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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Promesses et espoirs (L’Internationale socialiste contre la guerre) - Jules Humbert Droz
Chapitre 1 du livre "L’origine de l’Internationale communiste, de Zimmerwald à Moscou"
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 20 février 2019

par ArchivesAutonomies

Les cloches de la vénérable Cathédrale de Bâle ont sonné à toute volée, le dimanche 24 novembre 1912, après midi. Cloches de l’espoir et de la fraternité entre les hommes de bonne volonté. Les voûtes de la vieille cathédrale avaient retenti autrefois de la voix des princes-évêques de Bâle, fiers de leurs franchises et riches de leurs terres ; elles résonnèrent des prédications passionnées d’Oecolampade, ami personnel et disciple de Zwingli. Elles furent témoins de la turbulence des iconoclastes, qui décida Erasme à abandonner l’Université de Bâle pour se réfugier à Fribourg-en-Brisgau.

Mais, en ce dimanche d’arrière-automne 1912, les cloches n’appellent ni les fidèles du prince-évêque, ni les convertis de l’Eglise réformée.

Elles sonnent pour saluer le congrès socialiste avec une seule question à l’ordre du jour : "La situation internationale et l’entente pour une action contre la guerre".

Ils sont plus de dix mille, les travailleurs défilant par rangs de six dans les rues de la ville, au son de vingt fanfares. Ils sont venus de tous les coins de la Suisse et des régions frontières d’Allemagne. La cathédrale est trop petite pour les contenir tous. Ils se groupent sur la place où plusieurs tribunes ont été montées. Vingt-six orateurs de tous les pays y prennent la parole.

Dans la cathédrale, réservée aux "officiels", le Gouvernement bâlois in corpore est présent, le Grand Conseil, le Synode, le Conseil de l’Eglise. Des gerbes de drapeaux rouges décorent l’autel. Le président du gouvernement de Bâle-Ville, le Dr Blocher, socialiste, salue les congressistes.

Cette grande réunion socialiste est avant tout une grandiose manifestation pour la paix à laquelle s’associe toute la population.

Ce congrès extraordinaire, le dernier de la II° Internationale, avait été convoqué par le Bureau socialiste international, dans une séance tenue à Bruxelles les 28 et 29 octobre 1912. Il devait être une grande manifestation de la solidarité internationale des travailleurs pour la paix. Ce rassemblement des socialistes contre la guerre attirait l’attention et l’espoir du monde entier. Ils étaient tous présents les militants connus de l’Internationale, Allemands et Français, Autrichiens et Russes, ces militants qui, dans les parlements de leur pays, s’opposaient avec vigueur au militarisme, à la course folle aux armements, à la politique impérialiste et belliqueuse de leur bourgeoisie et de leurs gouvernements. Ils proclamaient leur volonté indéfectible de paix, leur fraternité par-delà les frontières et les patries ; ils n’hésitaient pas à menacer leur bourgeoisie de la colère des masses ouvrières et des révolutions certaines qui balayeraient leurs vieux régimes ; ils évoquaient le spectre de la Commune de Paris après la guerre franco-allemande et de la Révolution russe de 1905, après la guerre russo-japonaise, comme des exemples historiques qui se répèteront sur une plus vaste échelle.

La tension politique internationale était devenue menaçante :

1911 : guerre de l’Italie contre la Turquie pour lui arracher la Libye et affaire d’Agadir qui avait failli provoquer un conflit armé entre la France et l’Allemagne à propos du Maroc.

1912 : la première guerre balkanique mettait aux prises la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro coalisés contre la Turquie affaiblie par sa lutte contre l’Italie. La guerre avait été déclarée le 18 octobre 1912. Les Balkans étaient depuis longtemps un point de friction entre l’Autriche et la Russie. L’Autriche avait annexé la Bosnie et l’Herzégovine en 1908, contre la volonté des populations slaves. C’est de Sarajevo qu’allait jaillir, en 1914, l’étincelle qui mettrait le feu au monde.

L’Internationale socialiste était consciente du danger que représentait la guerre dans la poudrière des Balkans. C’est pourquoi le Bureau international avait décidé de renvoyer à 1914 le congrès ordinaire de Vienne, prévu pour 1913, et de convoquer d’urgence un grand congrès international contre la guerre, à Bâle, en novembre 1912.

Le gouvernement du canton de Bâle-Vile et le Synode de l’Eglise réformée avaient mis la cathédrale à la disposition du congrès socialiste, manifestant ainsi leur volonté de s’associer au geste d’apaisement et de fraternité décidé par l’Internationale.

Les débats du congrès de Bâle fortifièrent l’espoir que les travailleurs et des millions d’hommes et de femmes, inquiets des préparatifs et des dangers de guerre, avaient mis dans l’action coordonnée du mouvement ouvrier international socialiste et syndical, contre la guerre.

Même si les gouvernements, plus forts que l’opposition socialiste, passaient outre et déclenchaient la guerre, les ouvriers étaient sûrs, après les promesses échangées devant le monde entier, que la résistance à la guerre serait opiniâtre et la lutte contre ses fauteurs, pour renverser le pouvoir, coordonnée dans tous les pays en guerre. Les socialistes des Balkans avaient donné l’exemple courageux de la résistance.

Dans sa séance du 29 octobre 1912, le Bureau socialiste international déclarait :

Le Bureau socialiste international exprime son horreur profonde pour les massacres effroyables qui se perpètrent à cette heure dans la région balkanique et il envoie son salut le plus cordial aux socialistes des Balkans qui, avec un courage héroïque, sont restés fidèles aux principes du parti dans les circonstances les plus difficiles.

Il reconnaît la force des raisons qui animent les peuples des Balkans à revendiquer leur indépendance et des garanties nécessaires pour tous les éléments de la péninsule, mais il est convaincu que ce grand objet aurait pu être atteint sans guerre, sans effusion de sang et sans ruines économiques, si le problème n’avait pas été faussé par les ambitions dynastiques des chefs d’Etat des Balkans, comme par les intrigues et les manoeuvres des grands Etats qui ont paralysé perfidement les efforts de régénération de la Turquie et qui n’ont d’autre but que de réduire les peuples balkaniques sous leur vasselage.

C’est donc dans la démocratisation progressive et dans l’union intime de tous les Etats des Balkans, y compris la Turquie, c’est dans la lutte contre l’oligarchie agraire que les classes ouvrières de la péninsule ont vu la solution du problème.

Mais, par le développement des convoitises et des brutalités de l’Europe, par les coups de force et de traîtrise du Maroc, de Bosnie-Herzégovine, de Tripoli, de Perse, par le jeu alternatif ou combiné des intrigues du tsarisme russe et des ambitions de la monarchie autrichienne, la guerre a été déclarée dans les Balkans.

De cette guerre peut sortir à toute heure un conflit général. Le devoir de tous les prolétaires, de tous les partis de l’Internationale est plus grand et plus pressant que jamais. Il faut qu’à la lumière sinistre des événements, ils fassent comprendre aux plus réfractaires les causes profondes du régime d’insécurité, de brutalité et de rapine qui sévit sur le monde.

Il faut qu’ils hâtent de tout leur effort l’avènement du socialisme qui, seul, fera pénétrer un ordre durable et vrai dans les relations internationales livrées à l’anarchie capitaliste, aux convoitises financières, aux fureurs chauvines, aux sournoiseries diplomatiques et aux violences réactionnaires. Mais aussi, il faut que, dès maintenant, ils s’opposent de toute leur force à toute extension de la guerre, à toute intervention intéressée et égoïste qui l’élargirait. Que le prolétariat se dresse contre la politique de guerre par toute la force de son organisation, par toute son action de masse, qu’il crie par toutes ses voix, qu’il signifie par tous ses actes qu’il ne se laissera pas jeter à des conflits stupides et sanglants. C’est pour donner à la protestation et à l’action contre la guerre le plus d’unité possible et d’efficacité que le Bureau socialiste international a décidé la convocation, dans le plus bref délai, d’un congrès international extraordinaire. La meilleure préparation de ce congrès sera une agitation méthodique et intense de tous les groupements socialistes et ouvriers contre les fauteurs de conflits. Les heures prochaines seront pleines, sans doute, d’épreuves et de responsabilités pour le Parti socialiste et pour le prolétariat. Il saura les affronter avec le courage dont ont fait preuve nos camarades engagés au centre même du conflit. Mais que les gouvernants sachent bien qu’il y aurait sans doute péril pour eux aussi de jouer avec le feu. Ce n’est pas impunément qu’ils allumeraient dans toute l’Europe un formidable incendie.

A bas la guerre ! Vive l’Internationale ! [1]

Malgré sa convocation précipitée et tardive, le congrès de Bâle a réuni 555 délégués.

Le manifeste suivant y fut voté à l’unanimité, après les vibrants discours de tous les socialistes du monde :

L’Internationale a formulé, dans ses congrès de Stuttgart et de Copenhague les règles d’action du prolétariat de tous les pays pour la lutte contre la guerre :

"Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour les représentants dans les parlements avec l’aide du Bureau international, force d’action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste."

Plus que jamais les événements font une loi au prolétariat international de donner à son action concertée toute la vigueur et toute l’énergie possibles. D’une part, la folie universelle des armements, en aggravant la cherté de la vie, a exaspéré les antagonismes de classe et créé dans la classe ouvrière un intolérable malaise. Elle veut mettre un terme à ce régime de panique et de gaspillage. D’autre part, les menaces de guerre qui reviennent périodiquement sont de plus en plus révoltantes. Les grands peuples européens sont constamment sur le point d’être jetés les uns contre les autres, sans qu’on puisse couvrir ces attentats contre l’humanité et contre la raison du moindre prétexte d’intérêt national. La crise des Balkans, qui a déjà causé tant de désastres, deviendrait, en se généralisant, le plus effroyable danger pour la civilisation et pour le prolétariat. Elle serait, en même temps, un des plus grands scandales de l’histoire par la disproportion entre l’immensité de la catastrophe et la futilité des intérêts qu’on invoque. — C’est donc avec joie que le congrès constate la pleine unanimité des partis socialistes et des syndicats de tous les pays dans la guerre contre la guerre. Partout les prolétaires se sont élevés en même temps contre l’impérialisme, chaque section de l’Internationale a opposé au gouvernement de son pays la résistance du prolétariat et a mis en mouvement l’opinion publique de sa nation contre toutes les fantaisies guerrières. Ainsi s’est affirmée une grandiose coopération des ouvriers de tous les pays, qui a déjà contribué beaucoup à sauver la paix du monde menacée. La peur des classes dirigeantes devant une révolution prolétarienne, qui serait la suite d’une guerre universelle, a été une garantie essentielle de paix. — Le congrès demande aux partis socialistes de continuer vigoureusement leur action par tous les moyens qui leur paraîtront appropriés. Pour cette action commune, il assigne à chaque parti socialiste sa tâche particulière. — Les partis socialistes de la péninsule des Balkans ont une lourde tâche. Les grandes puissances de l’Europe ont contribué, par l’ajournement systématique de toutes les réformes, à créer en Turquie un désordre économique et politique et une surexcitation des passions nationales qui devaient conduire nécessairement à la révolte et à la guerre. Contre l’exploitation de cet état de choses par les dynasties et par la classe bourgeoise, les socialistes des Balkans ont dressé, avec un admirable courage, la revendication d’une fédération démocratique. Le congrès leur demande de persévérer dans leur admirable attitude. Il compte que la démocratie socialiste des Balkans mettra tout en oeuvre après la guerre pour empêcher que les résultats acquis au prix de si terribles sacrifices soient confisqués et détournés par les dynasties, par le militarisme, par une bourgeoisie balkanique avide d’expansion. Le congrès demande particulièrement aux socialistes des Balkans de s’opposer avec force, non seulement au renouvellement des anciennes inimitiés entre Serbes, Bulgares, Roumains et Grecs, mais à toute oppression des peuples balkaniques qui se trouvent à cette heure dans un autre camp : les Turcs et les Albanais. Les socialistes des Balkans ont le devoir de combattre toute violence faite au droit de ces peuples et d’affirmer, contre le chauvinisme et les passions nationales déchaînées, la fraternité de tous les peuples des Balkans, y compris les Albanais, les Turcs et les Roumains. — Les socialistes d’Autriche, de Hongrie, de Croatie et de Slavonie, de Bosnie et d’Herzégovine ont le devoir de continuer de toute leur force leur opposition énergique à toute attaque de la monarchie du Danube contre la Serbie. C’est leur devoir de résister comme ils l’ont fait jusqu’ici à la politique qui tend à dépouiller la Serbie, par la force des armes, des fruits de la guerre, à la transformer en une colonie autrichienne et, pour des intérêts dynastiques, à impliquer les peuples de l’Autriche et avec eux toutes les nations de l’Europe, dans les plus graves périls. Les socialistes d’Autriche-Hongrie doivent lutter aussi dans l’avenir pour que les fractions des peuples sud-slaves, dominés maintenant par la maison de Habsbourg, obtiennent à l’intérieur même de la monarchie austro-hongroise le droit de se gouverner eux-mêmes démocratiquement. Les socialistes d’Autriche-Hongrie, comme les socialistes d’Italie, donneront une attention particulière à la question albanaise. Le congrès reconnaît le droit du peuple albanais à l’autonomie, mais il n’entend pas que, sous prétexte d’autonomie, l’Albanie soit sacrifiée aux ambitions austro-hongroises et italiennes. Le congrès voit là non seulement un péril pour l’Albanie elle-même, mais encore, dans un temps peu éloigné, une menace pour la paix entre l’Autriche-Hongrie et l’Italie. C’est seulement comme membre autonome d’une fédération démocratique des Balkans que l’Albanie peut mener vraiment une vie indépendante. Le congrès demande donc aux socialistes d’Autriche-Hongrie et d’Italie de combattre toute tentative de leurs gouvernements d’envelopper l’Albanie dans leur sphère d’influence. Il leur demande de continuer leurs efforts pour assurer des relations pacifiques entre l’Autriche‑ Hongrie et l’Italie. — C’est avec une grande joie que le congrès salue les grèves de protestation des ouvriers russes. Il y voit une preuve que le prolétariat de Russie et de Pologne commence à se remettre des coups que la contre-révolution tsariste lui a portés. Le congrès voit dans cette action ouvrière la plus forte garantie contre les criminelles intrigues du tsarisme qui, après avoir écrasé dans le sang les peuples de son empire, après avoir infligé des trahisons innombrables aux peuples des Balkans, livrés par lui à leurs ennemis, vacille maintenant entre la peur des suites qu’une guerre aurait pour lui et la peur d’un mouvement nationaliste que lui-même a créé. Quand donc maintenant le tsarisme s’essaie à paraître comme un libérateur des nations balkaniques, ce n’est que pour reconquérir, sous un hypocrite prétexte et par une guerre sanglante, sa prépondérance dans les Balkans. Le congrès compte que le prolétariat des villes et des campagnes de Russie, de Finlande et de Pologne, usant de sa force accrue, déchirera ces voiles de mensonge, s’opposera à toute aventure guerrière du tsarisme, à toute entreprise, soit sur l’Arménie, soit sur Constantinople et concentrera toutes ses forces dans un nouveau combat de libération contre le despotisme tsariste. Le tsarisme est l’espérance de toutes les puissances de réaction de l’Europe, le plus terrible ennemi du peuple russe. L’Internationale considère qu’amener sa chute est une de ses tâches principales. — Mais la tâche la plus importante dans l’action internationale incombe aux travailleurs d’Allemagne, de France et d’Angleterre. En ce moment, les travailleurs de ces pays doivent demander à leurs gouvernements de refuser tout secours à l’Autriche-Hongrie et à la Russie, de s’abstenir de toute immixtion dans les troubles balkaniques et de garder une neutralité absolue. Si, entre les trois grands pays qui guident la civilisation humaine, une guerre éclatait pour la querelle serbo-autrichienne au sujet d’un port, ce serait une criminelle folie. Les travailleurs d’Allemagne et de France n’acceptent pas que des traités secrets puissent jamais leur faire une obligation d’entrer dans le conflit des Balkans. — Si, dans la suite, l’effondrement militaire de la Turquie ébranlait la puissance ottomane en Asie Mineure, c’est le devoir des socialistes d’Angleterre, de France et d’Allemagne de s’opposer de toutes leurs forces à une politique de conquête en Asie Mineure qui mènerait droit à la guerre universelle. Le congrès considère comme le plus grand danger pour la paix de l’Europe l’hostilité artificiellement entretenue entre la Grande-Bretagne et l’Empire allemand. Il salue les efforts de la classe ouvrière des deux pays pour apaiser cet antagonisme. Il estime que le meilleur moyen à cet effet sera la conclusion d’un accord sur la limitation des armements navals et sur l’abolition du droit de prise maritime. Le congrès demande aux socialistes d’Angleterre et d’Allemagne d’intensifier leur propagande en vue de cet accord. L’apaisement des antagonismes entre l’Allemagne d’un côté, la France et l’Angleterre de l’autre, écarterait le plus grand péril pour la paix du monde. Il ébranlerait la puissance du tsarisme qui exploite cet antagonisme. Il rendrait impossible toute attaque de l’Autriche contre la Serbie et il assurerait la paix universelle. Tous les efforts de l’Internationale doivent tendre vers ce but. — Le congrès constate que toute l’Internationale socialiste est unie sur ces idées essentielles de la politique extérieure. Il demande aux travailleurs de tous les pays d’opposer à l’impérialisme capitaliste la force de la solidarité internationale du prolétariat. Il avertit les classes dirigeantes de tous les pays de ne pas accroître encore, par des actions de guerre, la misère infligée aux masses par le mode de production capitaliste. Il demande, il exige la paix. Que les gouvernements sachent bien que, dans l’état actuel de l’Europe et dans la disposition d’esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient sans péril pour eux-mêmes déclencher la guerre. Qu’ils se souviennent que la guerre franco-allemande a provoqué l’explosion révolutionnaire de la Commune, que la guerre russo-japonaise a mis en mouvement les forces de révolution du peuple russe. Qu’ils se souviennent que le malaise provoqué par la surenchère des dépenses militaires et navales a donné aux conflits sociaux en Angleterre et sur le continent une acuité inaccoutumée et a déchaîné des grèves formidables. — Ils seraient fous s’ils ne sentaient pas que la seule idée d’une guerre monstrueuse soulève l’indignation et la colère du prolétariat de tous les pays. Les travailleurs considèrent comme un crime de tirer les uns sur les autres pour le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties, ou pour les combinaisons des traités secrets. Si les gouvernements, supprimant toute possibilité d’évolution régulière, acculent le prolétariat de toute l’Europe à des résolutions désespérées, ce sont eux qui porteront toute la responsabilité de la crise provoquée par eux. L’Internationale redoublera d’efforts pour prévenir la guerre par sa propagande toujours plus intense, par sa protestation toujours plus ferme. Le congrès charge à cet effet le Bureau socialiste international de suivre les événements avec un redoublement d’attention et de maintenir, quoi qu’il advienne, la communication et le lien entre les partis prolétariens de tous les pays. — Le prolétariat a conscience que c’est sur lui que repose à cette heure tout l’avenir de l’humanité et il emploiera toute son énergie pour empêcher l’anéantissement de la fleur de tous les peuples, menacés de toutes les horreurs de massacres énormes, de la famine et de la peste. — Le congrès fait appel à vous, prolétaires et socialistes de tous les pays pour que, dans cette heure décisive, vous fassiez entendre votre voix. Affirmez votre volonté sous toutes les formes et partout. Elevez de toute votre force votre protestation unanime dans les parlements ; unissez-vous dans des manifestations et actions de masse ; utilisez tous les moyens que l’organisation et la force du prolétariat mettent en vos mains, de telle sorte que les gouvernements sentent constamment devant eux la volonté attentive et agissante d’une classe ouvrière résolue à la paix. Opposez ainsi au monde capitaliste de l’exploitation et du meurtre des masses le monde prolétarien de la paix et de l’union des peuples. [2]

L’unanimité de façade n’avait pas été obtenue sans discussion. En particulier le "Manifeste" ne précisait aucun mode d’action concertée contre la guerre ; la grève générale, en particulier, avait été éliminée du texte. Vaillant, en apportant au congrès l’accord de la délégation française, en précisa l’idée en ces termes :

Dans la commission qui a élaboré le manifeste, tous les membres ont déclaré qu’ils le voulaient animé du même esprit qui animait les résolutions du congrès national français. Il était, dans cette résolution, des termes auxquels beaucoup d’entre nous tenaient le plus, qui ne pourraient, sans danger ou inconvénient pour quelques sections, être admis dans le manifeste. Mais n’ont été exclues ni la pensée ni la volonté de la grève générale et de l’insurrection comme recours suprême contre la guerre. — La grève insurrectionnelle en Russie a été, en 1905, l’arme par excellence de la révolution. Elle recommence aujourd’hui et c’est par elle que déjà sont tenues en échec les intrigues et les entreprises belliqueuses du tsarisme. Mais le langage de l’Internationale ne peut être celui d’une section nationale. L’Internationale fait appel à l’action contre la guerre de toutes les sections nationales et elle fait confiance à chacune d’elles dans la certitude que chacune fera tout son devoir et agira dans la mesure de toutes les possibilités et de ses forces et de toute son énergie pour rendre la guerre impossible. — La section française saura ne démériter ni de son histoire ni de son esprit révolutionnaire. [3]

Jaurès l’avait déjà dit :

... Si, pour l’énorme diversité de toutes les éventualités, notre résolution ne prévoit pas de mode spécial d’action, elle n’en exclut aucun non plus. Elle donne un avertissement aux gouvernements et elle attire clairement leur attention sur le fait qu’ils créeraient facilement une situation révolutionnaire, oui, la plus révolutionnaire que l’on puisse imaginer. [4]

Le manifeste du congrès de Bâle n’était du reste que la confirmation, dans des conditions particulièrement tragiques, des résolutions votées antérieurement par les congrès socialistes internationaux. Dès sa création, la Ière Internationale s’inspira du mot d’ordre lancé par Marx et Engels, en 1847, à la fin du Manifeste communiste :

"Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"

N’avaient-ils pas écrit, dans ce manifeste : Les ouvriers n’ont pas de patrie.

Déjà en 1867, lors de son deuxième congrès, à Lausanne, la Ière Internationale (l’Association internationale des travailleurs) avait condamné la guerre et préconisé "la formation d’une confédération d’Etats libres dans toute l’Europe" :

Considérant : que la guerre pèse principalement sur la classe ouvrière, en ce qu’elle ne la prive pas seulement des moyens d’existence, mais qu’elle l’astreint à verser le sang du travailleur ; que la paix armée paralyse les forces productives, ne demande au travail que des oeuvres inutiles et intimide la production en la plaçant sous le coup des menaces de guerre ; que la paix, première condition du bien-être général, doit à son tour être consolidée par un nouvel ordre de choses qui ne connaîtra plus, dans la société, deux classes, dont l’une est exploitée par l’autre ; que la guerre a pour cause première et principale le paupérisme et le manque d’équilibre économique ; que pour arriver à supprimer la guerre, il ne suffit pas de licencier les armées, mais qu’il faut encore modifier l’organisation sociale dans le sens d’une répartition toujours plus équitable de la production.

Décide : d’adhérer pleinement et entièrement au congrès de la Paix qui se réunira le 9 septembre à Genève, s’il accepte la déclaration ci-dessus énoncée, de le soutenir énergiquement et de participer à tout ce qu’il pourrait entreprendre pour réaliser l’abolition des armées permanentes et le maintien de la paix, dans le but d’arriver le plus promptement possible à l’émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l’influence du capital, ainsi qu’à la formation d’une confédération d’Etats libres dans toute l’Europe. [5]

Au congrès de Bruxelles, en 1868, l’Internationale affirmait :

Le congrès de l’Association internationale des travailleurs, réuni à Bruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre. Il invite toutes les sections de l’association, chacune dans son pays respectif, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d’ouvriers, quels qu’ils soient, à agir avec la plus grande activité pour empêcher une guerre de peuple à peuple qui, aujourd’hui, ne pourrait être considérée que comme une guerre civile parce que, faite entre producteurs, elle ne serait qu’une lutte entre frères et citoyens. LE congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. Le congrès compte assez sur l’esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre. [6]

Lors de la guerre franco-allemande de 1870, le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs et ses sections, particulièrement celles d’Allemagne et de France, dont les pays étaient en guerre, restèrent fidèles aux principes fixés dans les congrès. Le Conseil général rédigea deux adresses, la première le 28 juillet 1870, avant la défaite de Napoléon III à Sedan, par laquelle l’Internationale dénonce le Second Empire comme agresseur et considère la guerre de l’Allemagne comme une guerre défensive. Voici ce texte :

Aux membres de l’association en Europe et aux Etats-Unis

Dans l’adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs, en novembre 1864, nous disions :

"Si l’émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission tant qu’une politique étrangère qui poursuit des desseins criminels dresse les uns contre les autres les préjugés nationaux et dilapide dans des guerres de piraterie le sang et le bien du peuple  ?"

Nous définissions la politique étrangère à laquelle se ralliait l’Internationale en ces termes :

"Les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus doivent s’imposer comme lois suprêmes dans le commerce des nations."

Rien d’étonnant à ce que Louis Bonaparte, qui a usurpé son pouvoir en exploitant la lutte des classes en France et qui l’a perpétué par de périodiques guerres au-dehors, ait dès le début traité l’Internationale comme un dangereux ennemi. A la veille du plébiscite, il ordonna un raid contre les membres des comités administratifs de l’Association internationale des travailleurs à travers toute la France, à Paris, à Lyon, à Rouen, à Marseille, à Brest, etc... sous le prétexte que l’Internationale était une société secrète trempant dans un complot d’assassinat contre lui, prétexte dont la complète absurdité fut bientôt dévoilée par ses propres juges. Quel était le crime réel des sections françaises de l’Internationale ? Elles avaient dit publiquement et hautement au peuple français que voter le plébiscite c’était voter pour le despotisme à l’intérieur et pour la guerre au-dehors. Ce fut effectivement leur oeuvre si, dans toutes les grandes villes, dans tous les centres industriels de France, la classe ouvrière s’est levée comme un seul homme pour rejeter le plébiscite. Par malheur, la pesante ignorance des régions rurales fit pencher la balance. Les bourses, les cabinets, les classes dominantes et la presse d’Europe célébrèrent le plébiscite comme une victoire insigne de l’empereur français sur la classe ouvrière française ; ce fut en réalité le signal de l’assassinat non d’un individu, mais de nations entières.

Le complot guerrier de juillet 1870 n’est qu’une édition corrigée du coup d’Etat de décembre 1851. A première vue, la chose parut si absurde que la France ne voulait pas la prendre réellement au sérieux. Elle croyait plutôt le député qui dénonçait les propos ministériels sur la guerre comme une simple manoeuvre de spéculation boursière. Quand, le 15 juillet, la guerre fut officiellement annoncée au corps législatif, l’opposition entière refusa de voter les crédits provisoires ; même Thiers la flétrit comme "détestable" ; tous les journaux indépendants de Paris la condamnèrent et, chose curieuse, la presse de province se joignit à eux presque unanimement.

Cependant, les membres parisiens de l’Internationale s’étaient remis au travail. Dans le Réveil du 12 juillet, ils publièrent leur manifeste : "Aux travailleurs de tous pays", dont nous extrayons les passages suivants :

"Une fois encore — disaient-ils — sous prétexte d’équilibre européen et d’honneur national, des ambitions politiques menacent la paix du monde. Travailleurs français, allemands, espagnols, que nos voix s’unissent dans un cri de réprobation contre la guerre !... La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie, ne peut être, aux yeux des travailleurs, qu’une criminelle absurdité. En réponse aux acclamations belliqueuses de ceux qui s’exonèrent de l’impôt du sang ou qui trouvent dans les malheurs publics une source de spéculations nouvelles, nous protestons, nous qui voulons la paix, le travail, la liberté !... Frères d’Allemagne ! Nos divisions n’amèneraient, des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme. Travailleurs de tous les pays ! Quoi qu’il arrive de nos efforts communs, nous, membres de l’Association internationale des travailleurs, qui ne connaissons plus de frontières, nous vous adressons, comme un gage de solidarité indissoluble, les voeux et les saluts des travailleurs de France !"

Ce manifeste de notre section de Paris fut suivi de nombreuses adresses françaises analogues, dont nous ne pouvons citer ici que la déclaration de Neuilly-sur-Seine publiée dans la Marseillaise du 22 juillet :

"La guerre est-elle juste ? La guerre est-elle nationale ? Elle est dynastique. Au nom de l’humanité, de la démocratie et des véritables intérêts de la France, nous adhérons complètement et énergiquement à la protestation de l’Internationale contre la guerre !"

Ces protestations exprimaient les véritables sentiments des ouvriers français, comme le montra bientôt un incident caractéristique. Lorsque la bande du 10 Décembre, organisée primitivement sous la présidence de Louis Bonaparte, fut lâchée travestie en "blouses" dans les rues de Paris, pour y donner le spectacle des contorsions de la fièvre guerrière, les vrais ouvriers des faubourgs y répondirent par des manifestations en faveur de la paix si écrasantes que Piétri, le préfet de police, jugea bon de mettre fin sur-le-champ à toute cette politique de rue, en arguant que le fidèle peuple de Paris avait suffisamment donné cours à son patriotisme longtemps retenu et à son exubérant enthousiasme pour la guerre.

Quel que soit le déroulement de la guerre de Louis Bonaparte contre la Prusse, le glas du Second Empire a déjà sonné à Paris.

L’Empire finira, comme il a commencé, par une parodie. Mais n’oublions pas que ce sont les gouvernements et les classes dominantes de l’Europe qui ont permis à Louis Bonaparte de jouer pendant dix-huit ans la farce féroce de l’Empire restauré.

Du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? Qui a permis à Louis Bonaparte de lui faire la guerre ? La Prusse ! C’est Bismark qui a conspiré avec ce même Louis Bonaparte, afin d’écraser l’opposition populaire à l’intérieur, et d’annexer l’Allemagne à la dynastie des Hohenzollern. Si la bataille de Sadowa avait été perdue au lieu d’être gagnée, les bataillons français auraient inondé l’Allemagne comme alliés de la Prusse. Après sa victoire, la Prusse songea-t-elle, fût-ce un instant, à opposer une Allemagne libre à une France asservie ? Tout au contraire. Conservant soigneusement toutes les beautés natives de son propre système, elle y ajouta de surcroît tous les trucs du Second Empire, son despotisme effectif et son démocratisme de carton, ses trompe-l’oeil politiques et ses tripotages financiers, sa phraséologie ronflante et ses vils tours de passe-passe. Le régime bonapartiste qui, jusqu’alors, n’avait fleuri que sur une rive du Rhin, avait maintenant sa réplique sur l’autre. D’un tel état de choses, que pouvait-il résulter d’autre que la guerre  ?

Si la classe ouvrière allemande permet à la guerre actuelle de perdre son caractère strictement défensif et de dégénérer en une guerre contre le peuple français, victoire ou défaite, ce sera toujours un désastre. Toutes les misères qui se sont abattues sur l’Allemagne après les guerres dites de libération renaîtront avec une intensité nouvelle.

Les principes de l’Internationale sont toutefois trop largement répandus et trop fermement enracinés dans la classe ouvrière allemande pour que nous ayons à redouter une issue aussi triste. Les voix des ouvriers français ont eu un écho en Allemagne. Un meeting ouvrier de masse, tenu à Brunswick, le 16 juillet, a exprimé son plein accord avec le manifeste de Paris, a rejeté toute idée d’antagonisme national contre la France et a voté des résolutions qui se terminent par ces mots :

"Nous sommes ennemis de toutes les guerres, mais par-dessus tout des guerres dynastiques. Avec une peine et une douleur profondes, nous sommes forcés de subir une guerre défensive comme un mal inévitable, mais nous appelons, en même temps, toute la classe ouvrière allemande à oeuvrer pour rendre impossible le retour de cet immense malheur social en revendiquant pour les peuples eux-mêmes le pouvoir de décider de la paix ou de la guerre, et en les rendant ainsi maîtres de leurs propres destinées."

A Chemnitz, un meeting de délégués, représentant 50 000 ouvriers saxons, a adopté à l’unanimité la résolution suivante :

"Au nom de la démocratie allemande, et spécialement des ouvriers du Parti social-démocrate, nous déclarons que la guerre actuelle est exclusivement dynastique... Nous sommes heureux de saisir la main fraternelle que nous tendent les ouvriers de France. Attentifs au mot d’ordre de l’Association internationale des travailleurs : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! nous n’oublierons jamais que les ouvriers de tous les pays sont nos amis et les despotes de tous les pays nos ennemis !"

La section berlinoise de l’Internationale a aussi répondu au manifeste de Paris :

"Nous nous joignons solennellement à votre protestation... Solennellement nous promettons que ni le son de la trompette, ni le rugissement du canon, ni la victoire, ni la défaite ne nous détourneront du travail commun pour l’union des ouvriers de tous les pays."

Nous souhaitons qu’il en soit ainsi.

A l’arrière-plan de cette guerre de suicide, la sinistre figure de la Russie est à l’affût. C’est un signe de mauvais augure que le signal de la guerre actuelle ait été donné au moment précis où le gouvernement russe avait terminé ses voies ferrées stratégiques et concentrait déjà des troupes en direction du Pruth. Quelles que soient les sympathies auxquelles les Allemands puissent à bon droit prétendre dans une guerre de défense contre l’agression bonapartiste, ils les perdraient aussitôt s’ils permettaient au Gouvernement allemand de faire appel au Cosaque et d’en accepter l’aide. Qu’ils se rappellent qu’après sa guerre d’indépendance contre Napoléon I", l’Allemagne resta pendant des dizaines d’années prosternée aux pieds du tsar.

La classe ouvrière anglaise tend une main fraternelle aux travailleurs de France et d’Allemagne. Elle se sent profondément convaincue que, quelque tournure que prenne l’horrible guerre qui s’annonce, l’alliance des ouvriers de tous les pays finira par tuer la guerre. Tandis que la France et l’Allemagne officielles se précipitent dans une lutte fratricide, les ouvriers de France et d’Allemagne échangent des messages de paix et d’amitié. Ce fait unique, sans parallèle dans l’histoire du passé, ouvre la voie à un avenir plus lumineux. Il prouve qu’à l’opposé de la vieille société, avec ses misères économiques et son délire politique, une nouvelle société est en train de naître, dont la règle internationale sera la Paix, parce que, dans chaque nation, régnera le même principe : le Travail ! Le pionnier de cette nouvelle société, c’est l’Association internationale des travailleurs.

Londres, 23 juillet 1870. [7]

La deuxième adresse, publiée le 9 septembre de la même année, après la défaite de Sedan, n’hésite pas à déclarer que la guerre de l’Allemagne est dirigée contre le peuple français et contre sa jeune République et qu’elle a le caractère d’une guerre de conquête. Elle la condamne :

Aux membres de l’association en Europe et aux Etats-Unis

Dans notre première adresse, du 23 juillet, nous disions :

"Le glas du Second Empire a déjà sonné à Paris. L’Empire finira comme il a commencé, par une parodie. Mais n’oublions pas que ce sont les gouvernements et les classes dominantes d’Europe qui ont permis à Louis Bonaparte de jouer pendant dix-huit ans la farce féroce de l’Empire restauré."

Ainsi, avant même que les opérations de guerre aient effectivement commencé, nous traitions la chimère bonapartiste comme une chose du passé.

Si nous ne nous trompions pas sur la vitalité du Second Empire, nous n’avions pas tort non plus de craindre que là guerre allemande puisse perdre "son caractère strictement défensif et dégénérer en une guerre contre le peuple français". La guerre de défense s’est terminée, en fait, avec la reddition de Louis Bonaparte, la capitulation de Sedan et avec la proclamation de la République de Paris. Mais longtemps avant ces événements, au moment même où la pourriture profonde des armées impériales fut évidente, la camarilla militaire prussienne avait opté pour la conquête. Il y avait certes sur sa route un vilain obstacle : les propres proclamations du roi Guillaume au début de la guerre. Dans son discours du trône à la Diète de l’Allemagne du Nord, il avait solennellement déclaré qu’il faisait la guerre à l’empereur des Français et non au peuple français. Le 11 août, il avait lancé un manifeste à la nation française, où il disait :

"L’empereur Napoléon a attaqué, par -terre et par mer, la nation allemande, qui désirait et désire toujours vivre en paix avec le peuple français ; j’ai assumé le commandement des armées allemandes pour repousser cette agression, et j’ai été amené par les événements militaires à franchir les frontières de la France."

Non content d’affirmer le "caractère purement défensif" de la guerre en déclarant qu’il n’assumait le commandement des armées allemandes que pour repousser l’agression, il ajoutait qu’il avait été seulement amené "par les événements militaires" à franchir les frontières de la France. Une guerre défensive peut, certes, ne pas exclure des opérations offensives dictées par les "événements militaires".

Ainsi ce roi très pieux s’était engagé devant la France et le monde à une guerre strictement défensive ? Comment le délier de cet engagement solennel ? Les metteurs en scène devaient le montrer cédant à contrecoeur à l’injonction impérieuse de la nation allemande. Ils donnèrent sur-le-champ la consigne à la bourgeoisie libérale d’Allemagne, avec ses professeurs, ses capitalistes, ses conseillers municipaux et ses gens de plume. Cette bourgeoisie qui, dans ses luttes pour la liberté civique avait, de 1846 à 1870, donné un spectacle sans exemple d’irrésolution, d’incapacité et de couardise, se sentit, bien sûr, profondément ravie de faire son entrée sur la scène européenne sous l’aspect du lion rugissant du patriotisme allemand. Elle se donna des dehors d’indépendance civique et affecta d’imposer au gouvernement prussien... quoi donc  ? Les plans secrets de ce gouvernement lui-même. Elle fit amende honorable pour sa foi persévérante et quasi religieuse en l’infaillibilité de Louis Bonaparte, en réclamant à grands cris le démembrement de la République française. Ecoutons un peu les allégations de ces intrépides patriotes !

Ils n’osent pas prétendre que le peuple d’Alsace-Lorraine brûle de se jeter dans les bras de l’Allemagne ; bien au contraire. Pour la punir de son patriotisme français, Strasbourg, que domine une citadelle indépendante de la ville, a été six jours durant bombardée d’une manière absolument gratuite et barbare, à coups d’obus explosifs "allemands" qui l’incendièrent et tuèrent un grand nombre de ses habitants sans défense ! Pourtant il fut un temps où le sol de ces provinces faisait partie de l’ancien Empire allemand. C’est pourquoi, paraît-il, le sol et les êtres humains qui y ont grandi doivent être confisqués comme propriété allemande imprescriptible. Si la carte d’Europe doit être remaniée avec cet esprit d’antiquaire, n’oublions surtout pas que l’Electeur de Brandebourg était, pour ses possessions prussiennes, le vassal de la République polonaise.

Les patriotes plus malins réclament toutefois l’Alsace et la Lorraine de langue allemande comme une "garantie matérielle" contre l’agression française. Comme cet argument méprisable a égaré bien des gens d’esprit faible, nous sommes dans l’obligation de nous y arrêter plus longuement.

Il n’y a pas de doute que la configuration générale de l’Alsace, comparée à celle de l’autre rive du Rhin, et la présence d’une grande place forte comme Strasbourg, à mi-route environ entre Bâle et Germersheim, favorisent beaucoup une invasion de l’Allemagne du Sud, tandis qu’elles opposent des difficultés particulières à une invasion de la France venant de l’Allemagne du Sud. Il n’y a, de plus, aucun doute que l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine de langue allemande donnerait à l’Allemagne du Sud une frontière beaucoup plus forte, d’autant plus qu’elle serait alors maîtresse de la crête des Vosges dans toute sa longueur et des forteresses qui en protègent les cols septentrionaux. Si Metz était annexée du même coup, la France serait momentanément privée de ses deux principales bases d’opérations contre l’Allemagne, mais cela ne l’empêcherait pas d’en construire de nouvelles à Nancy ou à Verdun. Tant que l’Allemagne possède Coblence, Mayence, Germersheim, Rastadt et Ulm, toutes bases d’opération contre la France, et pleinement utilisées dans cette guerre-ci, avec quelle apparence d’honnêteté peut-elle envier à la France Strasbourg et Metz, les deux seules forteresses de quelque importance qu’elle ait de ce côté ?

De plus, Strasbourg ne menace l’Allemagne du Sud qu’autant que celle-ci est une puissance séparée de l’Allemagne du Nord. De 1792 à 1795, l’Allemagne du Sud n’a jamais été attaquée de ce côté-là, parce que la Prusse était sa partenaire dans la guerre contre la Révolution française ; mais dès que la Prusse eut conclu une paix séparée en 1795, et abandonné le sud à lui-même, les invasions du sud de l’Allemagne, avec Strasbourg pour base, commencèrent et se poursuivirent jusqu’en 1809. En fait, une Allemagne unie peut toujours mettre Strasbourg et n’importe quelle armée française en Allemagne hors d’état de nuire, en concentrant toutes ses troupes, comme ce fut le cas dans la guerre actuelle, entre Sarrelouis et Landau, et en avançant ou en acceptant la bataille sur la ligne Mayence-Metz. Tant que le gros des troupes allemandes est posté là, toute armée française avançant de Strasbourg vers l’Allemagne du Sud serait prise à revers et verrait ses communications menacées. Si la campagne actuelle a prouvé quelque chose, c’est bien, somme toute, à quel point, d’Allemagne, il est facile d’attaquer la France.

Mais, en toute bonne foi, n’est-ce pas une absurdité et un anachronisme que de faire de considérations militaires le principe suivant lequel les frontières des nations doivent être fixées ? Si cette règle devait prévaloir, l’Autriche aurait encore droit à Venise et à la ligne du Mincio, et la France à la ligne du Rhin, pour protéger Paris qui se trouve certainement plus exposée à une attaque du nord-est que Berlin ne l’est à une attaque du sud-ouest. Si les frontières doivent être fixées suivant les intérêts militaires, il n’y aura pas de fin aux revendications territoriales, parce que toute ligne militaire est nécessairement défectueuse et peut être améliorée en annexant un peu plus de territoire ; et, de plus, cette ligne ne peut jamais être fixée d’une manière définitive et équitable parce qu’elle est toujours imposée au vaincu par le vainqueur et, en conséquence, porte déjà en elle le germe de guerres nouvelles.

Telle est la leçon de toute l’histoire. Il en est des nations comme des individus. Pour leur enlever leurs possibilités d’attaque, il faut leur enlever tous leurs moyens de défense. Il ne faut pas seulement les prendre à la gorge, mais les mettre à mort. Si jamais vainqueur prit des "garanties matérielles" pour briser les forces d’une nation, ce fut Napoléon par le traité de Tilsit et la façon dont il exécuta ce traité contre la Prusse et le reste de l’Allemagne. Pourtant, quelques années plus tard, sa puissance gigantesque se brisa comme un roseau pourri devant le peuple allemand. Que sont les "garanties matérielles" que la Prusse, dans ses rêves les plus insensés, pourrait imposer ou oserait imposer à la France, comparées aux "garanties matérielles" que Napoléon I" lui avait arrachées à elle-même ? Le résultat n’en sera pas moins désastreux cette fois-ci. L’histoire mesurera ses sanctions non au nombre de kilomètres carrés arrachés à la France, mais à la grandeur du crime qui ose faire revivre, dans la seconde moitié du XIX° siècle, la politique de conquête !

Mais, disent les porte-parole du patriotisme teuton, on ne doit pas confondre Allemands et Français. Les Allemands sont un peuple essentiellement pacifique. Sous leur sage tutelle, la conquête même se transforme de cause d’une guerre future en un gage de paix perpétuelle. Bien sûr, ce ne sont pas les Allemands qui ont envahi la France en 1792, dans le sublime dessein d’abattre à la baïonnette la Révolution du XVIII° siècle. N’est-ce pas l’Allemagne qui s’est souillé les mains en tenant sous le joug l’Italie, en opprimant la Hongrie, en démembrant la Pologne ? Son système militaire actuel qui divise toute la population mâle valide en deux parts — l’une formant une armée permanente en service et l’autre formant une armée permanente en congé — toutes deux également tenues à une obéissance passive à des chefs de droit divin, un tel système militaire est, bien sûr, "une garantie matérielle" pour maintenir la paix et, par surcroît, le but dernier de la civilisation ! En Allemagne, comme partout ailleurs, les adulateurs des puissants du jour empoisonnent l’esprit populaire par l’encens de louanges mensongères.

Indignés qu’ils prétendent être à la vue des forteresses françaises de Metz et de Strasbourg, ces patriotes allemands ne voient aucun mal au vaste système de fortifications moscovites à Varsovie, à Modlin et à Ivangorod. Alors qu’ils frémissent devant les horreurs de l’invasion impériale, ils ferment les yeux devant l’infamie de la tutelle du tsarisme.

Tout comme en 1865 des promesses furent échangées entre Louis Bonaparte et Bismarck, de même en 1870 des promesses ont été échangées entre Gortchakov et Bismarck. Tout comme Louis Bonaparte se flattait que la guerre de 1866, du fait de l’épuisement réciproque de l’Autriche et de la Prusse, ferait de lui l’arbitre suprême de l’Allemagne, de même Alexandre se flattait que la guerre de 1870, du fait de l’épuisement réciproque de l’Allemagne et de la France, ferait de lui l’arbitre suprême de l’Ouest européen. Tout comme le Second Empire tenait la Confédération de l’Allemagne du Nord pour incompatible avec son existence, de même la Russie autocratique doit se considérer en péril du fait d’un empire allemand sous direction prussienne. Telle est la loi du vieux système politique. A l’intérieur de son domaine, le gain de l’un est la perte de l’autre. L’influence prépondérante du tsar sur l’Europe prend racine dans son autorité traditionnelle sur l’Allemagne. Au moment où en Russie même des forces sociales volcaniques menacent de secouer les bases les plus profondes de l’autocratie, le tsar pourrait-il supporter une telle perte de prestige à l’étranger ? Déjà les journaux moscovites reprennent le langage des journaux bonapartistes après la guerre de 1866. Est-ce que les patriotes teutons croient réellement que paix et liberté sont garanties à l’Allemagne en jetant la France dans les bras de la Russie ? Si la fortune des armes, l’arrogance du succès et les intrigues dynastiques conduisent l’Allemagne à une spoliation du territoire français, il ne lui restera alors que deux partis possibles. Ou bien elle doit, à tout risque, devenir l’instrument direct de l’expansion russe, ou bien, après un court répit, elle devra se préparer à nouveau à une autre guerre "défensive", non pas une de ces guerres "localisées" d’invention nouvelle, mais une guerre de races, une guerre contre les races latines et slaves coalisées.

La classe ouvrière allemande a résolument donné son appui à la guerre, qu’il n’était pas en son pouvoir d’empêcher, comme à une guerre pour l’indépendance allemande et la libération de l’Allemagne et de l’Europe du cauchemar oppressant du Second Empire. Ce sont les ouvriers allemands qui, unis aux travailleurs ruraux, ont fourni les nerfs et les muscles d’armées héroïques, laissant derrière eux leurs familles à demi-mortes de faim. Décimés par les batailles au dehors, ils seront décimés une fois de plus chez eux par la misère. A leur tour ils s’avancent et réclament maintenant des "garanties" : garantie que leurs immenses sacrifices n’ont pas été faits en vain, garantie qu’ils ont conquis la liberté, garantie que la victoire sur les armées bonapartistes ne sera pas, comme en 1815, convertie en défaite du peuple allemand ; et, comme la première de ces garanties, ils réclament une paix honorable pour la France et la reconnaissance de la République française.

Le Comité central du Parti ouvrier social démocrate allemand a lancé, le 5 septembre, un manifeste insistant énergiquement sur ces garanties :

"Nous protestons, dit-il, contre l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Et nous avons conscience de parler au nom de la classe ouvrière allemande. Dans l’intérêt commun de la France et de l’Allemagne, dans l’intérêt de la paix et de la liberté, dans l’intérêt de la civilisation occidentale contre la barbarie orientale, les ouvriers allemands ne toléreront pas sans dire mot l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine... Nous nous tiendrons fidèlement aux côtés de nos camarades ouvriers de tous les pays pour la cause commune internationale du prolétariat."

Malheureusement, nous ne pouvons compter sur la réussite immédiate. Si les ouvriers français n’ont pas pu, en pleine paix, arrêter l’agresseur, les ouvriers allemands ont-ils plus de chance d’arrêter le vainqueur au milieu du cliquetis des armes ? Le manifeste des ouvriers allemands demande que Louis Bonaparte soit livré comme criminel de droit commun à la République française. Leurs gouvernants, au contraire, font déjà tous leurs efforts pour le réinstaller aux Tuileries comme l’homme le plus propre à ruiner la France. Quoi qu’il en soit, l’histoire montrera que la classe ouvrière allemande n’est pas faite d’une matière aussi malléable que la bourgeoisie allemande. Elle fera son devoir.

Comme elle, nous saluons l’avènement de la république en France ; mais ce n’est pas sans éprouver des appréhensions qui, nous l’espérons, se révéleront sans fondement. Cette république n’a pas renversé le trône, mais simplement pris sa place laissée vacante. Elle a été proclamée non comme une conquête sociale, mais comme une mesure de défense nationale. Elle est dans les mains d’un gouvernement provisoire composé en partie d’orléanistes notoires, en partie de républicains bourgeois, sur quelques-uns desquels l’insurrection de juin 1848 a laissé son stigmate indélébile. La division du travail entre les membres de ce gouvernement ne présage rien de bon. Les orléanistes se sont saisis des positions fortes de l’armée et de la police, alors qu’aux républicains déclarés sont échus les ministères où l’on parle. Quelques-uns de leurs premiers actes montrent assez clairement qu’ils ont hérité de l’empire non seulement des ruines, mais aussi la peur de la classe ouvrière. Si, au nom de la république, on promet maintenant, avec des paroles excessives, des choses impossibles, n’est-ce pas par hasard qu’on finisse par réclamer un gouvernement "possible" ? Aux yeux de certains bourgeois qui en ont assumé la charge, la république ne devrait-elle pas, par hasard, servir de transition à une restauration orléaniste ?

La classe ouvrière française se trouve donc placée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ; mais en même temps ils ne doivent pas se laisser entraîner par les souvenirs nationaux de 1792, comme les paysans français se sont laissé duper par les souvenirs nationaux du Premier Empire. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir. Que calmement et résolument ils profitent de la liberté républicaine pour procéder méthodiquement à leur propre organisation de classe. Cela les dotera d’une vigueur nouvelle, de forces herculéennes pour la régénération de la France et pour notre tâche commune, l’émancipation du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la République.

Les ouvriers anglais ont déjà pris des mesures pour vaincre, par une pression salutaire venant de l’extérieur, la répugnance de leur gouvernement à reconnaître la République française. L’atermoiement actuel du Gouvernement britannique a probablement pour but de racheter la guerre de 1792 contre les jacobins et contre son indécente hâte de jadis à sanctionner le coup d’Etat. Les ouvriers anglais réclament aussi de leur gouvernement qu’il s’oppose de tout son pouvoir au démembrement de la France, qu’une partie de la presse anglaise est assez impudente pour réclamer à grands cris. C’est la même presse qui, pendant vingt ans, a porté aux nues Louis Bonaparte comme la providence de l’Europe et a encouragé avec frénésie la révolte des négriers américains. Maintenant, comme alors, elle besogne pour le négrier.

Que les sections de l’Association internationale des travailleurs dans tous les pays appellent à l’action la classe ouvrière. Si les ouvriers oublient leur devoir, s’ils demeurent passifs, la terrible guerre actuelle ne sera que la fourrière de conflits internationaux encore plus terribles et conduira dans chaque nation à un triomphe renouvelé sur l’ouvrier, des seigneurs du sabre, de la terre et du capital.

Vive la République !

Londres, le 9 septembre 1870. [8]

Les représentants socialistes au Reichstag de l’Allemagne du Nord, Wilhelm Liebknecht et August Bebel, s’opposèrent avec beaucoup de courage à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne et aux nouveaux crédits de guerre réclamés par le gouvernement.

Ils déposèrent une proposition de laquelle une citation doit être relevée ici :

Considérant que la guerre, menée après le 4 septembre en complète contradiction avec la parole donnée par le roi, n’est plus une guerre menée contre le gouvernement impérial et l’armée impériale, qui n’existent plus, mais une guerre contre le peuple français, non une guerre de défense, mais une guerre de conquête, non une guerre pour l’indépendance de l’Allemagne, mais une guerre pour l’oppression de la noble nation française... le Reichstag décide de rejeter les crédits de guerre demandés et demande au chancelier d’agir pour conclure le plus rapidement possible la paix avec la République française, en renonçant à toute annexion du territoire français. [9]

Cette proposition fut défendue, le 26 novembre 1870, par Bebel, dans le plus grand tumulte. Elle permit à Liebknecht d’affirmer encore :

Le crédit qu’on réclame de nous est destiné à réaliser l’annexion, ainsi que l’affirme le discours du trône. L’annexion, cependant, ne nous apportera pas la paix, mais la guerre. Après la conclusion de la paix, elle crée un danger de guerre permanent, elle renforce, en Allemagne, la dictature militaire.

Cette proposition, mise aux voix, ne recueillit que cinq voix. Le 28 novembre, en troisième lecture, le président interdit à Liebknecht de parler et de répondre aux attaques des adversaires.

Lors de sa reconstitution à Paris, en 1889, l’Internationale engagea la lutte contre les armées permanentes et, prenant exemple sur la Suisse, préconisa l’armée de milices, le peuple en armes, pour la défense de la démocratie et de l’indépendance.

Le premier congrès de la II° Internationale, réuni à Paris en 1889, affirmait :

Le congrès international ouvrier socialiste de Paris,

considérant : que l’armée permanente ou la forme armée au service de la classe régnante ou possédante est la négation de tout régime démocratique ou républicain, l’expression militaire du régime monarchique ou oligarchique et capitaliste, un instrument de coups d’Etat réactionnaires et d’oppression sociale ; que, résultat et cause du système de guerres agressives, danger constant de conflits internationaux, l’armée permanente et la politique offensive dont elle est l’organe, doivent faire place à la politique défensive et pacifique de la démocratie, à l’organisation du peuple entier exercé, armé, non plus pour le pillage et la conquête, mais pour la sauvegarde de son indépendance et de ses libertés ; que l’armée permanente, cause incessante de guerre est, ainsi que l’histoire le démontre, incapable de défendre un pays contre les forces supérieures d’une coalition et que la défaite laisse le pays désarmé à la merci des vainqueurs, tandis que la nation préparée, organisée, armée, serait inaccessible à l’invasion ; que l’armée permanente est la désorganisation de sa meilleure jeunesse, à la période d’apprentissage, d’études, de plus grande activité et d’action ; qu’ainsi le travail, la science et l’art se trouvent stérilisés, arrêtés dans leur essor ; le citoyen, l’individu, la famille atteints dans leur existence, dans leur développement ; qu’au contraire, dans l’armée vraiment nationale, ou nation armée, le citoyen poursuit dans la vie nationale le développement de ses aptitudes, de ses facultés, exerce ses fonctions militaires comme un attribut nécessaire de sa qualité de citoyen ; considérant : que l’armée permanente, par les charges incessamment accrues de la dette de guerre, par les impôts et les emprunts toujours aggravés qu’elle motive, est une cause de misère et de ruine. Répudie hautement les projets belliqueux entretenus par les gouvernants aux abois ; affirme la paix comme condition première et indispensable de toute émancipation ouvrière ; et réclame, avec la suppression des armées permanentes, l’armement général du peuple sur les bases suivantes : l’armée nationale ou la nation armée formée de tous les citoyens valides, organisés par région, de telle sorte que chaque ville, chaque canton ait son bataillon, composé de citoyens qui se connaissent, réunis, armés, équipés et prêts à marcher, s’il le faut, dans les vingt-quatre heures. A chacun son fusil et son équipement à domicile, comme en Suisse, pour la défense des libertés publiques et de la sécurité nationale. Le congrès déclare, en outre, que la guerre, produit fatal des conditions économiques actuelles, ne disparaîtra définitivement qu’avec la disparition même de l’ordre capitaliste, l’émancipation du travail et le triomphe international du socialisme. [10]

En 1891, à Bruxelles, l’Internationale s’engage plus nettement dans la lutte contre la guerre et ne parle plus d’armée nécessaire pour défendre la démocratie et l’indépendance.

Le congrès déclare que le militarisme qui pèse sur l’Europe est le résultat fatal de l’état permanent de guerre ouverte ou latente imposé à la société par le régime d’exploitation de l’homme par l’homme et la lutte de classe qui en est la conséquence ; affirme que toutes les tentatives ayant pour objet l’abolition du militarisme et l’avènement de la paix entre les peuples — quelque généreuses qu’en soient les intentions — ne sauraient qu’être utopiques et impuissantes si elles n’atteignent pas les sources économiques du mal ; que seule la création d’un ordre socialiste mettant fin à l’exploitation de l’homme par l’homme mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive ; que, par la suite, le devoir et l’intérêt de tous ceux qui veulent en finir avec la guerre est d’entrer dans le Parti socialiste international, qui est le véritable et unique parti de la paix. En conséquence, le congrès, en présence de la situation chaque jour plus menaçante de l’Europe et des excitations chauvines des classes gouvernantes dans les différents pays fait appel à tous les travailleurs pour protester par une agitation incessante contre toutes les velléités de guerre et contre les alliances qui les favorisent et, pour hâter, par le développement de l’organisation internationale du prolétariat, le triomphe du socialisme ; déclare que c’est le seul moyen de conjurer la catastrophe d’une guerre générale dont les travailleurs auraient à supporter tous les frais ; et entend, dans tous les cas, rejeter devant l’histoire et l’humanité, sur les classes dirigeantes, la responsabilité de tout ce qui pourrait survenir. [11]

A Zurich, en 1893, l’Internationale précise son action contre la guerre. Elle ne réclame plus la création d’armées de milices. Sans doute l’exemple de l’armée suisse l’a-t-il convaincue que le peuple en armes n’est pas la solution socialiste au militarisme et à la guerre. Elle affirme : "Les mandataires du parti ouvrier dans les assemblées délibérantes doivent repousser tous les crédits militaires. Ils doivent réclamer le désarmement."

La position des ouvriers en cas- de guerre est définie d’une façon précise par la résolution du congrès de Bruxelles sur le militarisme. La démocratie socialiste internationale révolutionnaire, dans tous les pays, doit s’élever de toutes ses forces contre les appétits chauvins des classes dirigeantes, elle doit consolider toujours plus étroitement les liens de la solidarité entre les ouvriers de tous les pays ; elle doit travailler sans relâche à vaincre le capitalisme qui divise l’humanité en deux grands camps ennemis et provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle. Les mandataires du parti ouvrier dans les assemblées délibérantes doivent repousser tous les crédits militaires ; ils doivent sans cesse protester contre les armées permanentes et réclamer le désarmement. Tout le Parti socialiste doit prêter son appui à toutes les associations qui ont pour but la paix universelle. [12]

En 1896, le congrès de Londres s’efforce de rendre la guerre impossible par l’institution d’un tribunal arbitral international. Le peuple doit être appelé à décider lui-même de la question de la guerre et de la paix si les gouvernements n’acceptent pas l’arbitrage, mais le congrès revient à la notion de "la nation armée" :

La classe prolétarienne seule peut avoir la volonté sérieuse et le pouvoir de réaliser la paix du monde.

Elle réclame : 1. La suppression simultanée des armées permanentes et l’organisation de la nation armée ; 2. L’institution d’un tribunal arbitral international dont les décisions sont souveraines ; 3. La décision définitive sur la question de guerre ou de paix laissée directement au peuple pour le cas où les gouvernements n’accepteraient pas la sentence arbitrale. Et elle proteste contre le système des traités secrets. Mais la classe prolétarienne ne pourra, en cette matière comme en n’importe quelle autre revendication ouvrière, arriver réellement à son but qu’en conquérant une action maîtresse sur la législation et en s’alliant au socialisme international seul à même d’assurer la paix et d’amener la véritable fraternité des peuples. [13]

Le congrès de Paris, en 1900, renouvelle le devoir, pour les députés, de voter contre tous les crédits militaires et la nécessité de l’éducation et de l’agitation antimilitaristes.

Le congrès déclare qu’il y a lieu de redoubler, dans tous les pays, de zèle, d’énergie, de vigueur, dans la lutte quotidienne contre le militarisme, qu’il y a lieu surtout d’opposer à l’alliance de la bourgeoisie et des gouvernements impériaux l’alliance des prolétaires de tous les pays. Le congrès indique, comme moyens d’action : 1. Les différents partis socialistes sont engagés à poursuivre avec soin l’éducation et l’organisation de la jeunesse en vue de combattre le militarisme ; 2. Les députés socialistes, dans tous les pays, s’engagent à voter contre toute dépense militaire et contre toute dépense pour la flotte et les expéditions militaires coloniales ; 3. La Commission socialiste internationale permanente sera chargée d’entamer et de régler, dans tous les cas d’importance internationale, un mouvement de protestation et d’agitation antimilitaristes uniforme et commun dans tous les pays. Le congrès proteste contre les soi-disant conférences de la paix, comme celle de La Haye qui, dans la société actuelle, ne peuvent aboutir qu’à des déceptions fâcheuses, comme l’a démontré dernièrement la guerre du Transvaal. [14]

Mais c’est au congrès de Stuttgart, en 1907, que la II° Internationale, au cours de longs débats, a cherché une solution au problème de la guerre. Une commission spéciale fut élue au congrès. Elle tint plusieurs séances au cours desquelles des discussions passionnées eurent lieu entre délégués français et allemands. Des thèses divergentes s’affrontèrent.

La délégation française était divisée, comme le Parti socialiste l’avait été à son quatrième congrès national, tenu à Nancy du 11 au 14 août 1907. A ce congrès, trois tendances fondamentales s’étaient affrontées.

Celle de Jules Guesdes considérait la propagande antimilitariste développée dans la classe ouvrière française comme un obstacle à la réalisation du socialisme. En conséquence, elle condamnait les moyens préconisés par cet antimilitarisme dupe ou complice (depuis la désertion et la grève militaire jusqu’à l’insurrection) qui ne font que compliquer et rendre difficiles la propagande et le recrutement socialistes, éloignant ainsi le moment où le prolétariat sera suffisamment organisé et fort pour en finir par la révolution sociale avec tout militarisme et toute guerre, et déclarait que la seule campagne contre le militarisme et pour la paix qui ne soit pas une utopie ou un péril est la campagne socialiste qui organise les travailleurs du monde entier pour la destruction du capitalisme et qu’en attendant c’est par la réduction du service militaire poursuivie internationalement, par le refus simultané de tout crédit pour la guerre, pour la marine et pour les colonies et par l’armement général du peuple substitué à l’armée permanente que pourront être conjurés, dans la mesure du possible, les conflits internationaux. [15]

La tendance d’Hervé s’attaquait au patriotisme et préconisait la grève militaire et l’insurrection comme réponse socialiste à toute déclaration de guerre :

Le congrès, considérant que peu importe aux prolétaires l’étiquette nationale et gouvernementale des capitalistes qui les exploitent, que l’intérêt de classe des travailleurs est, sans diversion possible, la lutte contre le capitalisme international, répudie le patriotisme bourgeois et gouvernemental qui affirme mensongèrement l’existence d’une communauté d’intérêts entre tous les habitants d’un même pays ; affirme que le devoir des socialistes de tous les pays est de ne se battre que pour instituer le régime collectiviste ou communiste et le défendre lorsqu’ils auront réussi à l’établir et, en présence des incidents diplomatiques qui, de divers côtés, menacent la paix de l’Europe, invite tous les citoyens à répondre à toute déclaration de guerre, de quelque côté qu’elle vienne, par la grève militaire et l’insurrection. [16]

Le groupe Vaillant, appuyé par Jaurès, s’opposait à l’attitude expectative et passive de Guesdes devant la guerre et à l’extrémisme verbal d’Hervé :

Le congrès, confirmant les décisions des précédents congrès internationaux et du Bureau international considère la solidarité internationale des prolétaires et des socialistes de toutes les nations comme leur premier devoir ; leur rappelle qu’au r’ Mai ils manifestent chaque année pour elle et pour sa première conséquence nécessaire, le maintien de la paix internationale ; et les invite au moment où, en présence de la révolution russe naissante, du tsarisme aux abois et des impérialismes voisins songeant à le secourir ; où, devant les entreprises de pirateries capitalistes et coloniales incessantes, le Bureau international et la Conférence interparlementaire ont dû, avec l’assentiment des partis socialistes de tous les pays, prendre les dispositions nécessaires pour réunir leurs délégués et les mettre à même, en cas de conflit international menaçant, de décider les mesures pour le prévenir et l’empêcher ; les invite à rendre possible l’effet de ces décisions au moyen de l’organisation ouvrière socialiste nationale et internationale d’une action préparée, ordonnée et combinée, qui mette en chaque pays, tout d’abord dans les pays concernés, et suivant les circonstances, en activité, toute l’énergie et tout l’effort de la classe ouvrière et du Parti socialiste pour la prévention et l’empêchement de la guerre par tous les moyens, depuis l’intervention parlementaire, l’agitation publique, les manifestations populaires, jusqu’à la grève générale ouvrière et à l’insurrection. [17]

La résolution d’Hervé ne recueillit que 41 voix et fut rejetée par 251 voix.

La résolution de Jules Guesde recueillit 123 voix et fut repoussée par 175 voix.

Le congrès de Nancy accepta la résolution Vaillant—Jaurès par 169 voix contre 126.

Le congrès de Nancy devait préparer le congrès international de Stuttgart.

Les trois projets français furent présentés et défendus à Stuttgart par leurs promoteurs.

Les social démocrates allemands opposaient à ces motions un seul projet de Bebel, ainsi conçu :

Les guerres entre Etats basés sur l’ordre économique capitaliste sont généralement des conséquences de leur concurrence rivale sur le marché mondial, car chaque Etat ne tend pas seulement à s’assurer l’usage de ses débouchés, mais encore à en acquérir de nouveaux, politique dans laquelle l’asservissement de peuples étrangers et la confiscation de leurs terres jouent le rôle principal. Les guerres sont favorisées par les préjugés d’un peuple contre un autre, préjugés que l’on cultive systématiquement chez les nations civilisées, dans l’intérêt des classes dominantes. Les guerres sont donc de l’essence du capitalisme ; elles ne cesseront que lorsque l’ordre capitaliste sera supprimé ou lorsque la grandeur des sacrifices en hommes et en argent, exigés par le développement de la technique militaire, et la révolte provoquée par les armements auront poussé les peuples à renoncer à ce système. La classe ouvrière particulièrement, chez laquelle on recrute de préférence les combattants et qui, principalement, doit en faire les sacrifices matériels, est l’adversaire naturel des guerres, parce que celles-ci sont en contradiction avec le but qu’elle poursuit : la création d’un nouvel ordre économique basé sur la conception socialiste et destiné à traduire en réalité la solidarité des peuples. C’est pourquoi le congrès considère qu’il est du devoir de tous les travailleurs de combattre de toutes leurs forces les armements de terre et de mer en signalant le caractère de classe de la société bourgeoise et les mobiles qui poussent au maintien des antagonismes nationaux, et de refuser tout soutien pécuniaire à cette politique. Le congrès voit dans l’organisation démocratique du système de défense, comprenant tous les citoyens en état de porter les armes, une garantie réelle rendant impossibles les guerres agressives et facilitant la disparition des antagonismes nationaux. Quand une guerre menace d’éclater, les travailleurs et leurs représentants parlementaires des pays concernés sont obligés de faire tout leur possible pour éviter que la guerre n’éclate, en recourant aux moyens qui leur semblent les plus efficaces, et, dans les cas où elle éclaterait quand même, de faire en sorte qu’elle prenne fin rapidement. [18]

La commission du congrès de Stuttgart était composée des délégués suivants :

Allemagne : Bebel, Vollmar, D’ Südekum, Herm. Sachse.

Angleterre : H. Russel Smart, A. Gossip, J. Gribble, A. Scheu.

Argentine : Jacques Joudelewsky, Achille Cambier, Manuel Ugarte.

Autriche : Victor Adler, Mathias Eldersch, Anton Schrammel, Leopold Winarsky.

Belgique : H. de Man, L. Troclet, L. Furnemont, E. Vandervelde.

Bohême : Emmanuel Skatula, Tusar Vlastimil, D’ Alfred Meissner, Anton Nemec.

Bulgarie : Janko Sakassoff, Vassil Kolarov, Sava Sabeff.

Danemark : P. Knudsen, K. M. Klausen, F. G. Borgbjerg, Harald Jensen.

Espagne : M. Garcia Cortes, R. Garcia Ormaechea.

Etats-Unis : Fred. V. Ball, Boris Reinstein, E. E. Carr, Hugo Pick.

France : Jules Guesdes, G. Hervé, J. Jaurès, E. Vaillant.

Hollande : J. H. Schaper, H. Roland-Holst.

Hongrie : D. Bokanyi, Sander Csizmadia, Jos. Sachse, Garbai.

Italie : A. Costa, E. Ferri, F. Weiss.

Norvège : C. Jeppesen.

Pologne : Ivan Mirski, Stefan Karski, Rosa Luxembourg, Wysocki.

Russie : N. Lénine, Z. Martoff, E. Aknouni, J. Bistrenin.

Suède : Hj Branting, G. Môller, F. W. Thorsson, B. Lidfors.

Suisse : K. Moor, Ph. Meister, J. Sigg, O. Lang. [19]

Après plusieurs jours de débats parfois violents, opposant Français et Allemands, les délégués allemands repoussèrent toute résolution prévoyant une action précise, en déclarant qu’elle mettrait en péril la puissante organisation du parti appuyée par plus de trois millions d’électeurs et soulignèrent leur solidarité avec leur nation, si elle était menacée. La commission se mit d’accord sur un texte de compromis élaboré par une sous-commission dont faisaient partie, pour l’Allemagne, Bebel et Vollmar ; pour l’Angleterre, Scheu et Russel Smart ; pour l’Autriche, Adler et Skatula ; pour la France, Jaurès et Guesdes ; pour l’Italie, Ferri et Costa ; pour la Russie et la Pologne, Bistrenin et Rosa Luxembourg ; pour la Scandinavie, Branting ; pour la Suisse, Sigg ; Vandervelde en était le rapporteur.

Cette résolution, comme celle de Bâle, joua un rôle considérable dans la préparation des conférences de Zimmerwald et de Kienthal. Le texte de Bebel fut pris comme base, mais amendé par une série de propositions de Rosa Luxembourg, de Lénine et de Martov, entre autres celle concernant une adjonction au dernier paragraphe.

Finalement, le texte présenté par Vandervelde fut accepté à l’unanimité par le congrès. Il a la teneur suivante :

Le congrès confirme les résolutions des précédents congrès internationaux concernant l’action contre le militarisme et l’impérialisme et rappelle que l’action contre le militarisme ne peut pas être séparée de l’ensemble de l’action contre le capitalisme. Les guerres entre Etats capitalistes sont en général les conséquences de leur concurrence sur le marché du monde, car chaque Etat ne tend pas seulement à s’assurer des débouchés, mais à en acquérir de nouveaux, principalement par l’asservissement des peuples étrangers et par la confiscation de leurs terres.

Ces guerres résultent de la concurrence incessante provoquée par les armements du militarisme qui est l’un des instruments principaux de la domination de la bourgeoisie et de l’asservissement économique et politique de la classe ouvrière. Les guerres sont favorisées par les préjugés nationalistes que l’on cultive systématiquement dans l’intérêt des classes dominantes, afin de détourner la masse prolétarienne de ses devoirs de classe et de ses devoirs de solidarité internationale. Elles sont donc de l’essence du capitalisme et ne cesseront que par la suppression du système capitaliste, ou bien, quand la grandeur des sacrifices en hommes et en argent exigée par le développement de la technique militaire et par la révolte provoquée par les armements auront poussé les peuples à renoncer à ce système. La classe ouvrière chez laquelle on recrute de préférence les combattants et qui, principalement, doit en supporter les sacrifices matériels, est l’adversaire naturel des guerres parce que celles-ci sont en contradiction avec le but qu’elle poursuit : la création d’un nouvel ordre économique basé sur la conception socialiste destinée à traduire en réalité la solidarité des peuples. C’est pourquoi le congrès considère qu’il est du devoir de tous les travailleurs et de leurs mandataires dans les parlements de combattre de toutes leurs forces les armements de terre et de mer, en signalant le caractère de classe de la société bourgeoise et les mobiles qui poussent au maintien des antagonismes nationaux, de refuser tout soutien pécuniaire à cette politique et aussi de s’appliquer à ce que la jeunesse prolétarienne soit élevée dans les idées socialistes de la fraternité des peuples et éveillée systématiquement à la conscience de classe. Le congrès voit dans l’organisation démocratique d’un système de milice, destiné à remplacer les armées permanentes, une garantie réelle rendant impossibles les guerres agressives et facilitant la disparition des antagonismes nationaux. L’Internationale ne peut pas enfermer d’avance dans des formules rigides l’action nécessairement diverse, selon les temps et les milieux, des divers partis nationaux, mais elle a le devoir d’intensifier et de coordonner le plus possible les efforts de la classe ouvrière contre le militarisme et contre la guerre. En fait, depuis le congrès international de Bruxelles, le prolétariat, tout en poursuivant sa lutte incessante contre le militarisme par le refus des dépenses militaires et navales, par l’effort de démocratisation de l’armée, a recouru avec une vigueur et une efficacité croissantes aux moyens les plus variés pour prévenir les guerres ou pour y mettre un terme, ou pour faire servir à l’affranchissement de la classe ouvrière l’ébranlement communiqué par la guerre à toutes les couches sociales : ainsi notamment l’entente des trades unions anglaises et des syndicats ouvriers français après la crise de Fachoda pour assurer la paix et rétablir les bons rapports entre la France et l’Angleterre ; l’action du Parti socialiste au Parlement français et au Parlement allemand dans la crise du Maroc ; les manifestations populaires organisées à cet effet par les socialistes de France et d’Allemagne ; l’action concertée des socialistes autrichiens et des socialistes italiens réunis à Trieste pour prévenir un conflit entre les deux Etats ; l’intervention vigoureuse de la classe ouvrière de Suède pour empêcher une attaque contre la Norvège ; enfin, les héroïques sacrifices et combats de masse des socialistes, des ouvriers et des paysans de Russie et de Pologne pour empêcher la guerre déchaînée par le tsarisme, pour y mettre un terme et pour faire jaillir de la crise la liberté des peuples de Russie et du prolétariat ; tous ces efforts, donc, attestent la puissance croissante de la classe ouvrière et son souci croissant de maintenir la paix par d’énergiques interventions. L’action de la classe ouvrière sera d’autant plus efficace qu’une propagande incessante aura préparé les esprits à un vigoureux effort et que l’action des divers partis nationaux sera plus fortement stimulée et coordonnée par l’Internationale. Le congrès est convaincu, en outre, que sous la pression du prolétariat, la pratique sérieuse de l’arbitrage international se substituera, pour tous les litiges, aux pitoyables tentatives des gouvernements bourgeois, et qu’ainsi pourra être assuré aux peuples le bienfait du désarmement général qui permettra d’appliquer aux progrès de la civilisation les immenses ressources d’énergie et d’argent dévorées par les armements et par la guerre. Le congrès déclare : Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière, dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les parlements, avec l’aide du Bureau international du travail, force d’action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent le mieux appropriés et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et de la situation politique générale. Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. [20]

L’unanimité ne fut réalisée sur ce texte de compromis que pour donner l’impression, à l’extérieur, que l’Internationale socialiste était unie et décidée à s’opposer à la guerre. Cependant, quelques délégués ont fait des remarques qui en réduisent la portée. Bebel et les délégués allemands, Victor Adler et les délégués autrichiens ont souligné la nécessité, pour chaque pays, de garder son autonomie et de laisser à tous les partis la liberté d’action complète, d’après les circonstances.

Jean Sigg, délégué suisse, a insisté pour qu’on ne recommande pas la "nation armée" qui, en Suisse et en Scandinavie, serait un retour au militarisme. Jaurès, par contre, insistait sur la nécessité de coordonner internationalement les mouvements antimilitaristes. Le Suédois Branting ne comprenait pas les raisons pour lesquelles on indiquait à certains pays la nation armée comme acheminement vers le désarmement. L’Anglais Russel Smart regretta que, dans le texte, il soit encore question d’une armée de milice, et l’Américain Carr affirma : "A mon avis, le socialisme et l’armement du peuple sont des concepts inconciliables... C’est encore du militarisme ; or nous voulons briser les armées... Il importe donc que nous votions une résolution exigeant le désarmement, combattant les tendances militaristes." [21]

Il était nécessaire d’analyser les délibérations et les résolutions de ce congrès parce qu’il a démontré, malgré la résolution d’unanimité, qu’il n’y avait pas d’unité de vues entre les partis et que l’Internationale se contentait de belles déclarations, tandis que chaque parti réservait sa liberté d’action. Toutefois, on parlait encore d’actions contre les guerres et contre les gouvernements qui les déclenchent. Mais il apparaissait qu’une action internationale coordonnée était impossible. D’autre part, les discussions avaient démontré que le nationalisme et le patriotisme étaient vivaces dans les sections de l’Internationale. On pouvait douter de leur internationalisme et de son efficacité contre la guerre.

En 1910, le congrès international de Copenhague vota une nouvelle résolution qui contient quelques propositions intéressantes, en particulier les principes de l’arbitrage obligatoire, du désarmement général, de la limitation des armements maritimes, de l’abolition de la diplomatie secrète et du refus des crédits militaires.

La résolution engageait le Bureau socialiste international à agir en cas de danger :

Le congrès constate que, dans les dernières années, malgré les congrès de la paix et les déclarations pacifistes des gouvernements, les armements ont été augmentés d’une façon considérable. En particulier la concurrence des armements maritimes, dont la dernière phase est la construction des dreadnoughts, entraîne non seulement un gaspillage insensé des deniers publics pour des buts stériles et est cause, par conséquent, du manque de ressources et de l’absence de dépenses pour les réformes sociales et pour la législation protectrice du travail ; elle menace aussi d’épuiser matériellement toutes les nations par les charges intolérables des impôts indirects et tous les Etats par la ruine des finances publiques. En même temps ce sont ces armements précisément qui ont menacé encore dernièrement la paix du monde, comme ils en seront forcément la menace perpétuelle. En face de cette évolution, qui est un danger à la fois pour la civilisation humaine, pour la prospérité des peuples et pour l’existence des masses, le congrès confirme les résolutions des congrès antérieurs et, en particulier, celles du congrès de Stuttgart, et rappelle : que les travailleurs de tous les pays n’ont entre eux ni démêlés ni désaccord de nature à provoquer une guerre ; que les guerres ne sont actuellement causées que par le capitalisme et particulièrement par la concurrence économique internationale des Etats capitalistes sur le marché du monde, et par le militarisme qui est un des instruments les plus puissants de la domination bourgeoise à l’intérieur pour l’asservissement économique et politique du prolétariat. Les guerres ne cesseront complètement qu’avec la disparition de la société capitaliste. La classe ouvrière, qui supporte les charges les plus lourdes de la guerre et a le plus à en souffrir est donc la plus intéressée à leur disparition. Le prolétariat socialiste organisé dans tous les pays est donc le seul garant sûr de la paix du monde. C’est pourquoi le congrès engage à nouveau les partis ouvriers à répandre la lumière sur les causes des guerres dans tout le prolétariat et en particulier dans la jeunesse, et à éduquer cette dernière dans l’esprit de la fraternité des peuples. Le congrès, en maintenant, pour les représentants socialistes dans les parlements, l’obligation plusieurs fois déjà répétée de combattre de toutes leurs forces les armements et de refuser pour cette destination toute dépense financière, attend de ces députations : a) qu’elles réclament sans cesse la solution obligatoire de tous les conflits entre Etats par des cours d’arbitrage internationales ; b) qu’elles renouvellent constamment les propositions tendant au désarmement général et, d’abord et avant tout, les propositions de conclure des conventions limitant les armements maritimes et d’abolir le droit de prise maritime ;

c) qu’elles réclament l’abolition de la diplomatie secrète et la publication de tous les traités existants et futurs entre gouvernements ;

d) qu’elles réclament avec insistance l’autonomie de tous les peuples et les défendent contre toute attaque belliqueuse et contre toute oppression. Le Bureau socialiste international aidera tous les groupes parlementaires socialistes dans la lutte contre le militarisme par l’envoi de documents et tendra à amener une action commune de ces groupes. Pour les cas de complications guerrières, le congrès confirme la motion antimilitariste du congrès de Stuttgart, qui dit :

"Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les parlements, avec l’aide du Bureau international, force d’action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent le mieux appropriés et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale. Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste."

Afin d’assurer l’exécution de ces mesures, le congrès invite le Bureau socialiste international à faire, pour les cas de conflits internationaux, entre les partis ouvriers des pays intéressés l’entente pour une action commune, afin d’empêcher la guerre. En tout cas où il y aurait menace de conflit entre deux ou plusieurs pays, s’il y a hésitation ou retard de décision de leurs partis nationaux consultés, le secrétaire du BSI, sur la demande d’au moins un des prolétariats intéressés, convoquera d’urgence le BSI et la Commission interparlementaire qui devront aussitôt se réunir, soit à Bruxelles, soit en tout lieu qui, suivant les circonstances, paraîtrait mieux convenir. [22]

Lors de la guerre balkanique de 1912, les divers partis socialistes des Balkans, fidèles aux décisions des congrès, se sont opposés à leurs gouvernements et à la guerre en refusant les crédits de guerre. Le congrès de Bâle fut une nouvelle grande manifestation de solidarité internationale contre la guerre. Cependant, dans les coulisses, les mêmes incertitudes qu’à Stuttgart s’y sont manifestées, les social‑ démocrates allemands se refusant toujours à préciser l’action commune qui pourrait être entreprise. Cette incertitude dura jusqu’à la veille des déclarations de guerre de juillet et août 1914. Socialistes allemands et français ne purent se mettre d’accord, en juillet 1914, sur le refus simultané des crédits de guerre, alors que tous les congrès avaient décidé que les parlementaires socialistes s’opposeraient au vote des budgets militaires !

Les gouvernements n’étaient pas dupes des déclarations des congrès, des meetings et des manifestations contre la guerre. Tant que les socialistes, malgré leur internationalisme de façade, affirmaient leur fidélité à la nation et leur amour de la patrie dont ils entendaient défendre l’indépendance, ils ne craignaient aucune action de la classe ouvrière contre la mobilisation.

Bebel ne déclarait-il pas au congrès de Stuttgart :

Hervé dit que la patrie est une patrie des classes dominantes et n’intéresse pas le prolétariat. On peut trouver une idée identique dans le Manifeste communiste où il est dit  : "Le prolétariat n’a pas de patrie." Mais les élèves de Marx et d’Engels ont déclaré qu’ils n’étaient plus de l’avis du Manifeste et ils ont pris une attitude positive au cours des dernières années dans les questions européennes qui ont un intérêt national. Nous ne combattons pas la patrie elle-même. La patrie appartient plus au prolétariat qu’aux classes dominantes. [23]

Pour le cas où des troubles seraient à redouter, les polices avaient dressé des listes de meneurs et de suspects à arrêter ou à supprimer lors de la mobilisation.

Les seules dupes de la propagande antimilitariste de l’Internationale étaient les socialistes eux-mêmes, les trois millions d’électeurs de la social démocratie allemande et le million de socialistes ayant soutenu le Parti socialiste français.

Au moment du congrès de Bâle, en 1912, de grands meetings avaient été organisés dans toutes les capitales d’Europe. J’étais alors étudiant en théologie à la Faculté protestante de Paris. J’ai assisté au grand meeting du Pré-Saint-Gervais, que le Gouvernement français avait interdit dans la ville de Paris. Plus de cent mille ouvriers de Paris étaient venus acclamer Vandervelde, président de l’Internationale, et Scheidemann, représentant de la social-démocratie allemande. Une formidable ovation fut faite à ce dernier lorsqu’il déclara : "Jamais les travailleurs allemands ne tireront contre leurs camarades de France !"

A Paris, dans des meetings publics, les anarchistes donnaient de véritables cours pour saboter la mobilisation.

Le peuple croyait à l’action conjointe des sections de l’Internationale. Les ouvriers russes, qui s’étaient insurgés lors de la guerre russo-japonaise, en 1905, accompagnaient leurs manifestations de grandes grèves. Des manifestations de rues avaient eu lieu, les derniers jours de juillet 1914, à Berlin, à Paris et dans les villes de province. Bref, si les gouvernements bourgeois s’avisaient de passer outre aux avertissements de l’Internationale, ils auraient à compter avec la résistance de la classe ouvrière unie de tous les pays.

On y croyait !