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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lénine - La faillite de la IIe Internationale - 5
Septembre 1915
Article mis en ligne le 27 février 2019

par ArchivesAutonomies

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Kautsky parle des "enseignements" de la guerre dans un esprit complètement philistin, en les présentant comme on ne sait quelle horreur morale devant les calamités de la guerre. Voici, par exemple, comment il raisonne dans la brochure intitulée L’État national, etc.

"Il n’est pas douteux et il n’est pas à démontrer qu’il existe des couches désirant très vivement la paix mondiale et le désarmement. Les intérêts qui attachent à l’impérialisme les petits bourgeois et les petits paysans, voire de nombreux capitalistes et intellectuels, ne l’emportent pas sur les dommages subis par ces couches à cause de la guerre et de la course aux armements" (p. 21).

Cela a été écrit en février 1915 ! Les faits montrent que toutes les classes possédantes, jusques et y compris les petits bourgeois et les "intellectuels", se sont ralliés en bloc aux impérialistes, mais Kautsky, tel l’homme sous un globe de verre [1], élude les faits avec un aplomb extraordinaire et des paroles doucereuses. Il juge des intérêts de la petite bourgeoisie, non pas d’après son comportement, mais d’après les propos de certains petits bourgeois, encore que ces propos soient à chaque instant démentis par leurs actes. C’est exactement comme si nous jugions des "intérêts" de la bourgeoisie en général, non pas d’après ses actes, mais d’après les discours débordants d’amour des prêtres bourgeois qui jurent leurs grands dieux que le régime actuel est imbu d’idéal chrétien. Kautsky applique le marxisme de telle sorte que tout le contenu s’en évapore et qu’il ne reste que le vocable "intérêt", compris dans on ne sait quelle acception surnaturelle, spiritualiste, car il n’y est pas question de vie économique réelle, mais de pieux souhaits sur le bien-être universel.

Le marxisme juge des "intérêts" sur la base des contradictions de classes et de la lutte des classes qui se manifestent au travers de millions de faits de la vie quotidienne. La petite bourgeoisie rêve d’une atténuation des contradictions et pérore à ce sujet en avançant cet "argument" que leur aggravation entraîne des "conséquences nuisibles". L’impérialisme, c’est la subordination de toutes les couches des classes possédantes au capital financier et le partage du monde entre cinq ou six "grandes" puissances, dont la plupart participent aujourd’hui à la guerre. Le partage du monde entre les grandes puissances signifie que toutes leurs couches possédantes ont intérêt à la possession de colonies et de sphères d’influence, à l’oppression de nations étrangères, aux postes plus ou moins lucratifs et aux privilèges conférés par le fait d’appartenir à une "grande" puissance et à une nation oppressive [2].

Il est impossible de vivre à l’ancienne mode, dans l’ambiance relativement calme, policée et paisible d’un capitalisme évoluant sans à-coups et s’étendant progressivement à de nouveaux pays, car une autre époque est arrivée. Le capital financier évince et évincera un pays donné du nombre des grandes puissances, lui enlèvera ses colonies et ses sphères d’influence (ainsi que menace de le faire l’Allemagne qui est partie en guerre contre l’Angleterre)  ; il enlèvera à la petite bourgeoisie les privilèges et les revenus subsidiaires dont elle profite du fait d’appartenir à une "grande puissance". C’est ce que la guerre est en train de démontrer. C’est à cela qu’a abouti effectivement l’exacerbation des contradictions reconnue depuis longtemps par tout le monde, y compris par Kautsky lui-même dans sa brochure Le chemin du pouvoir.

Et maintenant que la lutte armée pour les privilèges de grande puissance impérialiste est devenue un fait acquis, Kautsky entreprend d’exhorter les capitalistes et la petite bourgeoisie, disant que la guerre est une chose horrible, tandis que le désarmement est une bonne chose exactement de la même façon et exactement avec les mêmes résultats qu’un prêtre chrétien, du haut de sa chaire, veut persuader aux capitalistes que l’amour du prochain est un précepte de Dieu, une aspiration de l’âme et une loi morale de la civilisation. Ce que Kautsky appelle les tendances économiques à l’"ultra-impérialisme", c’est en fait une exhortation petite-bourgeoise appelant les financiers à ne pas faire le mal.

Exportation du capital ? Mais on exporte plus de capitaux dans les pays indépendants, par exemple aux États-Unis d’Amérique, que dans les colonies. Conquête de colonies ? Mais elles sont déjà toutes conquises, et presque toutes aspirent à l’affranchissement : "Elle (l’Inde) peut cesser d’être une possession anglaise, mais elle ne tombera jamais en tant qu’empire d’un seul tenant sous une autre domination étrangère" (p. 49 de la brochure citée). "Tout effort d’un État capitaliste industriel pour acquérir un empire colonial lui permettant de se rendre indépendant de l’étranger pour son approvisionnement en matières premières ne pourrait manquer d’unir contre lui tous les autres États capitalistes et de l’empêtrer dans d’interminables guerres épuisantes sans le rapprocher de son but. Cette politique serait la voie la plus sûre pour mener à la banqueroute toute la vie économique de l’État" (p. 72-73).

N’est-ce pas là une exhortation philistine invitant les financiers à renoncer à l’impérialisme ? Vouloir effrayer les capitalistes par le risque d’une faillite, c’est conseiller aux boursiers de ne pas jouer à la Bourse, car "beaucoup perdent ainsi toute leur fortune". Le capital gagne à la banqueroute du capitaliste concurrent et de la nation concurrente, en se concentrant encore davantage  ; aussi, plus est exacerbée et "serrée" la concurrence économique, c’est-à-dire la poussée économique vers la faillite, et plus forte est la tendance des capitalistes à y joindre la poussée militaire pour hâter la banqueroute du rival. Moins il reste de pays où l’on peut exporter le capital aussi avantageusement que dans les colonies et les États dépendants, tels que la Turquie, - car dans ces cas-là le financier prélève un bénéfice triple par rapport à l’exportation du capital dans un pays libre, indépendant et civilisé comme les États-Unis d’Amérique -, et plus acharnée est la lutte pour l’asservissement et le partage de la Turquie, de la Chine, etc. C’est ce que dit la théorie économique au sujet de l’époque du capital financier et de l’impérialisme. C’est ce que disent les faits. Or, Kautsky transforme tout cela en une plate "morale" philistine : pas la peine, dit-il, de trop s’échauffer, à plus forte raison de se faire la guerre pour le partage de la Turquie ou la conquête des Indes, car, "de toute façon, ce n’est pas pour longtemps", et puis il vaudrait mieux développer le capitalisme d’une manière pacifique... Naturellement, il vaudrait mieux développer le capitalisme et étendre le marché par une augmentation des salaires : c’est parfaitement "concevable", et exhorter les financiers dans ce sens est un thème tout indiqué pour le sermon d’un prêtre... Le bon Kautsky a presque réussi à convaincre et persuader les financiers allemands qu’il ne vaut pas la peine de guerroyer avec l’Angleterre pour les colonies, ces dernières devant de toute façon se libérer à très bref délai !

Les exportations et les importations de l’Angleterre à destination et en provenance de l’Égypte se sont développées de 1872 à 1912 plus faiblement que l’ensemble des exportations et importations de l’Angleterre. Moralité du "marxiste" Kautsky : "Nous n’avons aucune raison de supposer que, sans l’occupation militaire de l’Égypte, il (le commerce avec ce pays) se serait moins accru par le simple poids des facteurs économiques" (p. 72). Les "tendances du capital à l’expansion" "peuvent être mieux que tout favorisées par la démocratie pacifique, et non par les méthodes de violence de l’impérialisme" (p. 70).

Quelle analyse remarquablement sérieuse, scientifique, "marxiste" ! Kautsky a "corrigé" à merveille cette histoire déraisonnable ; il a "démontré" que les Anglais n’avaient nullement besoin de prendre l’Égypte aux Français et que les financiers allemands n’avaient décidément pas intérêt à commencer la guerre, à organiser la campagne de Turquie et à recourir à d’autres mesures pour chasser les Anglais d’Égypte ! Tout cela n’est qu’un malentendu, sans plus ! Les Anglais, parait-il, n’ont pas encore saisi que "le mieux" serait de renoncer à faire violence à l’Égypte et de passer (en vue d’élargir les exportations de capitaux selon Kautsky !) à la "démocratie pacifique"...

"Naturellement, c’était une illusion des free-traders bourgeois que de croire que le libre-échange élimine totalement les antagonismes économiques engendrés par le capitalisme. Il en est tout aussi incapable que la démocratie. Mais nous avons tout intérêt à ce que ces contradictions soient surmontées par des formes de lutte imposant aux masses travailleuses le minimum de sacrifices et de souffrances" (73) ...

Exaucez-nous, Seigneur ! Seigneur, ayez pitié de nous ! Qu’est-ce qu’un philistin ? - demandait Lassalle - et il répondait par l’apophtegme bien connu du poète [3]  : "Le philistin est un boyau vide, rempli de peur et d’espoir que Dieu le prendra en pitié."

Kautsky a prostitué le marxisme et s’est transformé en un véritable prédicateur. Le prédicateur exhorte les capitalistes à passer à la démocratie pacifique - et on appelle cela de la dialectique. Si, au début, il y a eu le commerce libre, et ensuite les monopoles et l’impérialisme, pourquoi n’y aurait-il pas un "ultra-impérialisme" et, de nouveau, le commerce libre ? Le prêtre console les masses opprimées en dépeignant les bienfaits de cet "ultra-impérialisme", dont il se garde cependant bien de dire s’il est "réalisable" ! À ceux qui défendaient la religion par cet argument qu’elle console l’homme, Feuerbach indiquait avec raison le sens réactionnaire des consolations  :

Quiconque, disait-il, console l’esclave au lieu de le pousser à se révolter contre l’esclavage ne fait qu’aider les esclavagistes.

Toutes les classes oppressives ont besoin, pour sauvegarder leur domination, de deux fonctions sociales : celle du bourreau et celle du prêtre. Le bourreau doit réprimer la protestation et la révolte des opprimés.

Le prêtre doit consoler les opprimés, leur tracer les perspectives (il est particulièrement commode de le faire lorsqu’on ne garantit pas qu’elles soient "réalisables"...) d’un adoucissement des malheurs et des sacrifices avec le maintien de la domination de classe et, par là même, leur faire accepter cette domination, les détourner de l’action révolutionnaire, chercher à abattre leur état d’esprit révolutionnaire et à briser leur énergie révolutionnaire. Kautsky a fait du marxisme la théorie contre-révolutionnaire la plus répugnante et la plus stupide, le plus sordide des prêchi-prêcha.

En 1909, dans sa brochure

Le chemin du pouvoir

, il reconnaît l’aggravation - que personne n’a réfutée et qui est irréfutable - des contradictions du capitalisme, l’approche d’une époque de guerres et de révolutions, d’une nouvelle "période révolutionnaire". Il ne saurait y avoir, déclare-t-il, de révolution "prématurée", et il dénonce comme "une trahison pure et simple de notre cause" le refus d’escompter la possibilité de la victoire lors de l’insurrection, encore qu’on ne saurait, avant la lutte, nier aussi l’éventualité d’une défaite.

La guerre est venue. Les contradictions sont devenues encore plus aiguës. La détresse des masses a atteint des proportions gigantesques. La guerre traîne en longueur et continue à prendre de l’extension. Kautsky écrit brochure après brochure, suit docilement les injonctions du censeur, ne cite pas les données relatives au pillage des territoires et aux horreurs de la guerre, aux bénéfices scandaleux des fournisseurs de guerre, à la cherté de la vie, à l’"esclavage militaire" des ouvriers mobilisés. Par contre, il console sans cesse le prolétariat - il le console par l’exemple des guerres où la bourgeoisie était révolutionnaire ou progressiste, où "Marx lui-même" souhaitait la victoire de telle ou telle bourgeoisie  ; il le console par des alignements et des colonnes de chiffres qui doivent démontrer la "possibilité" d’un capitalisme sans colonies et sans pillage, sans guerres ni armements, et prouver les avantages de la "démocratie pacifique". N’osant pas nier l’aggravation de la détresse des masses et l’avènement réel, sous nos yeux, d’une situation révolutionnaire (défense d’en parler ! la censure ne le permet pas...), Kautsky se prosterne devant la bourgeoisie et les opportunistes, en traçant la "perspective" (dont il ne garantit pas "qu’elle soit "réalisable") de formes de lutte, dans la phase nouvelle, où il y aura "moins de sacrifices et de souffrances ». Franz Mehring et Rosa Luxemburg ont parfaitement raison de réagir en traitant Kautsky de prostituée (Mädchen für alle).

Au mois d’août 1905 il y avait en Russie une situation révolutionnaire. Le tsar avait promis la "Douma de Boulyguine" pour "consoler" les masses en effervescence [4]. Le régime du Parlement consultatif préconisé par Boulyguine pourrait être appelé "ultra-absolutisme", si l’on peut appeler "ultra-impérialisme" la renonciation des financiers aux armements et leur entente en faveur d’une "paix durable". Admettons un instant que, demain, une centaine des plus gros financiers du monde, dont les intérêts "s’interpénètrent" dans des centaines d’entreprises géantes, promettent aux peuples de s’affirmer pour le désarmement après la guerre (nous admettons un instant cette hypothèse uniquement pour examiner les conclusions politiques qui découlent de cette théorie bébête de Kautsky). Même alors, ce serait trahir formellement le prolétariat que de lui déconseiller l’action révolutionnaire, sans laquelle toutes les promesses, toutes les heureuses perspectives ne sont qu’un mirage.

La guerre a apporté à la classe des capitalistes non seulement des bénéfices fabuleux et de magnifiques perspectives de nouveaux pillages (Turquie, Chine, etc.), de nouvelles commandes se chiffrant par milliards, de nouveaux emprunts avec des taux d’intérêts majorés. Plus encore. Elle a apporté à la classe des capitalistes des avantages politiques bien supérieurs en divisant et en corrompant le prolétariat. Kautsky aide à cette corruption  ; il sanctifie cette division internationale des prolétaires en lutte, au nom de l’unité avec les opportunistes de "leur" nation, avec les Südekum ! Et il se trouve des gens qui ne comprennent pas que le mot d’ordre d’unité des vieux partis signifie l’"unité" du prolétariat national avec sa bourgeoisie nationale et la division du prolétariat des diverses nations...

(A suivre)