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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Conditions essentielles (suite et fin) - 11 – Voline
Terre Libre N°58 – 29 Juillet1938
Article mis en ligne le 15 février 2019
dernière modification le 2 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

VIII 

J’ai regretté de ne pas avoir vu dans notre presse française, une solution également éloignée et du "pacifisme intégral" et d’une "armée révolutionnaire", sauf dans l’article du camarade XXX.

Cependant, dans les publications anarchistes de quelques autres pays, certains principes et éléments d’une telle solution ont été exposés plus d’une fois. Malheureusement, pour de diverses raisons, ces idées ont restées à peu près inaperçues par l’ensemble des camarades. Le silence qui, ainsi, entoura ces tentatives de solution, empêcha de les reprendre, d’y fixer l’attention de tous, de les élargir, de les pousser à fond, de les préciser et concrétiser pour aboutir à une véritable solution. Les camarades étant absorbés surtout par les discussions interminables et stériles entre les pacifistes et les partisans d’une armée, ces tentatives furent condamnées à rester à l’ombre et en marge de la controverse. Ainsi, quelques idées intermédiaires entre les deux extrêmes se fanèrent n’étant pas alimentées par l’intérêt et la discussion.

Les événements de nos jours nous incitent à les reprendre. La faillite de plus en plus nette et de la thèse du "pacifisme intégral" et de celle de l’"armée révolutionnaire" nous impose même le devoir de prêter l’oreille à des solutions cherchant à éviter l’un comme l’autre.

* * *

Tant que je sache, certains projets se plaçant entre le pacifisme et l’armée, ont été exposés, aux débuts les événements, dans la presse anarchiste espagnole. Du moins, je me rappelle en avoir trouvé quelques échos dans les tout premiers cahiers de l’Espagne Nouvelle (numéros 3, 4, 5, si ma mémoire ne me trahit pas) et aussi d’avoir parcouru quelques articles du même sens dans divers journaux espagnols.

Mais, maniant assez mal la langue espagnole et, d’autre part, n’y ayant encore trouvé rien de précis et de définitif, je n’ai pas conservé ces morceaux.

Par contre, j’ai sous la main quelques textes russes qu’il serait utile de reproduire et de comparer avec l’article de XXX., avant de passer à l’analyse et à la conclusion définitives.

Citons, d’abord, la résolution adoptée à l’unanimité par le Congrès de la "Confédération des Organisations Anarchistes d’Ukraine Nabat" à Elisabethgrad, en avril 1919, concernant l’Armée Rouge et la défense de la Révolution :

1°) Le Congres considère l’Armée Rouge obligatoire, disciplinée et centralisée par en haut comme une des conséquence fatale de la voie autoritaire, politique et étatiste sur laquelle les "communistes" entraînèrent momentanément la révolution. Au cas d’une voie politique de la révolution, les anarchistes ont toujours prévu et prédit cette fatalité.

2°) Aucune armée obligatoire — y compris l’Armée Rouge — ne peut être considérée comme protectrice véritable et sûre de la révolution sociale de par sa nature même, toute armée pareille peut être, en fin de compte, utilisée avec succès par les forces de la réaction et partout représente une menace permanente contre la révolution.

3°) Le Congrès considère comme seule protectrice réelle de la révolution sociale — au cas où la défense armée de cette dernière s’imposerait — la force armée partisane (armée des insurgés révolutionnaires). Sous l’armée et la guerre des partisans, le Congrès comprend, non pas de petits détachements épars, détachés de la population et agissant chacun à ses risques et périls, mais il prévoit, au contraire, une guerre menée par de vastes masses populaires insurgées et résistantes : masses désirant défendre leur révolution et agissant avec le soutien de vastes forces armées de partisans, coordonnées dans leur action. Le Congrès comprend la coordination et l’organisation d’une telle armée comme une organisation par en-bas  : organisation créée et réalisée, dans la mesure des nécessités, par cette force elle-même. Le Congrès attire tout particulièrement l’attention des camarades sur le fait que la révolution actuelle et la lutte victorieuse contre l’anti-révolution en Ukraine ont été accomplies principalement par de telles forces d’insurgés révolutionnaires.

Citons maintenant un passage de la "Réponse de quelques anarchistes russes" à la fameuse Plate-forme du "Groupe d’Anarchistes Russes à l’Etranger" (plate-forme inspirée par l’ex-anarchiste Archinoff, de triste mémoire). Ce passage a trait, également, à la défense de la révolution sociale. (Ed. "Librairie Internationale", Paris 1927, page 26) :

Les auteurs de la "Plate-forme" se représentent l’œuvre de la défense, de même que les processus économiques et sociaux, comme quelque chose de "schématisé", de "mécanisé". Or, nous tenons cette œuvre, comme aussi les processus économiques, pour beaucoup plus vive et créatrice. C’est pourquoi nous croyons nécessaire de chercher une solution qui concilierait les qualités positives d’une lutte de partisans, vive, souple, pleine d’initiative, avec la nécessité, quelquefois, d’un vaste plan d’action, d’une liaison et d’une cohésion entre les diverses unités combatives.

Cette solution, nous la formulons comme suit :

Comme auparavant, nous partageons aujourd’hui aussi, et surtout après l’expérience de la révolution russe, le point de vue de l’armement général des travailleurs. Non seulement "les premiers. jours", mais aussi en général, les organes de la défense de la révolution devront être formés par les forces armées locales d’ouvriers et de paysans (partisans), et non pas par une armée spécifique centralisée à l’avance, avec un commandement unique et un plan général d’opérations. Ces détachements locaux devront, bien entendu, coordonner leur activité. et ils le feront. Ils se lieront entre eux, ils s’unifieront suivant le besoin réel et vif, tant que cette unification sera dictée par les nécessités déterminées d’une liaison plus étroite, d’un plan d’opérations plus vaste, etc. Ce sera donc, une unification naturelle, vive, fructueuse, imposée par des conditions déterminées, par une ambiance concrète. Elle aura, par conséquent, le caractère d’une liaison nécessaire dans de certains cas, pour un certain but et pour une certaine durée, et non pas celui d’un mécanisme permanent et centralisé. Ce n’est qu’à condition, croyons-nous, que la défense révolutionnaire sera une œuvre active, animée, couronnée de succès.

Rappelons ici qu’au cours de la révolution russe, ce furent toujours les forces locales de partisans qui d’abord remportèrent la victoire dans la lutte contre les troupes armées de la réaction de Dénikine. de Koltchack, de Wrangel et d’autres. Ce ne fut jamais l’armée centralisée, avec son commandement unique et son plan d’opérations général. Cette dernière, au contraire, battit invariablement en retraite, aussi bien devant Dénikine que devant Koltchack, Wrangel et autres. Ce fut cette dernière également qui perdit la guerre contre la Pologne. L’Armée Rouge centralisée arrivait toujours. invariablement, lorsque le fait était accompli. Alors, elle s’attribuait mensongèrement la victoire arrachée par d’autres. Un jour, l’histoire établira ces faits dans toute leur exactitude, et les ajoutera aux exemples historiques, déjà très abondants, de la faillite du centralisme militaire.

Certes, ces textes manquent encore de certaines précisions et concrétisations. Ils ne fournissent pas encore une vraie solution : nette, réelle, pratique, du problème.

Mais, avant de rechercher celle-ci, il est suggestif de les comparer et avec l’article de XXX avec d’autres exposés et discussions, surtout sous le jour des événements d’Espagne.