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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lénine - La faillite de la IIe Internationale - 9
Septembre 1915
Article mis en ligne le 27 février 2019

par ArchivesAutonomies

9

Concluons.

La faillite de la II° Internationale s’est exprimée avec le plus de relief dans la trahison scandaleuse, par la majorité des partis social-démocrates officiels d’Europe, de leurs convictions et de leurs résolutions solennelles de Stuttgart et de Bâle. Mais cette faillite, qui marque la victoire totale de l’opportunisme, la transformation des partis social-démocrates en partis ouvriers national-libéraux, n’est que le résultat de toute l’époque historique de la lie Internationale, de la fin du XIX° et du début du XX° siècle : Les conditions objectives de cette époque transitoire - qui va de l’achèvement des révolutions bourgeoises et nationales en Europe occidentale au commencement des révolutions socialistes - ont engendré et alimenté l’opportunisme. Dans certains pays d’Europe, nous observons au cours de cette période une scission du mouvement ouvrier et socialiste, scission qui se produit, dans l’ensemble, selon qu’on répudie ou non la ligne opportuniste (Angleterre, Italie, Hollande, Bulgarie, Russie) ; dans d’autres pays se déroule une lutte longue et opiniâtre de courants autour du même problème (Allemagne, France, Belgique, Suède, Suisse). La crise créée par la grande guerre a arraché le voile, balayé les conventions, fait crever l’abcès mûri depuis longtemps, et a. montré l’opportunisme dans son rôle véritable d’allié de la bourgeoisie. Il est nécessaire maintenant que celui-ci soit complètement détaché, sur le terrain de l’organisation, des partis ouvriers. L’époque impérialiste ne peut tolérer la coexistence, dans le même parti, des hommes d’avant-garde du prolétariat révolutionnaire et de l’aristocratie semi-petite-bourgeoise de la classe ouvrière, qui jouit de bribes des privilèges que confère à "sa" nation la situation de "grande puissance".

La vieille théorie présentant l’opportunisme comme une "nuance légitime" au sein d’un parti unique, étranger aux "extrêmes", est aujourd’hui la pire mystification des ouvriers et la pire entrave du mouvement ouvrier. L’opportunisme ouvertement affirmé, qui répugne d’emblée à la masse ouvrière, est moins terrible et moins nocif que cette théorie du juste milieu, qui justifie la pratique opportuniste par des vocables marxistes, qui entend démontrer par toute une série de sophismes l’inopportunité des actions révolutionnaires, etc. Le représentant le plus en vue de cette théorie, et en même temps le champion le plus autorisé de la II° Internationale, Kautsky, s’est révélé un hypocrite de premier ordre et un virtuose dans l’art de prostituer le marxisme. Le parti allemand, fort d’un million d’adhérents, ne compte plus de social-démocrates quelque peu honnêtes, conscients et révolutionnaires, qui ne se détournent avec indignation d’une telle "autorité", ardemment défendue par les Südekum et les Scheidemann.

Les masses prolétariennes, dont les anciens chefs sont, probablement dans la proportion de 9 sur 10, passés à la bourgeoisie, se sont trouvées divisées et impuissantes devant le déchaînement du chauvinisme, devant l’oppression des lois martiales et de la censure militaire. Mais la situation révolutionnaire objective créée par la guerre, et qui va se développant en largeur et en profondeur, engendre infailliblement un état d’esprit révolutionnaire, aguerrit et instruit les meilleurs et les plus conscients des prolétaires. Il est possible et il devient de plus en plus probable qu’un changement rapide se produise dans l’état d’esprit des masses, semblable à celui qui, dans la Russie du début de 1905, était lié à la "gaponade" [1], lorsque, en quelques mois, voire en quelques semaines, les couches prolétariennes arriérées ont constitué une armée, forte de millions de combattants, qui a suivi l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat.

On ne peut savoir si un puissant mouvement révolutionnaire se déploiera juste au lendemain de cette guerre, pendant son déroulement, etc., mais, en tout cas, seul le travail accompli dans ce sens mérite d’être qualifié de socialiste. Le mot d’ordre qui généralise et oriente ce travail, qui aide à unir étroitement ceux qui veulent concourir à la lutte révolutionnaire du prolétariat contre son gouvernement et sa bourgeoisie, c’est le mot d’ordre de la guerre civile.

En Russie, la séparation complète des éléments prolétariens social-démocrates révolutionnaires d’avec les éléments opportunistes petits-bourgeois a été préparée par toute l’histoire du mouvement ouvrier. C’est rendre à celui-ci le pire des services que de faire abstraction de cette histoire et de déclamer contre le "fractionnisme", en se privant de la possibilité de comprendre comment le parti prolétarien en Russie s’est formé au cours d’une longue lutte contre les diverses variétés d’opportunisme. De toutes les "grandes" puissances qui participent à la guerre actuelle, seule la Russie a, ces derniers temps, vécu une révolution  ; le contenu bourgeois de cette révolution, où le prolétariat a cependant joué un rôle décisif, devait forcément engendrer la scission du mouvement ouvrier en des courants bourgeois et des courants prolétariens. Tout au long d’une période d’environ vingt ans (1894-1914), où la social-démocratie russe a existé en tant qu’organisation liée au mouvement ouvrier de masse (et non pas seulement en tant que courant idéologique, comme en 1883-1894), la lutte s’est poursuivie entre les courants révolutionnaires prolétariens et les courants opportunistes petits-bourgeois. L’"économisme" [2] de l’époque 1894-1902 a été, sans nul doute, un courant de cette dernière espèce. Bien des arguments et des traits caractéristiques de son idéologie : déformation "strouviste" du marxisme, références à la "masse" pour justifier l’opportunisme, etc., rappellent de façon frappante le marxisme actuel, avili, de Kautsky, Cunow, Plekhanov et Cie. Ce serait une tâche forte utile que de rappeler à la génération actuelle des social-démocrates, la Rabotchaïa Mysl [3] et le Rabotchéïé Diélo [4] de naguère, afin d’établir un parallèle avec le Kautsky de nos jours.

Le "menchevisme" de la période suivante (1903-1908) a été le successeur direct de l’"économisme" non seulement en matière d’idéologie, mais aussi en matière d’organisation. Pendant la révolution russe, sa tactique signifiait objectivement la dépendance du prolétariat à l’égard de la bourgeoisie libérale et traduisait des tendances opportunistes petites-bourgeoises. Lorsque, dans la période qui suivit (1908-1914), le flot principal du menchevisme engendra le courant liquidateur, la signification sociale du menchevisme devint à tel point évidente que ses meilleurs représentants ne cessèrent de protester contre la politique du groupe "Nacha Zaria". Or, ce groupe - le seul qui ait mené contre le parti marxiste révolutionnaire de la classe ouvrière un travail méthodique dans les masses depuis cinq ou six ans - est apparu dans la guerre de 1914-1915 comme un parti social-chauvin ! Et cela dans un pays où l’autocratie est vivante, où la révolution bourgeoise est encore loin d’avoir été achevée, où 43% de la population oppriment une majorité de nations "allogènes". Le type "européen" de développement, où certaines couches de la petite bourgeoisie, les intellectuels surtout, et une fraction insignifiante de l’aristocratie ouvrière, peuvent "jouir" des privilèges que confère à "leur" nation sa situation de "grande puissance", ne pouvait manquer d’exercer ses effets également en Russie.

La classe ouvrière et le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie sont préparés par toute leur histoire à appliquer une tactique "internationaliste", c’est-à-dire authentiquement et systématiquement révolutionnaire.

P.-S. - Cet article était déjà composé quand a paru dans les journaux le "manifeste" de Kautsky et de Haase, associés à Bernstein qui, s’étant aperçus que les masses évoluent vers la gauche, sont prêts maintenant à "faire la paix" avec les gauches, bien entendu au prix du maintien de la "paix" avec les Südekum. En vérité, Mädchen für alle !

Écrit dans la deuxième quinzaine de mai et première quinzaine de juin 1915.

Paru en septembre 1915 dans la revue "Le Communiste".