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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Introduction - Les origines de l’Internationale communiste - Pierre Broué
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 10 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LES ORIGINES DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE

Le mouvement communiste est né de la scission du mouvement social-démocrate, l’Internationale communiste, la III°, de la scission de l’Internationale socialiste, la II°. Dans l’esprit de ses inspirateurs, comme dans les faits, il en est aussi le prolongement et le développement. C’est à partir de 1914 que s’est réalisée cette scission, à l’échelle du monde, cinq ans avant la proclamation de ce que Lénine et les siens avaient souvent appelé "la nouvelle Internationale".

Pour les marxistes, l’organisation internationale du prolétariat, la classe révolutionnaire de la société capitaliste, est en effet l’instrument nécessaire de son émancipation, l’outil de la révolution. Marx et Engels écrivaient déjà dans le Manifeste du Parti communiste : "Les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent déjà de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, le développement du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. La domination du prolétariat les fera disparaître plus encore. L’action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son affranchissement."

De la Ière Internationale, fondée en 1864 et disparue définitivement en 1876, Marx attendait, selon Engels, qu’elle contribue à "fondre en une seule grande armée la totalité des ouvriers d’Europe et d’Amérique capables d’entrer dans la lutte". Engels précise, dans sa préface à l’édition de 1890 du Manifeste : "Quant à la victoire finale des principes énoncés dans le Manifeste, Marx l’attendait uniquement du développement intellectuel de la classe ouvrière tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action commune et de la discussion."

Elle était à la fois instrument d’organisation et de direction des luttes concrètes, mais aussi un cadre pour la lutte d’idées et la construction de la conscience de classe prolétarienne. La II° Internationale répondait en partie à ces nécessités : elle était la "seule grande armée" des prolétaires capables d’entrer dans la lutte, le cadre dans lequel étaient débattus les grands problèmes de la théorie et de la stratégie ouvrières, le "révisionnisme", le "ministérialisme", la lutte contre la guerre, la "grève des masses". Elle constituait un puissant agent de l’unité des partis socialistes nationaux, le ferment de rassemblement des tendances diverses. Mais, bâtie à partir de l’existence de partis nationaux finalement jaloux de leur indépendance, elle conserva une structure fédérale et ne fut jamais la direction véritable de la classe ouvrière qui s’organisait dans ses rangs. Août 1914, le ralliement des principaux partis qui la constituaient à la bourgeoisie de leurs pays en guerre, le vote des crédits de guerre par les députés socialistes français, social-démocrates allemands, signifient sa faillite. A partir de cette date, le problème d’une nouvelle Internationale est posé, au moins pour ceux des militants socialistes qui pensent encore, comme le Marx du Manifeste, que, "dans les différentes luttes nationales des prolétaires, les communistes mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat".

Au premier rang de ces derniers, il y a les bolcheviks, la direction de leur parti, le comité central émigré en Suisse, derrière Lénine et Zinoviev. Contrairement à une tenace légende, les bolcheviks n’ont jamais été auparavant partisans de la scission du mouvement international, et la correspondance de Lénine avec Huysmans, le secrétaire du Bureau socialiste international, démontre à quel point il se considérait, avant la guerre, comme un membre loyal d’une organisation internationale. Mais, dès août 1914, il prend une position très nette, définit la nécessité d’une opposition internationaliste à la guerre impérialiste, qualifie les majoritaires de "social-traîtres", explique la "faillite" de l’Internationale par la pression de la bourgeoisie dans les rangs du mouvement ouvrier et la corruption des couches privilégiées de "l’aristocratie ouvrière".

Sa démonstration est axée autour de trois mots d’ordre. D’abord le défaitisme révolutionnaire : chaque prolétariat doit lutter, selon lui, pour la défaite de sa propre bourgeoisie, puisque c’est ainsi seulement que peut se constituer l’unité du prolétariat mondial en lutte contre la bourgeoisie mondiale, dans chaque pays. Ensuite, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile doit être l’objectif des socialistes, qui utiliseront la guerre, née des contradictions de l’impérialisme, pour le détruire et s’emparer du pouvoir politique. Enfin, la construction d’une nouvelle Internationale, constatant et expliquant la faillite de la Seconde et repartant sur des bases nouvelles tenant compte de son expérience : "La II° Internationale est morte vaincue par l’opportunisme. A bas l’opportunisme et vive la III° Internationale, débarrassée non seulement des transfuges, mais aussi de l’opportunisme (...) A la III° Internationale d’organiser les forces du prolétariat pour l’assaut révolutionnaire des gouvernements capitalistes, pour la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays, pour le pouvoir politique, pour la victoire du socialisme !" [1].

En fait, de 1914 à 1917, la position des bolcheviks semble très faible et leurs défenseurs rares et isolés dans le reste du mouvement socialiste. Dans le parti bolchevique lui-même, des hommes comme Boukharine, Piatakov, Krylenko, Kamenev même, devant les juges, s’opposent au mot d’ordre du "défaitisme révolutionnaire". En Allemagne, le petit noyau internationaliste qui se rassemble autour de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dans le groupe Internationale, puis Spartacus, pose un principe tout simple, proche de la pensée de Lénine quand il affirme avec Liebknecht : "L’ennemi principal est dans notre propre pays." Mais il préfère, à la lutte pour transformer en guerre civile la guerre impérialiste, la lutte pour la paix qu’il juge révolutionnaire par elle-même. D’autres russes, comme Trotsky, critiquent également le "défaitisme révolutionnaire".

Les désaccords ne sont pas moins profonds sur la perspective d’une nouvelle Internationale. Liebknecht, comme Luxemburg, comme Trotsky, affirment la faillite de la II° Internationale, la nécessité de construire une nouvelle Internationale sur des fondements plus solides et pour la victoire finale. Mais aucun n’accepte pour le moment de prendre avec les bolcheviks les initiatives politiques qui permettraient de poser les jalons de la nouvelle Internationale car tous redoutent en réalité qu’à l’instar de partis fondés précipitamment dans les conditions de l’illégalité ou de la semi-clandestinité, elle ne soit qu’un rassemblement de sectes et de groupuscules.

Les premières initiatives pour un rassemblement international revêtant quelque signification proviennent donc non de l’aile gauche, révolutionnaire, du mouvement socialiste, mais de sa tendance "centriste", ou encore "pacifiste", particulièrement influente dans les pays neutres, mais non négligeable au bout d’une année de guerre, dans des pays belligérants comme la France et surtout l’Allemagne où elle rassemble, côte à côte, des hommes aussi divisés avant guerre sur les perspectives politiques que Haase, Bernstein et Kautsky. Dès le 27 septembre 1914, des délégués des partis socialistes suisses et italiens se réunissent à Lugano pour étudier les possibilités d’organisation d’une conférence socialiste internationale. En mars 1915, la conférence internationale des femmes socialistes, et, en avril, celle des jeunesses, démontrent qu’il est possible d’assembler dans la même salle des socialistes de pays en guerre aussi bien que des neutres. Les Italiens demandent au Bureau socialiste international la réunion d’une conférence dans un pays neutre. Devant le refus de cet organisme que paralyse la position chauvine des représentants des partis français et belge, ils passent outre et agissent de leur propre initiative. C’est après s’être mis d’accord avec le Parti socialiste suisse à Berne, le 11 juillet 1915, qu’ils appellent à une conférence internationale qui va se tenir à Zimmerwald du 5 au 8 septembre de la même année, à laquelle sont convoqués tous les partis et organisations ouvrières prêts à lutter contre la guerre par les méthodes de la lutte prolétarienne de classe et opposés à la "paix civile" que prêchent aux travailleurs les partisans de l’"union sacrée".

Les trente-six délégués, venus de onze pays, tenaient, comme l’a fait remarquer Trotsky, "dans quatre voitures". En fait, ils sont divisés en trois tendances : la majorité comprenant les Français, la plupart des Allemands, les Italiens, les Polonais, les menchéviks russes, refuse d’envisager la scission de l’Internationale et ne veut pas aller au-delà d’un appel pour une paix générale. Entre eux et la gauche - huit délégués qui suivent Lénine le centre, avec Trotsky, Angelica Balabanov, Robert Grimm, s’efforce de trouver un terrain d’entente afin, comme le dit Trotsky, de "renouer le fil de l’Histoire". La conférence adopte un manifeste dont l’écho - malgré la censure - sera considérable, et elle désigne une commission socialiste internationale, dont Grimm est secrétaire. Le "mouvement zimmerwaldien" est né, et, en son sein, autour des bolcheviks, prend corps un premier rassemblement de révolutionnaires, la "gauche de Zimmerwald". Pour Lénine et Zinoviev, en effet, la question de l’Internationale a été résolue en principe par l’Histoire et cette dernière va se charger de convaincre cette majorité zimmerwaldienne qui n’a pas encore consenti à voir la réalité en face. Zinoviev écrit : "Les représentants de la majorité ont dit et disent encore ne pas vouloir bâtir la III° Internationale (...) Mais les événements ont leur logique propre (...) Le cours même des choses fera de la récente conférence - malgré la majorité des participants - la première pierre de la nouvelle Internationale" [2].

C’est en février 1916, au cours d’une réunion "élargie" tenue à Berne, que la commission socialiste internationale convoque la deuxième conférence de Zimmerwald, dans le village suisse de Kienthal où elle se déroulera du 24 au 30 avril 1916. Le groupe Internationale de Rosa Luxemburg et Liebknecht a offert ses thèses comme document de travail : elles vont beaucoup plus loin que le manifeste de 1915, affirmant la faillite de l’Internationale socialiste, la nécessité de la constitution d’une nouvelle Internationale. Sur les quarante-quatre délégués - venus de onze pays - la "gauche de Zimmerwald" en compte douze et reçoit les voix de sept autres. La résolution finale - moins nette certes que les thèses du groupe Internationale - n’en constitue pas moins un progrès vers la gauche : elle annonce en fait une scission dont les premiers craquements sont en train de se produire dans les différents partis.

Sur le plan des liens d’organisation, cependant, la gauche, les partisans de la fondation rapide de la III° Internationale, demeurent faibles et ne rassemblent, autour du noyau bolchevique, qu’une poignée de militants de différents pays : le Suisse Fritz Platten, l’Allemand Paul Levi (Hartstein), le Polono-Allemand Radek, les Hollandais Anton Pannekoek et Hermann Gorter. Ni les uns ni les autres ne sont parvenus en 1917 à étendre au moins par des déclarations de principe la reconnaissance de la nécessité de la fondation d’une nouvelle Internationale. Les partisans de la scission sur le plan international ne constituent en définitive au cours de ces années qu’une minorité insignifiante.

La situation se modifie à partir de 1917. Certes l’impact des conférences socialistes internationales dans les rangs des classes ouvrières lasses des souffrances et des misères de la guerre dicte aux gouvernements en guerre une politique répressive dont ils avaient pu au début, sauf en Russie, faire l’économie. En Allemagne, Rosa Luxemburg, Liebknecht, Franz Mehring et Clara Zetkin pour quelque temps, sont emprisonnés ; en Roumanie, c’est Racovski qui avait tenté de regrouper les internationalistes des Balkans dans la Fédération social-démocrate balkanique en 1915 ; en Suède, Zett Höglund, en Angleterre, John MacLean, sont également arrêtés ; Trotsky est expulsé de France ; Pierre Monatte et Rosmer sont mobilisés. Les groupes qui se réclament de la gauche de Zimmerwald progressent néanmoins. La gauche a son bureau, avec Lénine, Zinoviev et Radek, et, pendant quelque temps, l’Allemand Levi, du groupe internationale et ses propres publications. Elle exerce une influence réelle dans les rangs de l’Internationale des jeunes, dont le dirigeant, Willi Münzenberg, est marqué par Lénine. Partout l’opposition internationaliste et prolétarienne à la guerre grandit et s’organise en dépit de la répression.

1917 est "l’année terrible", celle des pires souffrances de la population civile de l’arrière, celle de l’exaspération des soldats, des premières mutineries, révoltes de soldats et marins, des premières grandes grèves, en Grande-Bretagne, en Scandinavie, en Allemagne, celle enfin des deux révolutions russes, février et octobre. Ce sont, en avril 1917, les grandes grèves de Berlin et Leipzig, grèves de masse à objectifs politiques, les tentatives d’organisation de marins, en Allemagne, les mutineries dans l’armée française. Ce sont le soulèvement des travailleurs de Turin, la "grève militaire" des soldats italiens, la grandiose grève générale en Espagne.

Le développement de l’opposition en Allemagne détermine les dirigeants du parti social-démocrate à prendre des mesures préventives. Exclus en bloc, les opposants, hommes et organisations locales, entérinent cette première scission d’envergure en fondant, à Pâques, au congrès de Gotha, le Parti social-démocrate indépendant (U.S.P.D.), dont la majorité souhaite renouer avec la vieille tradition d’avant-guerre et reconstruire un parti unitaire permettant la coexistence de tendances différentes. Les révolutionnaires se divisent face à la naissance de ce nouveau parti, "centriste" : Rosa Luxemburg, Liebknecht et le groupe Spartakus décident de le rejoindre, cependant que les révolutionnaires de Brême - les "radicaux de gauche" qui ont gardé le contact avec Radek et se veulent les correspondants allemands des bolcheviks - s’en tiennent à l’écart et se prononcent pour un parti indépendant sur une base révolutionnaire.

La révolution russe donne ses lettres de créance au groupuscule bolchevique, confère autorité et prestige à ses dirigeants la veille encore considérés comme des émigrés sans crédit. Les attaques redoublent contre Lénine et ses compagnons, venant, certes des social-patriotes, mais aussi des centristes et des pacifistes qui jugent la voie russe impraticable dans les conditions de leur propre pays. En revanche, des militants jusque-là réservés ou même hostiles, les rejoignent : Trotsky et ses camarades de l’organisation "Inter-rayons", Christian Racovski, libéré de sa prison roumaine par la révolution, Rosmer en France. Radek, parti de Suisse avec Lénine, s’arrête à Stockholm où il organise une antenne bolchevique à destination de l’Europe. Les spartakistes commencent à reconsidérer leur position, et leurs prestigieux vétérans, Mehring et Clara Zetkin, saluent dans les soviets la forme de la "dictature du prolétariat" découverte par Marx dans la Commune de Paris, et dans la révolution russe l’annonce de la prochaine révolution allemande.

La "troisième conférence de Zimmerwald" est convoquée à Stockholm par la commission socialiste internationale mais résulte aussi de la tentative du comité hollando-scandinave, inspiré par les centristes, de rassembler toutes les forces socialistes pour une campagne de paix. Stockholm, boycottée par les social-chauvins, dénoncée par Lénine et les bolcheviks, est un échec.

La route de la construction de la nouvelle Internationale ne passe plus par un pays neutre, mais par le pays qui vit sa révolution, la Russie.

Dès son arrivée à Petrograd, Lénine avait placé la construction de la III° Internationale au premier rang des tâches concrètes qu’il assignait à son parti. Le point 17 des Thèses d’Avril affirmait déjà :

"Fonder la III° Internationale, sans "attendre", tel est le premier devoir de notre parti" [3]. Parvenus au pouvoir après leur insurrection victorieuse, les bolcheviks vont y travailler dans le cadre géographiquement borné qui leur est imposé par la guerre mondiale. Radek, qui travaille au commissariat des affaires étrangères, organise la propagande pour la "fraternisation" en direction des troupes allemandes, édite à cette fin un matériel politique spécial. En décembre 1917, le parti crée une "section de propagande révolutionnaire internationale" avec le socialiste américain Reinstein, qui axe son activité vers le recrutement dans les rangs des prisonniers de guerre des armées des centraux. Parmi les milliers d’hommes gagnés à cette époque au communisme figurent quelques-uns des futurs dirigeants des partis ou de l’Internationale communiste, le Croate Josip Broz - futur Tito -, l’Allemand Ernst Reuter - futur Friesland - les Hongrois Béla Kun, Tibor Szamuely, les Autrichiens Steinhardt, Toman et bien d’autres. Il existe des groupes allemand, tchèque, croate, serbe, roumain, bulgare, hongrois, et un petit groupe français formé de résidents d’origine diverse - y compris des membres de la mission militaire française - Georges Sadoul, Pierre Pascal - et des correspondants de presse.

Les bolcheviks essaient aussi de sortir de leur territoire. En janvier 1918, Kamenev part en Europe occidentale, pour tenter de rechercher les voies et les moyens de rompre l’isolement de la république soviétique et de son parti bolchevique : le résultat sera maigre. Pourtant des groupes, d’importance diverse, continuent à se développer dans tous les pays d’Europe. Des hommes entreprennent le voyage de Petrograd, comme Joe Feinberg, secrétaire de Litvinov à Londres, membre de l’exécutif du Socialist Labour Party, qui, de Stockholm, où il est allé à la conférence, rejoint la Russie, comme l’ingénieur hollandais Rutgers qui quitte New York pour la Russie en passant par le Japon.

Ce sont là des liens encore très ténus, et les seules organisations dignes de ce nom sont celles qui naissent sous l’aile du parti bolchevique, le plus souvent sur le territoire russe. Fin janvier, une conférence "internationale" groupant essentiellement des Lettons et des Scandinaves a lieu à Moscou : elle se prononce pour la convocation rapide d’un "congrès socialiste international". En mars 1918, jetant sa "chemise sale", le parti bolchevique abandonne l’étiquette de "social-démocrate" pour prendre celle de "communiste", sur la proposition de Lénine. Quelques mois après sont fondés les partis communistes de Lettonie et de Finlande, le dernier au lendemain de l’écrasement de ses gardes rouges dans la guerre civile. Le rayonnement, l’extension du communisme demeurent limités par la poursuite des opérations militaires, mais la perspective demeure. C’est sur elle que repose l’action des diplomates russes nommés au cours de l’année 1918 et notamment dans les capitales des puissances centrales après la signature de la paix de Brest-Litovsk. Les Vorovski, Zalkind, Joffé à Berlin, Berzine à Berne, sont d’actifs propagandistes : hier encore révolutionnaires professionnels, ces diplomates d’un style nouveau multiplient les contacts politiques, soutiennent matériellement les efforts des groupes de gauche, dont ils emploient parfois les militants, comme Léviné et Eichhorn à Berlin, qui travaillent pour l’agence russe Rosta. Le gouvernement soviétique tente même de protéger certains révolutionnaires étrangers en leur confiant des fonctions diplomatiques : ainsi nomme-t-il — en vain, car le gouvernement de Sa Majesté ne le reconnaîtra pas — comme consul à Glasgow le révolutionnaire John MacLean.

La révolution allemande de novembre 1918 marque à la fois le couronnement des efforts de guerre des bolcheviks et le début d’une période extraordinairement difficile pour leurs rapports avec le reste du monde. La généralisation en Allemagne des Arbeiter und Soldatenräte - ces conseils d’ouvriers et de soldats qui ne sont à l’évidence que l’équivalent allemand, la traduction littérale des soviets - vient confirmer avec éclat l’analyse bolchevique du caractère mondial de la révolution soviétique commencée en Russie l’année précédente. Pourtant l’Allemagne n’est pas la Russie, la faiblesse d’organisation des révolutionnaires allemands, la vigueur du courant gauchiste et spontanéiste, le fait que les révolutionnaires spartakistes soient encore membres du parti social-démocrate indépendant soulignent l’ampleur de la tâche à réaliser au moment précisément où l’expulsion d’Allemagne de l’ambassadeur Joffé et de ses collaborateurs rend impossible un contact direct pour des mois et même des années. C’est clandestinement, mêlé aux prisonniers de guerre rapatriés, que Karl Radek, envoyé par le parti bolchevique, arrive à Berlin au début de décembre, à temps pour faciliter la fusion en un parti communiste allemand, le 3 janvier 1919, des spartakistes et des "radicaux de gauche", mais non pour empêcher dans les semaines qui suivent les tragiques erreurs qui vont permettre aux corps-francs d’écraser les spartakistes et d’assassiner Liebknecht et Luxemburg.

Radek a conclu son intervention devant le congrès de fondation du parti communiste allemand (K.P.D. (S)) en appelant à la fondation d’une nouvelle Internationale. C’est à peu près au même moment que le problème est sans doute abordé directement et concrètement entre Lénine et le représentant spartakiste qui arrive sur le territoire soviétique le 25 décembre 1918 : l’avocat Eduard Fuchs est porteur d’une lettre de Rosa Luxemburg l’habilitant à représenter la centrale spartakiste. L’initiative du parti travailliste britannique de convoquer à Lausanne une conférence internationale des partis ouvriers et socialistes aux fins de réactiver la II° Internationale a déjà suscité de la part du parti russe un télégramme-radio du 24 décembre appelant "tous ceux qui se tiennent sur le terrain d’une troisième Internationale révolutionnaire" à "refuser de participer à une conférence des ennemis de la classe ouvrière qui se dissimulent sous le masque du socialisme", et à travailler, avec le parti bolchevique à créer la III° Internationale. Le 27 ou le 28 décembre, Lénine écrit à Tchitchérine pour lui demander de préparer - avant le départ de Fuchs - les documents nécessaires à la convocation de "la conférence socialiste internationale" pour la fondation de la III° Internationale dont il propose la date, avant le 1er février 1919, et le lieu, Berlin, si elle est légale, éventuellement en Hollande, clandestinement : il lui demande d’étudier une plate-forme politique, à revoir avec Boukharine sur la base des programmes bolchevique et spartakiste, une base d’organisation et une liste d’invités [4]. Le document politique sera terminé le 31 décembre pour être remis à Fuchs, mais seulement dans ses grandes lignes, Lénine laissant ouverte la perspective de son élargissement.

Le document définitif - rédigé par Trotsky [5] — sera soumis à une réunion internationale en janvier - le 21 ou le 24 - où des représentants des partis russe, polonais, hongrois, autrichien, letton, finlandais, de la fédération social-démocrate révolutionnaire des Balkans et du S.L.P. américain l’approuvent et le contresignent. Dans l’intervalle, il a fallu renoncer à Berlin et à la Hollande - que Tchitchérine déconseillait déjà dès le 28 décembre - et se résigner à convoquer la conférence à Moscou, malgré les difficultés matérielles prévisibles pour la venue de délégués ; la date prévue est reportée au 15 février. Il ne fait aucun doute que les dés sont jetés et que le parti bolchevique a commencé les préparatifs concrets pour la fondation de la III° Internationale, rendue nécessaire par la tenue, début février, de la conférence de la II° Internationale à Berne, et rendue possible par l’organisation des révolutionnaires hors du territoire russe.

Déjà, le 24 décembre, après avoir pris connaissance des journaux spartakiste allemand et communiste autrichien qui portaient le même titre de Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), Lénine écrivait : "Nous saluons chaleureusement ces deux organes, témoins de la vitalité et des progrès de la III° Internationale" [6].

Le 21 janvier, dans sa lettre ouverte aux ouvriers d’Europe et d’Amérique, il précise sa pensée, le rôle capital que joue, pour la création de l’Internationale nouvelle, la naissance du parti allemand : "Lorsque la Ligue Spartakus se fut intitulée Parti communiste d’Allemagne, alors, la fondation de l’Internationale communiste, véritablement prolétarienne, véritablement internationaliste, véritablement révolutionnaire, devint un fait. Formellement, cette fondation n’a pas encore été consacrée, mais en réalité, la III° Internationale existe, dès à présent" [7].

Rien ne prouve cependant, dans l’état actuel de notre documentation que la conférence, qui commença finalement à Moscou le 4 mars, était destinée, dans l’esprit des dirigeants russes, à proclamer la fondation formelle de la III° Internationale. Bien des indices semblent au contraire suggérer que, dans l’ignorance où ils étaient de la situation réelle des partis sympathisants hors de Russie, de l’état d’esprit des délégués devant éventuellement venir de l’extérieur, les dirigeants bolcheviques pensaient plutôt s’en tenir aux termes même de la lettre d’invitation qu’ils avaient diffusée : une conférence à laquelle ils proposeraient de discuter la question de la convocation d’un congrès... Angelica Balabanov, qui défend avec beaucoup de conviction la thèse suivant laquelle la proclamation de la III° Internationale résulta d’une "fraude sans précédent dans l’histoire des relations entre hommes ayant un niveau moral minimum, à plus forte raison dans l’histoire du mouvement ouvrier" [8], témoigne contre sa propre interprétation quand elle raconte que Lénine ne croyait pas que le projet de conférence pût même se réaliser dans les conditions de l’époque, et qu’il lui promit, comme elle partait pour l’Ukraine, de l’envoyer chercher "si l’appel de Tchitchérine donnait a lieu à quelque chose" [9].

Le lecteur jugera sur pièces en lisant les comptes rendus des séances. Nous croyons quant à nous que les dirigeants bolcheviques hésitaient profondément devant une éventuelle proclamation immédiate de la III° Internationale, et non sans raisons. On a souvent souligné que l’assemblée réunie à Moscou était peu représentative : le fait en soi n’est pas décisif, mais il mettait sérieusement en question l’avenir en laissant ouverte la possibilité d’une erreur d’appréciation quant à la situation réelle aux éventuelles réactions des militants révolutionnaires étrangers. 51 délégués prennent part aux différentes réunions, certains arrivant en retard, d’autres partant avant la fin. Beaucoup sont en réalité des militants bolcheviques : les P.C. de Pologne à bien des égards, de Lettonie, d’Ukraine, de Lithuanie, de Biélorussie, d’Arménie, le groupe unifié des peuples de la Russie orientale, les sections du bureau central des peuples d’Orient, ne sont, à des titres divers, que des émanations du parti bolchevique lui-même, n’ayant pas sur la situation mondiale d’informations ni d’emprise autres que lui. Il en est de même pour le groupe des Allemands de Russie et pour les représentants des "groupes communistes" formés en Russie depuis deux ans et qui sont en réalité comme en droit des "sections étrangères" du parti russe : c’est le cas des groupes tchèque, bulgare, yougoslave, français, chinois et coréen. Les Finlandais représentent un véritable parti communiste, mais il est né à Moscou, après la défaite de la révolution dans leur propre pays. D’autres délégués peuvent être rapprochés de ces groupes : l’Anglais Feinberg a bien été membre du S.L.P. britannique, mais il a quitté la Grande-Bretagne en 1917. Le hollandais Rutgers a bien été membre du parti hollandais qu’il représente avec une voix consultative, mais il a quitté son pays en 1914 ; son autre mandat consultatif, celui de la Ligue américaine de propagande, vient du rôle qu’il a joué aux Etats-Unis, dans sa création, en 1918. La Fédération social-démocrate balkanique, qui a été proclamée en 1915, n’a plus aucune existence réelle, et Racovski, qui la représente avec voix délibérative, n’est qu’un des dirigeants bolcheviques les plus éminents : emprisonné depuis 1916, il a été libéré le 1er mai 1917 et n’a pas, depuis, quitté ses responsabilités sur le territoire soviétique. Le délégué du S.L.P. américain, Reinstein, a quitté les Etats-Unis en 1917. Le délégué hongrois, Rudniansky, est un ancien prisonnier de guerre qui n’a pas rejoint son pays après sa libération. Seuls viennent réellement de l’étranger les deux délégués suisses, Fritz Platten et Katscher, l’allemand Eberlein - qui paraît sous le pseudonyme d’Albert - le norvégien Stange et le suédois Grimlund, le français Guilbeaux. Mais là encore, leur représentativité peut être discutée. Platten représente la gauche d’un parti socialiste qu’il ne peut donc engager dans un congrès ; Katscher est envoyée par un groupuscule dont Platten conteste l’importance. Le norvégien est parti de son pays avant qu’ait été reçue l’invitation à la conférence. Le français Guilbeaux vit depuis des années en Suisse, a eu des contacts avec Loriot et le Comité pour la reprise des relations internationales : l’un des arguments pour le faire reconnaître comme délégué de la gauche française de Zimmerwald sera que sa femme a pu s’entretenir récemment avec Loriot. Il ne reste donc que deux délégués détenant un mandat incontestable, Grimlund, le suédois, et Eberlein, ce qui est très mince pour prendre une décision de l’importance de celle qui est envisagée. Même en tenant compte des difficultés de transmission de l’information, des obstacles mis aux voyages des éventuels délégués par les puissances alliées maîtresses de l’Europe, il est clair que l’assemblée de Moscou est loin d’être représentative, sinon du mouvement ouvrier dans son ensemble, du moins même de l’aile révolutionnaire qui est en train de se constituer, sous une forme ou sous une autre, dans tous les pays.

La position du parti communiste allemand posait plus de problèmes encore. La centrale de ce parti avait en effet discuté au cours des premiers jours de janvier de la réponse à donner à l’invitation, et, sur les instances de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, elle avait pris position contre la fondation immédiate de la III° Internationale qu’elle jugeait prématurée en l’absence de partis communistes vraiment représentatifs, particulièrement en Europe occidentale. Il est par-dessus le marché hautement probable que l’unique délégué allemand avait reçu d’elle mandat non seulement de voter contre la proclamation de la III° Internationale si celle-ci était proposée, mais encore de quitter la réunion si la III° Internationale y était proclamée dans ces conditions [10]. Or l’attitude du parti allemand - le seul à n’être ni un groupuscule ni une dépendance du parti russe - était évidemment décisive. Comme devait le remarquer Zinoviev au VIII° congrès du parti bolchevique, quelques semaines plus tard, le parti communiste russe était certes la première pierre de l’Internationale, mais une Internationale ne peut être construite sur la base d’un seul parti [11] : le parti allemand était de toute évidence la deuxième colonne de l’édifice projeté. Son opposition rendait le projet irréalisable, et l’on comprend, dans ces conditions, l’attitude adoptée le premier jour par les organisateurs du congrès et au premier chef par les dirigeants russes ; placés au cours de la rencontre préparatoire, devant le veto allemand, ils n’avaient pu que reculer et renvoyer à plus tard la proclamation projetée. Malgré les regrets ouvertement exprimés par certains, la conférence les avait suivis.

Comment expliquer alors le brutal retournement qui se produit le troisième jour du congrès, la proposition faite par Racovski et d’autres de proclamer immédiatement la III° Internationale et de revenir par conséquent sur le vote du premier jour ? Témoins et historiens s’accordent pour juger décisive à cet égard l’intervention du délégué autrichien Gruber, arrivé le deuxième jour de la conférence, dont la description enthousiaste de la révolution en Europe centrale aurait convaincu les délégués et les dirigeants bolcheviques de revenir sur une attitude trop réservée par rapport à la situation réelle. Sans doute peut-on les suivre sur ce point, sans négliger cependant le rôle probablement décisif de Christian Racovski, également absent le premier jour et dont l’intervention à la commission des résolutions le jour de son arrivée devait tout remettre en question. Encore faut-il expliquer pourquoi ces deux hommes ont été capables de provoquer un changement radical dans l’attitude des dirigeants russes. Angelica Balabanov ne croit pas à leur sincérité, estime qu’ils voulaient, depuis le début, faire proclamer la III° Internationale et qu’ils ont tout simplement manœuvré les délégués en utilisant l’émotion provoquée par Gruber. Cette explication a le mérite d’être logique, mais l’inconvénient d’être en contradiction, non seulement avec le sentiment des participants à la conférence, Balabanov elle-même, mais aussi avec le témoignage de Trotsky confiant des années plus tard en exil à Pierre Naville ses propres hésitations et incertitudes, les oscillations de Lénine sur cette question. Nous pensons ne pas être très loin de la vérité en soulignant que les dirigeants bolcheviques sont en ce mois de mars 1919 à la fois convaincus que la révolution se prépare à embraser tout le vieux continent et profondément ignorants des événements qui se déroulent au même moment dans le reste du monde, et notamment des rapports de force réels entre les classes comme à l’intérieur du mouvement ouvrier. Pour eux, la proclamation de l’Internationale, dont ils défendent depuis cinq ans la nécessité, est avant tout fonction du rythme de la révolution. Si cette dernière triomphe en Allemagne et dans d’autres pays européens dans les semaines ou les mois qui viennent, alors ils doivent sans attendre proclamer formellement l’Internationale. Si elle doit couver pendant des mois encore, alors ils peuvent, comme ils l’ont envisagé au début de la conférence, prendre un peu plus de temps et mieux respecter les formes, et se contenter de faire convoquer le véritable congrès de fondation par la conférence réunie à Moscou, dont ils ont d’ailleurs pris soin de ne pas l’annoncer publiquement et au sujet de laquelle la presse soviétique ne souffle mot pendant quarante-huit heures.

Or, pour leur permettre d’apprécier le rythme de la montée et de l’extension de la révolution européenne, ils ne disposent que des informations et évaluations que leur apportent les délégués venus de l’étranger, et en particulier Gruber et Eberlein lui-même. Pendant les deux premiers jours, les orateurs, sans exception, prédisent une victoire révolutionnaire rapide, balaient de la main les "traîtres social-chauvins" et les "impuissants centristes", tous les obstacles, la répression. L’intervention d’Eberlein est à cet égard terriblement significative. Ce représentant du parti communiste allemand prend la parole à Moscou le jour même où, à Berlin, Noske donne à ses corps-francs l’ordre de marcher sur la capitale pour y rétablir l’ordre : c’est le début de la "semaine sanglante" qui fera des milliers de victimes parmi les travailleurs et révolutionnaires berlinois, dont Leo Jogiches. En d’autres termes, la première phase de la révolution allemande est en train de prendre fin, noyée dans le sang, quand le représentant du parti allemand explique à Moscou que sa victoire est proche. Quelques jours plus tard, de sa cellule de prison berlinoise d’où lui sont parvenus les bruits des salves des combats de rue, Karl Radek écrira le 11 mars à Alfons Paquet qui se trouve en Russie une lettre où il porte une appréciation autrement plus lucide que celle d’Eberlein sur la situation de la révolution en Allemagne et des difficultés qui y attendent les communistes, en l’absence, dit-il, d’un a parti révolutionnaire" [12]. Or ce parti existe, pour Eberlein, et constitue déjà une direction reconnue pour ce qu’il appelle la partie avancée du prolétariat, ce qui, de toute évidence, n’est pas conforme à la réalité, et constitue en revanche une illusion lourde de terribles dangers. Isolés du monde extérieur, les dirigeants bolcheviques ne peuvent en connaître la situation réelle, dans son effroyable complexité, que par les rapports de leurs camarades étrangers, ces néophytes de l’action révolutionnaire, naturellement portés à prendre leurs désirs pour des réalités ou même à enjoliver leurs récits, et pour qui la confiance en la victoire finale passe trop souvent par une analyse sommaire qui néglige l’étude concrète de la situation dans tous ses aspects contradictoires. Nous pensons, quant à nous, que c’est parce qu’ils ont, dans l’ensemble, cru à la véracité du tableau dressé pour eux par les délégués de l’extérieur et notamment Eberlein, que les bolcheviks ont finalement décidé de franchir le pas décisif et de proclamer immédiatement l’Internationale après avoir hésité à le faire dans de telles conditions jusqu’au tout dernier moment.

Et ce n’est pas là le moindre des problèmes qui se posent à cette Internationale en train de naître. Le contraste est en effet frappant entre les interventions des communistes étrangers, avec leur confusion, leur candeur, parfois leur prétention au travers d’un enthousiasme réel et entraînant, et la qualité des textes soumis au congrès par les dirigeants bolcheviques, les Thèses de Lénine, le Manifeste de Trotsky, dont Zinoviev allait dire à juste titre qu’il était un "second Manifeste du parti communiste" [13]. Nous nous contenterons de noter ici, en contradiction avec la plupart des auteurs, que ce contraste n’est pas selon nous à mettre au passif du mouvement communiste en train de naître, mais qu’il constituait seulement l’aboutissement normal de l’histoire du socialisme avant la guerre. 1914 avait déjà prouvé à tous que les révolutionnaires russes étaient d’une autre trempe que leurs camarades d’Europe occidentale, et qu’ils avaient été, avec le parti bolchevique notamment, à meilleure école pour se préparer à ce siècle de guerres et de révolutions La fondation de l’Internationale avait précisément entre autres pour objectif de combler cet écart, d’effacer ce contraste, de construire, grâce à l’expérience révolutionnaire russe victorieuse - la première dans l’Histoire - un parti mondial de la révolution socialiste.