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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Faut que ça craque
{Autonomie pour le communiste}, n°1, 20 Avril 1979, p. 5.
Article mis en ligne le 20 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Faut que ça craque, faut que ça craque à Paris, petits", cette phrase, les sidérurgistes de Longwy nous l’ont dite. A nous "autonomes", mais aussi à tous ceux qui veulent bien l’entendre. Et il faudrait être aveugle et sourd à tout ce qui se passe depuis quelques mois pour ne pas en tirer une règle de conduite simple particulièrement pour la marche nationale sur Paris du 23 mars.
Un an après une victoire élec­torale insolente, inespérée pour elle, la bourgeoisie européenne a quelques bonnes raisons d’être inquiète. Dans l’Europe de la monnaie et du Plan Davignon, le nain économique français pouvait pavaner à bon droit et sans ridicule avec le géant al­lemand : une opposition insti­tutionnelle battue, ridiculisée et divisée, un plan d’austérité appliqué méthodiquement dans la foulée de mars 1978, une extrême- gauche prête à la "traversée du désert". Aujourd’hui, rien ne va plus, et les jeux ne sont plus faits. La classe ouvrière française réap­paraît au premier plan comme classe politique pour son propre compte et tout ce bel édifice peut se disloquer. Libre à certains de réduire ces événements aux banalités usées jusqu’à la corde de la lutte "pour la dignité du travail" à la "réaction du déses­poir". On s’est battu à Longwy, On a tiré à Denain. On s’est battu des nuits, des heures durant au­tour des commissariats, des préfectures, bref en cherchant le pouvoir central, l’Etat. Libre aux imbéciles de raconter que ça ne peut pas être les ouvriers, qu’il s’agit au choix du Parti communiste, des "autonomes" incontrôlés déguisés en sidérurgistes, des jeunes voyoux de l’engeance de Saint-Lazare. Après tout, rien n’est plus réconfortant que de voir les grands commis de f’État devenir aussi bêtes que la C.I.A. en Iran.
Il faut remonter à la grève des mineurs en 1963 et aux grèves annonciatrices de mai 68 pour retrouver une telle situation sous la Ve République. Pourtant dans la petite classe politique des "révolutionnaires", qu’on est lent à mesurer la portée des événements et à s’organiser en fonction de ces nouveaux besoins. Entre ceux qui voudraient faire quelque chose et qui n’ont plus rien ou presque entre les mains et ceux qui possèdent ces moyens et qui ne comprennent rien, cela vaut bien la bouffonnerie des grands partis de gauche.
Aux premiers, nous disons : regroupons-nous. Il faut aller vite. Ou la brèche de la sidérurgie est élargie, ou le cadre européen va se mettre à fonctionner plei­nement partout et les luttes butteront de plus en plus contre un mur de béton insaisissable. La lutte de classe est impitoyable : ne compte que ce qui parvient à s’organiser, à prévoir, à antici­per. Il faudra l’expérience, la pru­dence, les déceptions passées tout comme la rage et l’impa­tience actuelle du mouvement, pour arriver au bon cocktail. N’attendez pas passivement de voir ce que les "autonomes" vont faire tout seuls.
Aux seconds, nous ne pouvons que répéter : demandez-vous quels changements se sont produits dans la classe ouvrière pour que Longwy soit possible ? Où êtes-vous là-dedans ? Où sont les mani­festations dures si les misérables fascistes subalternes valaient un 21 juin en 1973, plusieurs rangées de S.O., une pluie de Molotov, que valait la C.F.T. assassinant Pierre Maître à Reims, et que vaut l’Etat aujourd’hui à Paris après Caen, Saint-Nazaire, Saint-Chamond, Longwy, Denain, Sedan, sans oublier Brest, Le Pellerin, La Hague, les condamna­tions de St-Lazare, des bretons, des corses ? Avec moins de moyens, plus de risques, moins de "respectabilité" dans la gauche pour des "crises sociales" moins fortes, combien d’occupa­tions du C.N.P.F., de meetings ? Mais où sont les gauchistes d’antan ?
La lutte des sidérurgistes a-t-elle pris au dépourvu tout le monde ? Eclate-t-elle dans un ciel serein ? La violence ouvrière des "commandos organisés" avant l’émeute générale (et tous ceux qui défendent la violence de "masse" contre la violence minoritaire devrait réfléchir à cette petite leçon) est-elle un baroud d’honneur isolé ? Les syndicats tiennent-ils tellement solidement la situation en main ? La situation "objective" est-elle si décomposée que l’indication stratégique fourni par les sidérurgistes soit impraticable ailleurs ? Que le seul lien pour rompre le pesant ghetto des petites val­lées de l’acier soit la volonté subjective des autonomes qui prendraient leurs désirs pour des réalités ?
Mais si les autonomes jugent qu’ils ont raison de prendre leurs désirs pour des réalités face à l’opportunisme plat et peureux, c’est qu’il n’y a pas de désirs de se battre, de volonté de vivre qui ne soit enracinés dans le pro­létariat et dans la classe ouvrière tels qu’ils sont aujourd’hui. Le mouvement révolutionnaire pose les problèmes, les désirs, les exi­gences qui sont présents à titre de besoins immédiats à niveau de classe. Les luttes de réappro­priations, les occupations de loge­ment et de lieux, la gratuité des loyers, la garantie de revenu et de salaire quelle que soit la pré­carité du travail ont traduit l’apparition de nouveaux acteurs de la classe ouvrière sans emploi garanti.
Dès 1977, c’est cela que mar­quait l’apparition du phénomène autonome. Après les élections, ta classe ouvrière garantie qui s’est trouvée attaquée de plein fouet, a réagi un peu partout en province violemment les formes de luttes (cortèges durs, mais aussi radios libres, opérations coups de poing), les objectifs (perceptions, locaux E.D.F.-G.D.F., boîtes d’intérim, A.N.P.E., super­marchés).
Les luttes pour la défense de l’emploi dans la sidérurgie ne peu­vent masquer qu’en réalité les luttes de l’ouvrier précaire, les luttes sociales ont fait leur chemin jusque dans les bastions ouvriers traditionnels et dans les for­teresses syndicales. Il n’y a pas que sur le terrain de la violence que les sidérurgistes se retrouvent avec tous ceux qui dans les mé­tropoles n’ont pas la chance d’être "ouvriers" en bonne et due forme. Il n’y a qu’à penser dans le Nord et l’Est aux enfants des métallos qui n’ont pas été les derniers à faire le coup de poing devant les commissariats.
Autrement dit la situation "objective" est loin de corres­pondre à ces mornes perspectives. Si ghetto il y a, ce n’est pas faute de "mobilisation" car nous n’avons ni inventé, ni rêvé Saint-Nazaire, Nantes, Caen, Rouen, ni les affrontements des lycéens à Marseille. Quant à Paris, les grèves des banques, des assurances, des P.T.T., il serait temps d’y voir la sidérurgie du tertiaire des années qui viennent, et penser aux possibilités nouvelles de jonction.
Aujourd’hui, autour des campagnes contre l’austérité, contre le nucléaire et la restructuration capitaliste, autour de la ga­rantie de revenu des sans-emplois, des précaires et des garanties menacées un jour ou l’autre, il devient possible de briser les ghettos, de casser le contrôle syndical.
"Il faut que ça craque". La Marche sur Paris est un besoin des sidérurgistes. La C.F.D.T. nationale qui a déjà rendu tant de mauvais services aux luttes au moment de Lip a bien vu que la C.G.T. voulait noyer le bloc dur et peu contrôlable de Longwy et Denain dans les grands rassemblements inter­professionnels.L’alternative existait : elle avait été proposée par Longwy : une manifestation à Paris avant le 23 mars. Mais voilà, avec le niveau de détermination des sidérurgistes à Paris comment empêcher la jonction avec la part te la plus dure du mouvement ré­volutionnaire ?
C’est le dilemme ou se retrouve coincée la C.F.D T. aujourd’hui : subalterne de la CG.T., et dans l’optique de la pression électo­rale pour les cantonales, ou dé­bordée par les "autonomes" de Paris ou d’ailleurs.
Alors elle a choisi la pire des solutions : ne pas mobiliser nationalement pour la marche sur Paris. La pire parce qu’aujour­d’hui serait un Lip armé.
La CGT a compris qu’ii y avait un mouvement de jonction se cherchant au niveau national. Mais les rassemblements de toutes les catégories pour la défense de l’emploi, pour l’augmentation des effectifs (de police pour assurer la sécurité dans le métro, pour vider quotidiennement les gré­vistes) n’aboutiront à rien sinon à un premier Mai un peu plus tôt.
En ce qui nous concerne, la signification que nous donnons a cette échéance est claire :

  • Empêcher ta CGT de se payer à peu de frais un plébiscite à sa ligne nationale-populiste en tirant profits de toutes les luttes radicales que l’Autonomie Ou­vrière a elle seule déterminées et menées jusqu’à présent, sans la permission et même avec l’hostilité de la CGT.
  • Affirmer la convergence dans et par les actes, des luttes radicales d’usine et des jeunes prolétaires. Il est évident que cette convergence n’admettra aucun encadrement, qu’il soit policier ou syndical, aucune entrave à l’expression de sa révolte,
  • Porter cette manifestation à laquelle la CGT ne veut donner comme contenu que la défense de l’emploi, le programme offensif du prolétariat pré­caire gratuité des services publics, garantie des revenus, et réappropriation.

Nous ferons de la manif du 23 mars un moment d’affronte­ment des secteurs de classe en lutte radicale contre l’Etat. Tel est notre objectif. Dans cet affron­tement nous serons présents bien sûr, mais nous savons déjà que nous ne serons pas seuls. A ceux qui parleront le lendemain de provacateurs, d’éléments étrangers à la classe ouvrière, ou autre crétinerie, nous répondrons par avance que les autonomes parisiens seront aux côtés de ceux de Longwy, Denain, Caen, Saint-Nazaire, pour casser, avec leur violence, toutes les tentatives d’enfermement des luttes radicales.
Pour la jonction des AUTO­NOMIES nous appelons le 23 mars à une manifestation d’affrontement avec l’Etat.
TOUS A REPUBLIQUE A 15 H. LE 23 MARS.
COORDINATION AUTONOME.

[/Paris le 21 mars 1979/]




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