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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Présentation générale de l’Internationale Communiste (1919-1943)
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 26 février 2019

par ArchivesAutonomies

Il y a soixante-douze ans, le parti communiste présenta au monde son programme sous forme d’un manifeste écrit par les plus grands prophètes de la Révolution prolétarienne, Karl Marx et Friedrich Engels. (...) L’heure de la lutte finale et décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les apôtres de la Révolution sociale. Mais elle est arrivée. Nous, communistes, représentants du prolétariat révolutionnaire des différents pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie, rassemblés à Moscou, capitale de la Russie soviétique, nous nous sentons les héritiers et les continuateurs de l’œuvre dont le programme a été annoncé il y a soixante-douze ans.

(...) La critique socialiste a suffisamment flagellé l’ordre bourgeois. La tâche du parti communiste international est de renverser cet ordre de choses et d’édifier à sa place le régime socialiste. Nous demandons aux ouvriers et ouvrières de tous les pays de s’unir sous l’étendard du communisme qui est déjà le drapeau des premières grandes victoires prolétariennes de tous les pays. Dans la lutte contre la barbarie impérialiste, contre la monarchie et les classes privilégiées, contre l’État bourgeois et la propriété bourgeoise, contre tous les aspects et toutes les formes de l’oppression des classes ou des nations, unissez-vous !

Sous le drapeau des Soviets ouvriers, de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir et la dictature du prolétariat, sous le drapeau de la III° Internationale, prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Telles étaient quelques-unes des phrases retentissantes de l’appel du premier Congrès de l’Internationale Communiste "aux prolétaires du monde entier", en mars 1919.

En 5 ans la situation politique et sociale internationale avait changé du tout au tout.

5 plus tôt, en 1914, le fait que les prolétaires des divers pays en conflit ne se soient pas engagés dans une lutte résolue contre le déclenchement de la guerre mondiale, qu’ils aient répondu à la mobilisation générale décrétée par les gouvernements bourgeois et réalisée avec le concours des organisations ouvrières et socialistes qui jusque là avaient prétendu lutter contre la guerre fut alors considéré comme la faillite des idéaux socialistes, et comme la démonstration irréfutable que les principes de l’internationalisme et de la solidarité des prolétaires par delà les frontières n’étaient que de creuses utopies.

Alors que le Manifeste du Parti Communiste avait lancé en 1847 le mot d’ordre : "Prolétaires de tous les pays unissez-vous !" et affirmé que "les prolétaires n’ont pas de patrie", près de soixante-dix ans plus tard, malgré toutes les décennies d’"éducation" internationaliste, les prolétaires d’Europe s’entrégorgeaient au nom de la défense de la patrie !

Le dirigeant socialiste "opportuniste", comme on appelait alors les réformistes dans les rangs socialistes, Jean Jaurès, avait-il eu raison de qualifier cette phrase du Manifeste sur la patrie de "boutade hargneuse et étourdie"   [1] ? Il avait argumenté que désormais, en raison du progrès de la civilisation, les prolétaires des pays avancés, à la différence des populations vivant dans le "despotisme asiatique", avaient bel et bien une patrie à défendre.

Ce n’était pas seulement les bourgeois et leurs idéologues qui croyaient l’internationalisme mort et enterré, mais aussi la grande majorité des dirigeants et cadres socialistes et syndicaux. Ceux-ci voulaient bien admettre l’existence d’une Internationale, mais seulement en temps de paix [2]  : pendant le conflit toute rencontre avec des militants appartenant au pays ennemi dans le but de s’opposer à la guerre relevait peu ou prou de la trahison ! Ces "socialistes" ou ces "syndicalistes" étaient ouvertement devenus les auxiliaires de leur bourgeoisie, empressés à canaliser la chair à canon vers les champs de bataille. Et ils feront un peu plus tard la même besogne contre les luttes ouvrières.

Les militants restés malgré tout fidèles aux principes de l’internationalisme et de la solidarité prolétarienne pouvaient sembler n’être qu’une minorité accrochée à des positions sans espoir  ; ils ne ménagèrent pourtant pas leurs tentatives pour renouer les liens internationaux, comme nous le documentons à propos des réunions de Zimmerwald et autres. En dépit de l’alarme qu’elles jetèrent parmi les gouvernements bourgeois, ces tentatives connurent un succès d’abord limité mais qui grandit peu à peu à fur et à mesure de la situation internationale.

En effet la prolongation de l’état de guerre avec tout ce que cela impliquait de misère et de souffrance, non seulement pour les soldats au front, mais aussi pour les civils à "l’arrière", provoquait un mécontentement sans cesse croissant. Malgré tout le poids de la propagande bourgeoise, de la répression étatique et de l’action des organisations réformistes, ce mécontentement donna finalement naissance à des vagues de grèves et à des mutineries ou des émeutes dans les divers pays  ; ce mouvement étant stimulé par les nouvelles de la révolution de février 1917 en Russie et de la chute du tsarisme. C’est dans les faits que, même si dans les autres pays elles n’étaient pas au même niveau qu’en Russie, les luttes prolétariennes montrèrent ainsi spontanément leur caractère international.

Et après la révolution russe d’octobre un spectre recommença à hanter l’Europe  : celui de la révolution communiste, et corollairement celui de l’union révolutionnaire internationale pour organiser, coordonner et centraliser la lutte prolétarienne vers et dans cette révolution, c’est-à-dire celui d’une nouvelle Internationale.

Les dirigeants sociaux-démocrates qui de chaque côté du front avaient donné à leur classe dirigeante respective un service irremplaçable en diffusant parmi les prolétaires la haine de l’ennemi en lieu et place de la haine contre l’adversaire de classe, étaient parfaitement conscients du danger constitué par l’aspiration des couches les plus militantes des prolétaires à une union internationale ; c’est pourquoi ils se préparaient à ressusciter la Deuxième Internationale, en s’accordant réciproquement une amnistie pour leur conduite pendant la guerre.

Les militants révolutionnaires et au premier plan ceux appartenant à la gauche de Zimmerwald, mettaient en garde contre cette perspective. L’article de présentation du n°1 de Vorbote (revue éditée par les révolutionnaires hollandais Anton Pannekoek et Henriette Roland-Holst pour être l’organe de ce courant) en 1916 affirmait  : "Lutte en premier lieu contre l’impérialisme, l’ennemi principal du prolétariat. Mais cette lutte n’est possible qu’en menant en même temps une lutte sans trêve contre tous les éléments de l’ancienne social-démocratie, qui voudraient enchaîner le prolétariat au char de l’impérialisme  ; aussi bien les impérialistes déclarés, qui sont devenus de simples agents de la bourgeoisie, que les sociaux-patriotes de toutes nuances, qui voudraient passer sous silence les antagonismes inconciliables et priver le prolétariat de ses armes les plus puissantes dans sa lutte contre l’impérialisme. La constitution de la Troisième Internationale ne sera possible que par la rupture complète avec le social-patriotisme" [3].

Au printemps 1918, Amadeo Bordiga, dirigeant des Jeunesses Socialistes italiennes écrivait de son côté  : "La nouvelle Internationale sera une grande force collective, solidement ancrée sur le terrain social et dans l’époque historique où nous nous trouvons, orientée uniquement vers l’objectif de substituer, au moyen de l’action prolétarienne de classe la société communiste à la société capitaliste. (...). Le corollaire du principe de la lutte de classe est l’intransigeance tactique absolue et le rejet de tout accord, même temporaire et quel qu’en soit le but, avec des classes et des partis bourgeois (...) Un autre corollaire est le refus de toute guerre (...) c’est-à-dire la condamnation du social-nationalisme. (...). Pour conclure nous pouvons résumer les points fondamentaux sur lesquels devra se baser la nouvelle Internationale  : doctrine   : interprétation marxiste de l’histoire et de la société. Programme  : conquête [mot censuré  : violente] du pouvoir et exercice de celui-ci pour réaliser la socialisation des moyens de production. Méthode  : action politique intransigeante de classe avec une discipline collective." [4]

Ces déclarations résonnaient comme l’écho des positions défendues par les bolcheviks pratiquement dès le début de la guerre, ainsi qu’en témoigne un article de Lénine sur l’organe des Bolcheviks, 1/11/1914  : "La IIe Internationale est morte, vaincue par l’opportunisme. A bas l’opportunisme, et vive la IIIe Internationale, débarrassée non seulement des transfuges (...) mais aussi de l’opportunisme ! (...) A la IIIe Internationale revient la tâche d’organiser les forces du prolétariat en vue de l’assaut révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes, de la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays pour le pouvoir politique, pour la victoire du socialisme !" [5].

Il fallut plusieurs années pour que cette orientation, au début très minoritaire et à contre-courant, soit reprise par les larges masses ouvrières. Il fallut la montée de la vague révolutionnaire internationale, commencée en 1917 et qui connut son premier succès en Russie — le "maillon faible" de la chaîne impérialiste mondiale — et fut marquée à la fin de l’année 1918 par la révolution en Allemagne et en Autriche, pour que sa concrétisation devienne un besoin pressant.

Les bolcheviks espérèrent qu’il était possible de réunir au début de 1919 une Conférence socialiste internationale pour fonder la Troisième Internationale, soit publiquement à Berlin (en profitant de la situation révolutionnaire), soit clandestinement en Hollande — c’est-à-dire au cœur de l’Europe occidentale, centre décisif de la révolution internationale. Mais il fallut se rabattre sur la Russie excentrée, avec toutes les difficultés des contacts et du voyage, la Russie étant sous la menace des menées contre-révolutionnaires des impérialismes vainqueurs de la guerre. On sait que Rosa Luxemburg donna au délégué du PC Allemand la consigne de s’opposer à la proclamation de la IIIe Internationale  ; les dirigeants du PCA n’étaient pas opposés à la constitution d’une nouvelle Internationale, mais ils jugeaient que c’était encore "prématuré" [6]. Cependant dans l’enthousiasme des nouvelles reçues alors, la Conférence de Moscou passa outre aux objections du délégué allemand et décida la fondation de l’Internationale Communiste.

Ce Congrès fondateur avait sans nul doute un caractère encore "propagandiste", car les délégués présents n’y représentaient pas encore des forces puissantes  : un seul véritable parti communiste y était représenté, le parti allemand, et il venait de subir un coup terrible avec l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht lors de l’écrasement des révolutionnaires à Berlin. Mais ce fut un évènement politique de première grandeur, car il correspondait à l’exaspération des tensions sociales et au déchaînement des luttes ouvrières de l’après-guerre [7] Preuve en est l’attraction rapidement grandissante rencontrée par la nouvelle Internationale dans les mois qui suivirent et dont le deuxième Congrès allait être l’illustration l’année suivante.

L’Internationale Communiste fut à la fois le point d’arrivée de tous les groupes, individus qui rompant plus ou moins clairement avec la social-démocratie et ce qu’on appelait "l’opportunisme" — autrement dit l’adaptation opportuniste aux influences bourgeoises —, se sont retrouvés ensemble dans la défense de la révolution prolétarienne et de son organisation. A la différence de la Deuxième Internationale qui n’était qu’une lâche association de partis nationaux, qui plus est gangrenés par une pratique réformiste et électoraliste, la Troisième Internationale se constitua comme une organisation de combat centralisée, tendant à être un véritable parti communiste international [8], c’est-à-dire l’état-major de la révolution communiste mondiale. Elle fut le creuset où les différents alliages se rassemblèrent pour s’y fondre à la chaleur des luttes prolétariennes révolutionnaires. L’Internationale Communiste est le point incontournable, le phare qui éclaire toute la scène révolutionnaire et devient une force. Des milliers, des dizaines de milliers de militants s’y sont retrouvés, ont trempé leurs âmes dans cette forge

* * *

Staline supprima l’Internationale Communiste en 1943 en gage aux alliés que l’URSS avait renoncé à toute idée de révolution mondiale  ; mais cela faisait en fait plusieurs années que la Troisième Internationale n’était plus une organisation révolutionnaire. En 1926 — année de l’écrasement de la révolution chinoise et de l’échec de la grève générale en Grande-Bretagne, deux défaites majeures conséquences de la politique stalinienne suivie par l’Internationale — l’adoption officielle de la ligne du "socialisme dans un seul pays" signa la répudiation de la perspective de la révolution internationale et l’abandon de l’internationalisme prolétarien, au profit de la construction du capitalisme d’Etat en URSS (baptisée "construction du socialisme"). Cette victoire de la contre-révolution était l’aboutissement de tout un processus de dégénérescence lié à la fois à la montée des forces pro-capitalistes en Russie et au reflux de la vague révolutionnaire en Europe.

Nous entendons publier les textes de l’Internationale Communiste aujourd’hui difficilement trouvables, mais aussi, dans la mesure de la disponibilité des documents, les textes des groupes d’opposition qui réagirent, d’une façon ou d’une autre, à ce processus de dégénérescence puis au passage de l’Internationale dans le camp de la contre-révolution. Pour des raisons pratiques la plupart des documents sont en langue française, mais nous avons l’intention d’en publier dans d’autres langues et nous commençons à le faire.