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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le syndicalisme dans son plus simple appareil
Négatif N°2 – Avril 2004
Article mis en ligne le 3 février 2019
dernière modification le 27 février 2019

par ArchivesAutonomies

Je crois avoir apporté une contribution considérable aux
discussions sur le socialisme ; ces discussions doivent désormais
porter sur les conditions qui permettent le développement
des puissances spécifiquement prolétariennes.

Georges Sorel, Réflexions sur la violence.

Le syndicat comme mode d’organisation du prolétariat

Historiquement, le syndicat est le mode d’organisation du prolétariat le moins ambigu parce qu’il rassemble des ouvriers et seulement des ouvriers en vue de défendre des intérêts de classe. D’emblée le syndicalisme se définit comme révolutionnaire parce qu’il se fixe comme but d’organiser les travailleurs dans la guerre que ces derniers livrent aux patrons et à l’Etat. Jusqu’au début du 20e siècle, les syndicats sont l’instrument susceptible de permettre aux prolétaires de conquérir leur liberté. Mais il s’agit alors d’un prolétariat qui n’est pas encore intégré au système capitaliste et qui a des valeurs et une morale qui s’opposent à celles des bourgeois. Le syndicat est l’émanation des capacités des prolétaires à faire la révolution pour eux et par leurs propres moyens. Georges Sorel est en France le théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Pour lui, la révolution sociale prolétarienne doit déboucher sur le renversement de toutes les valeurs de la bourgeoisie et le triomphe de ce qu’il appelle une "morale des Producteurs", c’est-à-dire des travailleurs. Seuls les prolétaires sont à même de renverser l’ordre capitaliste parce qu’ils sont en position d’extériorité par rapport à cet ordre du monde.

Intégration de la classe ouvrière : parti et syndicat

La Première Guerre mondiale est un tournant dans la mesure où la classe ouvrière européenne va être définitivement intégrée dans les limites de la société capitaliste. Cette intégration, qui passe par l’expérience de la guerre, s’inscrit d’abord dans la reconnaissance de l’intérêt national au détriment de l’idéal internationaliste.

Le syndicalisme révolutionnaire ne se relèvera pas de la Première Guerre mondiale et reflue, alors que le bolchevisme fait illusion. Dans les années vingt, la tactique léniniste est adoptée par les différents partis communistes : les syndicats ouvriers sont inféodés au parti, autrement dit à des bureaucrates, des cadres professionnels de la révolution. Les travailleurs doivent alors se soumettre à une direction syndicale censée réfléchir à leur place.

Après la Première Guerre mondiale, le parti communiste fournit des cadres à la CGT. Dès lors, le syndicat n’est plus l’émanation du prolétariat, mais d’une bureaucratie qui entretient une routine marquée par la défense des acquis de la vie quotidienne. La perspective de la grève révolutionnaire disparaît de l’horizon et seules subsistent la défense des intérêts économiques, la passivité et la soumission à l’univers bureaucratique. Le syndicat devient alors le moyen, parmi tant d’autres, d’encadrer les masses. Il est un organe très efficace de régulation sociale.

Cette fonction du syndicalisme dans les sociétés capitalistes et bureaucratiques avancées n’a pas échappé à la frange la plus révolutionnaire du prolétariat. Certains ont tenté de lutter contre l’influence des bureaucraties syndicales en s’auto-organisant sous la forme de conseils ouvriers. Il s’agit d’une tentative pour favoriser l’autonomie des travailleurs dans la défense de leurs intérêts de classe. Ces expériences sont toutefois restées limitées. Mais l’idée est importante car elle montre que c’est en brisant la routine et les habitudes, et donc en créant en permanence de nouvelles conditions de lutte, en développant des imaginaires sociaux originaux, que nous pourrons remettre en cause le capitalisme comme ordre économique, politique, culturel et social.

Idées pour une crise transformatrice

Les grèves de 2002-2003 ont montré deux choses.

Tout d’abord, de jeunes travailleurs souvent précaires et appartenant au secteur non productif ont été capables de faire grève en s’auto-organisant. Ils ont développé des formes d’organisation spontanée et ont pu se coordonner jusqu’au niveau national, ne serait-ce que pour un court moment.

Dans les anciens bastions de la classe ouvrière, les travailleurs ne sont pas partis en grève massivement et durablement comme ce fut le cas pendant l’hiver de 1995. Les directions syndicales ont joué un rôle déterminant dans cet échec, tout préoccupées qu’elles étaient à se poser en forces de proposition et de négociation face au pouvoir.

Intégrée dans la société capitaliste, la classe ouvrière est en voie de désintégration en tant que telle.

Deux éléments sont à distinguer. La classe ouvrière n’est pas l’équivalent du prolétariat. Le capitalisme crée en permanence des exclus et repousse des individus dans ses marges. Chômeurs et travailleurs précaires peuvent être considérés aujourd’hui comme des prolétaires, même s’ils n’ont pas une très claire conscience de leurs intérêts et sont peu ou pas organisés syndicalement.

La classe ouvrière qui, au sein du prolétariat, représentait un groupe d’individus capables de transformer radicalement la société, ne peut plus être considérée comme le sujet historique. Dans le combat qui l’opposait aux capitalistes, la classe ouvrière a été vaincue. Il reste évidemment une expérience ouvrière sur laquelle il faut revenir et réfléchir.

C’est dans les années 50-60, quand les classes populaires accèdent à la consommation de masse et à la propriété que tout se joue. En ce sens, la bourgeoisie a bien réussi à acheter la paix sociale.

Aujourd’hui, nous sommes de moins en moins en présence de classes sociales qui s’affrontent en connaissance de cause que de masses sociales, opaques et imprécises par définition. C’est un problème car nous ne voyons pas de sujets capables de faire l’histoire. Mais cela veut dire aussi que, comme au 19e siècle, les prolétaires, ceux qui sont dominés et subissent leur vie, vont devoir créer leurs propres conditions de lutte dans un nouveau contexte, qu’il va falloir inventer de nouvelles pratiques sociales, faire des expériences inédites et multiples, ce qui n’exclut pas l’unité à la base. De là sortiront peut-être des imaginaires sociaux radicalement différents qui permettront la réactualisation de l’utopie. Pour le moment, il n’y a rien. Mais il est indispensable de se rendre disponible pour entendre cette musique qui rythmera l’action.

Les ruines d’une société ne restent pas non plus sans emploi.