à tout porteur d’uniforme.

3) Le ravitaillement de la Milice se trouve dans les convois de l’Armée. Ses réserves sont le Peuple entier.

4) Le service de renseignements .de la Milice est composé de tous les travailleurs d’Espagne.

5) La Milice a pour but de préparer la révolution-sociale par la désorganisation de l’Etat, partout où celui-ci existe encore.

6) La Milice attaque partout où on ne l’attend pas et disparaît quand on veut la saisir.

7) La Milice emploie les uniformes de ses adversaires pour les démoraliser, les déconsidérer et les faire battre entre eux.

8) Quand vous nous croyez trente, nous sommes trois mille. Quand vous nous croyez trois mille, nous sommes trente.

9) Allez à l’ennemi jusqu’à ce que vous puissiez ajuster votre homme, tuez-le et disparaissez aussitôt.

10) Si la retraite est impossible, la Milice doit résister corps à corps jusqu’au dernier homme."

Le reste de l’article est consacré à des précisions sur la façon de saboter l’armée ennemie et de la combattre jusqu’à sa destruction complète. Au lieu de résumer, je préfère, là aussi, citer -l’auteur lui-même :

On me dira : c’est une rigolade. En face de vos mitraillettes et de vos pétards de dynamite, l’ennemi dispose de canons lourds et de torpilles aériennes.

Je demande à mon tour : avez-vous déjà vu chasser la perdrix avec des balles explosives pour rhinocéros ? Combien de lapins peut-on tuer avec un canon de marine de 402 mm qui coûte six millions de francs, porte à cinquante kilomètres et est usé au bout de deux cents coups ?

Les militaires savent bien que les formidables engins dont ils disposent, n’ont d’autre rôle que de neutraliser ou surclasser les engins analogues de l’ennemi. Lorsqu’il s’agit d’abattre l’adversaire pris isolément, le moindre bâton est plus efficace que tout un wagon d’acier Krupp et de tolite. De plus, le mécanisme des armes ultra-modernes est d’autant plus fragile qu’il est plus compliqué : une pincée d’émeri dans un des cent mille rouages et tout s’immobilise.

Le choix des armes pour une révolution doit être guidé par cette idée fondamentale : seules peuvent être utilisées efficacement celles qui permettent le maximum d’autonomie. Aucune révolution n’a jamais fait un bon usage des escadres et des corps d’armée bien rangés, des manœuvres classiques et des grandes concentrations de force, des mécanismes fragiles et des états-majors savants. Tout le problème consiste à rendre ces mêmes moyens inutiles et impuissants entre les mains de l’ennemi.

On me dira encore : ils ont des cuirassés, des croiseurs rapides, des parcs d’artillerie, des avions de chasse, des tanks. Comment voulez-vous résister, sans un matériel et une discipline de même ordre que celle dont dispose l’adversaire ?

Et qui parle de résister ? Qui parle d’édifier les murailles de béton que concasseront les obusiers ? De rassembler les escadres et les convois que cuirassés et croiseurs enverront par le fond ? De lancer les flottes aériennes où les avions de chasse feront de sombres trouées ? De creuser les tranchées où les tanks porteront leurs ravages ? Nous n’avons cure de résister ; nous entendons attaquer l’ennemi là où il se trouve au repos ou en service ; dans les trains et les camions ; à bord des navires ; au fond des casemates des forts et sous la carapace des tanks ; au cantonnement et dans les quartiers généraux des Armées ; en rase campagne déserte et sur le pavé des villes à l’heure de la plus grande affluence. Attaquer toujours et partout, moralement et physiquement, l’organisation ennemie — comme ils désagrègent l’Armée populaire avec leur cinquième colonne, mais à un degré cent fois plus intense frapper au ventre et à la tête, par la grève, par le sabotage, par les attentats, par la propagande et la démoralisation. Ne laisser aux franquistes nul repos, de jour ni de nuit ; leur enlever la sécurité des aliments et des boissons, celle du lit et de la sieste. Profiter du brouillard, de l’orage, de la grêle ou de la neige ; des ténèbres des bois et des défilés de montagne. Les traquer en Espagne et dans tous les pays du monde, par le fer du poignard et celui de la plume, par le feu du phosphore et celui de l’esprit, avec les ondes de la radio et les détonations de la poudre, Et cela, non pas jusqu’à l’obtention d’un de ces succès militaires qui servent de tremplin aux hommes d’État et aux diplomates pour leurs glorieuses acrobaties — mais jusqu’à la destruction complète de l’État-major et du Gouvernement ennemi..."

L’article en question — je l’ai déjà dit — se rapporte aux affaires espagnoles. Mais les problèmes que l’auteur y pose et les idées qu’il y développe (idées également éloignées et du "pacifisme intégral" et d’une vraie "armée révolutionnaire") sont d’un intérêt général, pour tout pays, pour toute révolution. L’auteur lui-même s’en rend parfaitement compte, puisqu’au début et à la fin de l’article, il qualifie ce qu’il préconise de "moyens anarchistes de lutte" et il reproche aux responsables espagnols d’avoir rompu "avec le "romantisme insurrectionnel" des anarchistes. Il prétend donc que sa manière de voir est essentiellement anarchiste, qu’elle doit être acceptée et appliquée par les anarchistes en général. Sans avoir l’allure d’une solution générale, l’article prétend en fournir les éléments substantiels.

C’est pourquoi son analyse s’impose dans le courant de notre étude.

(A suivre).