Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Rapports de délégués - Albert (Allemagne)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 10 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : Le représentant allemand, le camarade Albert, a la parole pour son rapport.

Rapport d’ALBERT (Allemagne)

Camarades !

Le 8 novembre 1918, les partisans des socialistes indépendants [1] eux-mêmes niaient encore la possibilité d’événements analogues à ceux de Russie, donc du déclenchement d’une révolution en Allemagne. L’édifice vermoulu du régime capitaliste s’écroulait pourtant le lendemain et tout ce qu’on critiquait si sévèrement chez les Russes et qu’on croyait impossible en Allemagne y devenait fait accompli. Il est vrai que le mouvement révolutionnaire en Allemagne semblait n’être au début qu’une simple émeute de soldats, provoquée par la sévérité excessive du commandement et la fatigue d’une longue guerre [2], mais le système des conseils [3] fut introduit et adopté en une seule nuit, y compris dans les petites villes. On ne saurait donc parler d’une simple révolution de soldats, due à leur haine de la guerre, mais bien de la ferme volonté du prolétariat d’introduire définitivement le nouveau système pour lequel il avait lutté depuis longtemps, sa volonté de remplacer le vieil ordre social par la société socialiste.

Les conseils de députés ouvriers et soldats, formés en une seule nuit, étaient toutefois encore hésitants au début. Les socialistes majoritaires et partisans de Scheidemann [4], bien mieux organisés que les ouvriers, réussirent à s’introduire dans les rangs du nouveau gouvernement, à y occuper les postes et à prendre pied dans les conseils. Le vieux point de vue des ouvriers qui s’imaginaient qu’il suffit, pour édifier une nouvelle société de remplacer les anciens ministres et fonctionnaires par quelques social-démocrates, eut pour résultat que les socialistes de la majorité et les indépendants furent représentés dans le nouveau gouvernement allemand [5].

Aux premiers jours de la révolution, les conseils ouvriers proposèrent aux membres de la Ligue Spartacus d’entrer dans le gouvernement, exigeant que le camarade Liebknecht en fit également partie ; celui-ci déclara le jour même qu’il consentait à faire partie pendant trois jours du nouveau ministère afin de consolider l’armistice. Cette offre ayant été déclinée par les socialistes majoritaires, Liebknecht refusa net de faire partie du gouvernement et, avec lui, tous les autres membres de la Ligue Spartacus. Nous étions convaincus que le moment n’était pas encore venu pour l’Allemagne d’édifier un nouveau régime social à la place du vieux régime capitaliste et qu’il ne suffirait pas de chasser du pouvoir quelques serviteurs du Kaiser. Le problème central est de détruire de fond en comble tout le vieil appareil d’Etat et de bâtir à sa place notre propre appareil de domination. Notre tâche principale est donc de démontrer aux masses ouvrières, et de leur apprendre que l’édification du système des conseils, c’est-à-dire la prise en mains de la dictature par le prolétariat, est une nécessité. Peu de jours après, les premières mesures du gouvernement prouvèrent à quel point nos camarades avaient eu raison en refusant d’y participer. Les premiers décrets ne poursuivaient en effet qu’un seul but : enlever aux conseils le pouvoir exécutif.

Haase, Dittmann, Barth [6] et autres étaient également entrés dans le gouvernement. Le premier décret fut publié au nom des conseils et du gouvernement, mais quelques jours après, ce dernier entra en conflit avec le conseil central [7], le gouvernement l’emporta. Les officiers écartés furent réintégrés dans leurs anciennes fonctions et reprirent comme avant le commandement. On avait décidé que le moment n’était pas encore venu pour l’instauration du socialisme et que cette question devait être ajournée à plus tard. Toutes les revendications des ouvriers furent rejetées sous prétexte qu’il n’était pas possible de changer l’actuel appareil d’Etat, parce que les ennemis menaçaient et que l’Entente ne permettrait pas que le gouvernement procédât à de quelconques changements.

Lorsque le prolétariat s’éleva de plus en plus contre cette politique, refusant de suivre l’ancienne route, le gouvernement des socialistes majoritaires se démasqua rapidement. Il faut noter que, dès le troisième jour de la révolution, les journaux de droite déclaraient ceci : la révolution est un fait accompli et indéniable, et le premier devoir du gouvernement est de veiller à ce que la démocratie soit vraiment réalisée en Allemagne et y devienne une réalité en pratique. Il est évident qu’ils avaient en vue la démocratie bourgeoise et la convocation de l’Assemblée constituante. La Ligue Spartacus déclara aussitôt qu’il ne pouvait en être question et que ce qu’il fallait c’était la dictature du prolétariat, dont les conseils représentaient l’appareil exécutif et que, puisque le prolétariat avait réalisé la révolution en Allemagne, il était la seule classe appelée à édifier un nouvel Etat.

Nous réclamions la poursuite implacable de la lutte des classes jusqu’à l’anéantissement du système capitaliste. Cela ne convenait certes pas à Scheidemann, Ebert et compagnie qui se déclarèrent partisans de l’Assemblée constituante. Les élections furent annoncées en toute hâte.

Cela provoqua un clivage au sein du peuple allemand ; d’un côté, les représentants du capital qui se prononçaient pour l’Assemblée constituante ; de l’autre, la Ligue Spartacus réclamait la réalisation du système des conseils et la dictature du prolétariat. C’est sous ce mot d’ordre que furent menées toutes les luttes que vous connaissez.

Les camarades qui adhéraient à la Ligue Spartacus étaient organisés jusque-là dans le parti social-démocrate indépendant. Avant la guerre il n’existait en Allemagne qu’un seul parti social-démocrate porté aux nues à l’étranger et, lorsqu’au début de la guerre les social-démocrates et leurs chefs passèrent au nationalisme luttant aux côtés de la bourgeoisie pour la guerre, il était impossible aux membres de la Ligue Spartacus de rester dans ce parti.

Il y avait cependant au sein de la social-démocratie un groupe, avec Haase et Ledebour [8] en tête, qui, tout en n’étant pas d’accord avec le vote des crédits militaires, s’entendait avec Scheidemann et Ebert sur toutes les autres questions de la défense nationale [9]. Après une opposition ouverte, ce groupe fut exclu du parti et fonda le Parti social-démocrate indépendant.

La Ligue Spartacus se trouvait alors dans l’impossibilité d’agir et de se développer, tous ses représentants ayant été emprisonnés ou envoyés dans les tranchées ; seuls quelques-uns d’entre eux pouvaient profiter de rares occasions de liberté pour travailler à l’oeuvre entreprise. Lorsque le parti des social-démocrates indépendants fut fondé à Gotha [10], nous acceptâmes de nous unir à eux dans une seule organisation [11]. Mais les oppositions existaient déjà, insurmontables. Lorsque, après le déclenchement de la révolution, les indépendants entrèrent dans le gouvernement en se ralliant à la démocratie bourgeoise et en essayant ainsi d’étrangler le système des conseils, il nous était impossible de rester dans leur organisation. Le 3 janvier 1919, à la conférence de la Ligue Spartacus à Berlin, nous fondâmes le Parti communiste allemand.

Le gouvernement de Scheidemann-Ebert entreprit une lutte acharnée contre les communistes, employant contre eux toutes les mesures de répression de l’ancien régime. Pour répondre aux protestations des ouvriers qui montrèrent par la grève qu’ils n’avaient pas envie de se laisser opprimer par les vieilles méthodes, les représentants des Scheidemann-Ebert passèrent vigoureusement à l’action et employèrent mitrailleuses et canons dans les rues de Berlin. Le 6 décembre 1918, des mitrailleuses et les canons furent mis en action dans les rues de Berlin contre une manifestation ouvrière pacifique et un grand nombre de nos meilleurs camarades furent abattus ou gravement blessés. Il faut noter que l’on s’acharna surtout contre les représentants des soldats du Parti communiste allemand [12].

Que représente aujourd’hui l’armée en Allemagne ? Les soldats qui, après quatre ans de guerre, ont par leur soulèvement du 9 novembre, anéanti l’ancien régime, refusent de rester dans leur ancien rôle de soldats. Les anciens régiments se sont dissous ; ils se sont dispersés sans demander l’avis de Scheidemann. Les corps de troupe qui se trouvaient en Allemagne ont été démobilisés quelques jours après la révolution. Des territoires entiers dont les représentants passèrent aux communistes entreprirent de leur propre chef cette démobilisation. La République de Brunswick avait annoncé dans les premiers jours après la révolution la démobilisation pour le 23 décembre [13]. Le gouvernement du Reich protesta, mais les soldats avaient été libérés. Le gouvernement, d’ailleurs, n’avait rien à attendre de ces soldats, ne pouvant s’en servir pour ses projets. Au front, l’ancienne armée refusait de combattre l’ennemi extérieur et s’était dispersée sans se soucier de l’armistice.

Je ferai remarquer ici que la Russie a joué un grand rôle dans la décomposition de notre armée. Les prisonniers qu’elle nous rendait y contribuèrent pour une bonne part, semant la rébellion partout où ils passaient. Il y avait, certes, des régiments au front qui n’avaient pas encore été entamés par la propagande et étaient encore aux mains des officiers, mais ils ne résistèrent pas longtemps et devinrent inutilisables pour le combat. Le général Lequis, commandant en chef de la garnison de Berlin déclarait au début de janvier qu’il ne fallait guère plus de cinq à six jours à Berlin pour démoraliser les troupes encore tenues en main par les officiers [14]. C’est donc uniquement grâce à l’arrivée fortuite du front de quelques régiments restés insensibles à la propagande, qu’il fut possible de lancer les soldats contre les ouvriers dans les rues de Berlin. Ce fut le cas lorsque, le 6 décembre 1918, les soldats revenant d’une assemblée de la Ligue des soldats rouges furent mitraillés sur ordre du gouvernement par un régiment qui venait de Finlande. Quelques jours plus tard, les matelots qui constituaient le rempart et la troupe d’élite de la révolution, composée en majorité d’ouvriers anciens membres du parti, refusant de quitter Berlin, tombèrent sous les grenades dont les couvrit un régiment, appelé en toute hâte du front [15].

Haase, Barth et Dittmann, membres du gouvernement, déclarèrent n’avoir pas assisté à la séance où il fut décidé de tirer sur les ouvriers. Les indépendants quittèrent alors le gouvernement, expulsés par Scheidemann, non sans déplorer amèrement cette déconvenue.

La Ligue Spartacus ne pouvait plus travailler avec eux. Tout travail révolutionnaire avec de telles gens était illusoire et c’est pourquoi la fondation de notre parti communiste était devenue une nécessité. C’était également une nécessité parce que l’éclatement à l’intérieur de l’ancien parti s’aggravait de plus en plus. Le parti majoritaire est relativement uni, mais les choses vont mal chez les indépendants. Chez eux, chaque leader personnifie un nouveau courant et veut former un nouveau parti.

Ledebour et Däumig [16] en particulier caressaient l’espoir de fonder un grand parti allemand unifié, ce qui en cas de succès aurait à nouveau fait naître un parti social-démocrate indépendant, tendant tantôt à gauche et tantôt à droite et n’adoptant nullement le point de vue de l’extrême-gauche, autrement dit de la Ligue Spartacus, pour la dictature du prolétariat. C’est ce qui nous décida à rompre immédiatement avec eux, et à rendre par cela même impossible la formation d’un tel parti de "micmac".

La tâche de la ligue des communistes n’était pas seulement de former un nouveau parti, mais principalement d’entreprendre l’éducation des masses afin de les préparer à l’instauration du nouveau régime socialiste où le travail de chacun est nécessaire. Il s’agissait de détruire chez les ouvriers cette conviction encore fortement enracinée qu’il suffit pour résoudre le problème, de remplacer les anciens ministres par quelques social-démocrates et de leur démontrer que les luttes décisives ne pouvaient être entreprises contre la bourgeoisie que par des actions de masse.

Pour nous, il était clair dès le début que la révolution, le 9 novembre, n’était en réalité qu’une faible tentative de destruction du vieil ordre social et que la vraie révolution était loin d’être achevée en Allemagne [17].

Ces dernières semaines ont prouvé que la transformation du régime social ne se fera pas sans lutte acharnée de part et d’autre et que cette guerre civile sera menée avec une violence sans exemple dans l’histoire. Il est indispensable de démontrer aux masses que ce but ne peut être atteint qu’à l’aide du système des conseils et le but principal de notre propagande est de faire comprendre aux ouvriers qu’ils doivent créer leurs conseils. Examinons la situation à cet égard : on sait que dès le début de la révolution, les conseils furent organisés dans toute l’Allemagne ; le même système fut introduit dans tous les ateliers et toutes les entreprises afin d’améliorer et de réglementer les conditions de travail de la classe ouvrière. Ces conseils d’usine — fait important à constater — mirent au pied du mur les anciens syndicats, si puissants jusque-là en Allemagne, qui ne faisaient qu’un avec les jaunes, qui avaient interdit aux ouvriers de faire grève, qui étaient contre tout mouvement déclaré des ouvriers et qui avaient partout frappé dans le dos de la classe ouvrière. Ces syndicats sont complètement hors du coup depuis le 9 novembre. Toutes les revendications de salaires ont été lancées sans les syndicats et même contre eux, car ils n’ont défendu aucune revendication de salaires. C’est seulement ces derniers jours que le syndicat des employés de commerce mena une lutte ouverte parce que des membres du parti communiste se trouvaient à sa tête.

Examinons les perspectives de cette lutte en Allemagne. Certes, si on s’en rapportait aux résultats des dernières élections à l’Assemblée nationale, il faudrait convenir que les socialistes majoritaires ont la grande masse derrière eux.

Onze millions de voix sont allées aux partisans de Scheidemann et deux millions aux socialistes indépendants. Mais il suffit d’approfondir les faits pour constater que les ouvriers sont loin de suivre le gouvernement en rangs aussi serrés qu’il le prétend. Il devient clair que partout où les ouvriers poursuivent leurs propres intérêts et agissent contre le gouvernement au nom du socialisme, ils s’appuient sur les mots d’ordre des communistes. Un grand mouvement vient d’être conduit par les mineurs en Rhénanie-Westphalie ; ces derniers ont organisé un conseil central qui régit et contrôle toute l’exploitation minière de la région [18] ; cette socialisation a été entreprise sans aucun sabotage de la part des employés et fonctionnaires qui se sont déclarés prêts à la mener à bien sans les capitalistes et en travaillant aux côtés des ouvriers. Il n’est pas possible, dans un seul Etat, de réaliser la socialisation dans une seule branche, mais cet exemple prouve que les ouvriers commencent à se rendre compte que la seule voie pour supprimer le vieux système économique est la socialisation des entreprises, de toute la vie sociale. Les perspectives des luttes futures sont d’autant plus favorables que toute la vie économique de l’Allemagne va vers une désorganisation imminente. Moins rassurante est l’attitude impitoyable du gouvernement qui ne se gêne pas pour employer contre les ouvriers tous les moyens de répression dont il dispose encore ; mais ceux-ci ne se laisseront pas terroriser. "Nous ne marcherons pas contre les ouvriers" ! Ces paroles reviennent de plus en plus fréquemment dans la bouche des soldats allemands dont la neutralité a forcé le gouvernement à former, comme en Russie, des régiments de gardes blancs composés de volontaires. Ainsi furent formés les régiments pour la défense de la frontière orientale qui eurent pour mission de réprimer les Polonais rebelles — ces mêmes Polonais si opprimés déjà du temps de la dictature bourgeoise — et de repousser l’assaut des gardes rouges bolcheviques.

Les pires calomnies courent en Allemagne sur le compte de ces gardes rouges qu’on présente comme des bandes de brigands tuant et brûlant tout sur leur passage. Cette propagande est destinée à gagner les soldats qui combattent les bolcheviks.

Ce sont ces mêmes soldats de la nouvelle garde blanche qu’on jette contre les ouvriers dans les rues de Berlin afin d’empêcher leur lutte révolutionnaire. Leur premier fait d’armes eut lieu en janvier 1919 : Le nouveau gouvernement avait destitué l’ancien chef de la police afin de le remplacer par un socialiste de la majorité bien connu des ouvriers pour sa traîtrise [19]. Le prolétariat pouvait craindre qu’il n’emploie contre lui les moyens les plus brutaux. Sans aucun mot d’ordre ni directive de la part de notre parti, les ouvriers s’emparèrent le 19 janvier 1919 de quelques rédactions, entre autres celle du Vorwärts, objet de leur haine depuis longtemps [20]. Après plusieurs journées de lutte et d’occupation, les socialistes de la majorité sous la direction du gouvernement firent avancer la garde blanche et la chargèrent de débarraser Berlin des rebelles. Pour avoir une idée des horreurs et de la cruauté de la répression qui suivit, il suffit de savoir que les premiers parlementaires sortis du Vorwärts furent battus à mort par les soldats et que sept autres furent tués.

Aussitôt, le mouvement révolutionnaire réprimé, les gardes blancs arrêtèrent et jetèrent en prison tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachaient à la Ligue Spartacus. C’est alors que nous perdîmes nos meilleurs dirigeants, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg qui tombèrent entre les mains des bourreaux et furent abattus dans la rue.

Tout ce qu’on raconte au sujet de la tentative de fuite de Karl Liebknecht et de l’enlèvement de Rosa Luxemburg par des ouvriers n’est que mensonge et calomnie. Nous possédons des témoignages irréfutables prouvant que Liebknecht fut d’abord grièvement blessé à coups de crosse sur la tête par les gardes blancs puis achevé par eux dans l’automobile où ils le transportaient et que Rosa Luxemburg fut tuée par deux coups de crosse et que son corps fut ensuite enlevé. Les assassins et les officiers sont connus, toutes leurs déclarations sont publiées ; inutile d’ajouter qu’ils sont toujours en liberté et que le gouvernement ne songe pas à les traîner en justice [21]

Beaucoup de nos camarades ont partagé le sort de Liebknecht et de Rosa Luxemburg — et furent assassinés et enterrés par des soldats et officiers fanatiques. Karl Radek, notre camarade russe, arrêté également, fut jeté, lourdement enchaîné, dans le cachot infect d’une ancienne maison de détention [22]. Comme vous le voyez, la terreur blanche bat son plein à Berlin et la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat n’est plus menée comme dans le temps à coups de proclamations, de tracts et de brochures, mais à coups de feu. La bourgeoisie affolée, n’a pas d’autre issue que la répression violente contre le prolétariat.

La situation économique en Allemagne est très mauvaise. Beaucoup d’entreprises ont fait faillite ou ferment. A la suite de mouvements revendicatifs et de grèves, les ouvriers ont obtenu des augmentations de salaires qui font que les usines ne sont plus rentables pour les entrepreneurs. L’ouvrier de son côté a de moins en moins envie de travailler et ne se soucie plus de remplir les poches des capitalistes. Le mécontentement augmente sans cesse. Les provisions de matières premières sont insuffisantes et leur trafic se fait en sous-main. C’est pourquoi les entrepreneurs ferment les usines. A mon départ de Berlin on comptait 260.000 chômeurs. L’Allemagne est à la veille d’un effondrement économique général.

L’état actuel des transports n’est guère meilleur. On me disait en Allemagne : a Si tu vas en Russie, tu auras à surmonter d’énormes difficultés." Camarades, le voyage que j’ai fait de la frontière à Moscou ne saurait être comparé aux calamités que j’ai endurées en Allemagne. Les Anglais et les Français nous ont pris nos meilleures locomotives. Le voyage de Berlin à Leipzig, qui durait auparavant deux heures, demande maintenant neuf à dix heures. Certaines lignes, qui avaient des trains directs à toutes les heures, ne comptent plus que deux ou trois trains de passagers par jour. Il apparaît ici aussi que les anciennes méthodes de gestion économique ne sont plus applicables.

La question du ravitaillement se complique de jour en jour. Les prix montent considérablement, certains produits sont introuvables. Les rations délivrées sont insuffisantes pour vivre, ce qui ouvre un large débouché au marché noir et grève lourdement le budget des ouvriers. Partout explosent des émeutes de la faim. Les gardes blancs attendent le moment propice pour tomber sur le prolétariat et des heurts violents sont inévitables.

Tout cela, et particulièrement la paix avec l’Entente, nous fait espérer une issue victorieuse de la lutte entreprise par le prolétariat. Le gouvernement essaie toujours d’endormir les ouvriers en leur disant : a Il ne faut rien faire, la paix avec l’Entente est imminente." Mais la classe ouvrière ne se laisse plus prendre à ces mauvaises raisons. Voilà des mois qu’on nous répète que nous devons combattre les Russes pour plaire à l’Entente. Nous n’y avons encore rien gagné jusqu’à présent et l’on ne nous livrera rien si ce n’est quelques boîtes de lait condensé, à des prix inaccessibles pour les ouvriers. Les Scheidemann et Cie qui soutenaient et approuvaient il y a quatre ans la politique de guerre du gouvernement à l’égard de l’Entente se mettent maintenant à plat ventre devant elle, pleurnichent et demandent grâce. Ils ont peur de la paix et non sans raison. Le gouvernement allemand des Scheidemann et consorts a montré à l’Entente comment il faut conclure la paix avec les vaincus. Les Anglais et les Français peuvent se référer à Brest-Litovsk et dire : "Vous nous avez appris comment faire la paix" ; et si les conditions de paix sont si dures pour nous, cela provient de ce que les représentants de l’Entente, les Wilson et les Clemenceau, ne sont que les hommes d’affaires des Etats capitalistes qui considèrent le traité de paix comme une affaire dont ils cherchent à tirer le profit maximum. Ce n’est pas parce que le gouvernement gémit et s’aplatit devant cette bande que quelque chose changera, mais seulement si le prolétariat poursuit la révolution avec énergie et passion. Il s’agit de gagner la confiance du prolétariat anglais et français pour mener en commun avec lui la lutte pour la révolution mondiale.

Telle est l’opinion du Parti communiste allemand et il est possible, grâce à notre agitation et à notre propagande, de gagner à nos conceptions le prolétariat allemand, partout où il ne s’est pas encore rallié au parti communiste allemand. Je ne crois pas faire preuve d’un optimisme exagéré en affirmant que les Partis communistes allemand et russe poursuivent la lutte en espérant fermement que le prolétariat allemand mènera également la révolution à la victoire finale et que la dictature du prolétariat pourra être également établie en Allemagne, malgré toutes les assemblées nationales, malgré les Scheidemann et malgré le nationalisme bourgeois. Pour mener à bien cette lutte, il est nécessaire que le prolétariat allemand agisse en commun avec le prolétariat des autres pays. C’est cela qui m’a incité à accepter avec joie votre invitation, convaincu que dans un délai très rapproché nous lutterons côte à côte avec le prolétariat des autres pays, en particulier d’Angleterre et de France pour la révolution mondiale pour réaliser en Allemagne également les objectifs de la révolution.

(Suite des rapports)