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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapports de délégués - Platten (Suisse)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 4 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : La parole est au représentant de la Suisse, le camarade Platten.

Rapport de PLATTEN (Suisse) 

Chers camarades,

La Suisse n’est qu’un petit pays avec un mouvement révolutionnaire modeste. Le compte rendu de la lutte ouvrière que vous fera ici son représentant ne saurait donc être aussi imposant que ceux des autres pays.

Nous pouvons cependant vous assurer que nous avons essayé de faire tout ce qu’exigeait de nous notre solidarité avec les camarades russes.

La guerre a épargné notre pays. Nous avons vécu dans des conditions plus favorables et le mouvement ouvrier chez nous s’est développé autrement que dans les pays en guerre.

Néanmoins, la Suisse n’a pas échappé à l’influence politique de la guerre ; dès le début, nous nous sommes ralliés à Zimmerwald. Je ne m’étendrai pas longtemps sur la lutté que nous avons eue à soutenir et je vous dirai seulement que la lutte pour Zimmerwald a eu pour résultat d’éloigner de notre parti les éléments ultra-nationalistes et qu’un parti internationaliste est resté, qui s’est développé rapidement. Pourtant, à cause de nos divisions, nous n’avons pas réussi à en éliminer tous les éléments de droite. Tous les camarades sont restés dans le parti pour en conserver l’unité.

En jetant un rapide coup d’oeil sur le développement du parti, je mentionnerai seulement que les divergences qui s’élevèrent lorsqu’il fut question d’envoyer des délégués à la conférence de Zimmerwald suffirent à démontrer que, même dans un parti aussi uni en apparence que le nôtre, il existait jusqu’à trois tendances différentes.

Ceux de la droite, comme Studer, Müller et Greulich, n’avaient pas de représentants, mais ce rôle échut au camarade Naine, qui après avoir fortement penché vers la droite, passa définitivement de son côté [1]. Le centre, qui se forma plus tard, et la gauche du parti, furent représentés et votèrent séparément dans toutes les questions. Je me rangeai du côté des Zimmerwaldiens de gauche. Grimm vota contre la gauche, ,justifiant son attitude par la nécessité où le mettait sa qualité de président de maintenir les relations entre les différentes tendances en gardant la neutralité. Il devint évident par la suite que cette façon d’agir avait pour base des raisons politiques beaucoup plus profondes.

La lutte qui éclata dans le parti après la conférence de Zimmerwald fut engagée par le centre de concert avec la gauche ; les Grutliens [2] quittèrent le parti et le mouvement du parti prit par cela même une direction déterminée. Il évolua rapidement à gauche et s’il fallait nous caractériser, nous devrions, sur la foi de toutes les résolutions du congrès, être comptés parmi la gauche de l’Internationale et ce parti aurait le droit d’avoir ici son représentant. Mais la structure sociale de notre pays provoque de sérieuses contradictions entre la théorie et la pratique. La façon dont le camarade Grimm a rempli sa mission en Russie n’a pas été sans influence sur le mouvement du parti en Suisse [3]. Quand nous apprîmes par les télégrammes quelle avait été son attitude à Pétersbourg, les plus perspicaces d’entre nous, et principalement les éléments de gauche de Zürich, comprirent alors que la position de Grimm dans l’Internationale et dans le parti suisse ne serait plus ce qu’elle était avant son voyage. Bon nombre de camarades espéraient cependant que l’attitude de Grimm. n’avait constitué qu’un faux pas personnel. J’insistai pour ma part sur une condamnation ouverte de sa politique, mais ma proposition ne fut pas retenue. Il est revenu, masqué d’un radicalisme à toute épreuve, mais n’a pas été long à se découvrir, ce qui nous a déterminés à engager contre lui une lutte énergique. La bataille promet d’être encore plus chaude au prochain congrès du parti, car il y a toutes les chances que notre parti y détermine définitivement son orientation. Y aura-t-il une scission ? Voilà ce que je ne saurais encore affirmer.

Le mouvement syndical en Suisse souffre du même mal que le mouvement allemand. Tout un état-major de fonctionnaires se trouve à sa tête ; un moment, on pouvait craindre pour lui une sclérose permanente ; mais les conditions intenables où se trouvaient les ouvriers par suite de la cherté de la vie les obligèrent à engager la lutte sans demander l’avis des centrales. Les organisations syndicales furent obligées de prendre la direction du mouvement. Les ouvriers suisses comprirent très vite qu’ils ne pourraient améliorer leur situation matérielle qu’en transgressant les statuts de leurs syndicats et en engageant la lutte, non pas sous la direction de la vieille confédération, mais sous une direction élue et choisie par eux. Un congrès ouvrier fut organisé où se forma un conseil ouvrier dans lequel cependant, à la différence des soviets russes au début de la révolution, il n’existait pas de tendance révolutionnaire. Le Comité ouvrier dut assumer la direction. Le congrès ouvrier se tint malgré la résistance de la direction des syndicats et bientôt fut contraint d’utiliser une grève de masse comme méthode de lutte. Les préparatifs du combat furent entrepris et, contre la volonté du comité exécutif de ce congrès ouvrier, on en vint à ce grand combat qui a placé devant les travailleurs suisses cette tâche considérable. Ce fut la dernière grève, à laquelle plus de 400.000 ouvriers prirent part [4].

Du fait de la politique timorée des centrales, ce fut encore Zürich qui fut obligé de se mettre à la tête du mouvement. Deux jours seulement après le commencement de la grève à Zürich, la direction centrale, pour restaurer son prestige vacillant, lança le mot d’ordre de grève générale ; elle s’étendit aussitôt dans tout le pays, mais il n’était pas question alors d’une lutte armée. Le prolétariat suisse espérait remporter la victoire sans armes, par le simple arrêt de tout travail. La lutte dura cinq jours et le cinquième jour, la direction centrale donna l’ordre de terminer la grève, à la grande indignation de la classe ouvrière.

Il est indispensable de souligner ici cette nouvelle trahison de la cause ouvrière. Le comité, composé en grande partie de fonctionnaires, ne fut pas à la hauteur de la situation ; il expliqua qu’il était urgent de terminer la grève pour éviter une guerre civile sanglante qui menaçait d’en résulter. On en vint à des altercations violentes. Cette défaite fut suivie de lock-outs. La bataille était perdue.

Cette première lutte qui avait mis sérieusement à l’épreuve le courage et la fermeté des ouvriers — les soldats mobilisés contre eux étaient au nombre de 40.000, et très bien armés — contribua à élucider à leurs yeux le caractère et les conditions des luttes à venir. Aussitôt après l’arrêt de la grève, ils discutèrent de la situation et comprirent que les luttes futures ne pourraient plus avoir les mêmes formes, mais seraient des soulèvements sanglants.

Une réaction terrible suivit la défaite. Presque tous nos camarades organisateurs et dirigeants furent emprisonnés et attendent actuellement leur condamnation ; des centaines de cheminots devront également comparaître devant le tribunal militaire et répondre de leur désobéissance, de leur refus d’accomplir leur service. Un des événements marquants de cette réaction fut l’expulsion de Suisse des représentants russes [5]. Je puis affirmer que cette mesure a mis le comble à l’indignation des ouvriers et a fortement influé sur le développement du mouvement. Nous avons lié la lutte à de nouvelles revendications et nous avons déclaré que l’attitude prise à l’égard du gouvernement soviétique était à nos yeux une provocation qui nous engageait à la lutte.

Pour nous cette expulsion était doublement pénible, car la mission russe nous rendait de grands services en nous mettant fidèlement au courant dece qui se passait en Russie, grâce à quoi nous pouvions réfuter les racontars mensongers répandus par la bourgeoisie.

Dès que nous pûmes à nouveau nous réunir, nous avons publié plusieurs nouveaux ouvrages et entrepris une large propagande avec un excellent matériel [6]. Nous avons diffusé parmi les masses les oeuvres de Lénine et de Trotsky, ce qui a contribué non seulement à élever leur esprit révolutionnaire, mais à leur donner une profonde compréhension du mouvement révolutionnaire en Russie et des formes de la dictature prolétarienne. Ces derniers temps, notre propagande s’est diversifiée et généralisée. Proclamations, brochures, réunions — nous n’avons rien négligé pour stimuler l’esprit révolutionnaire des masses ouvrières et pour rendre clair à leurs yeux le but du mouvement. Je mentionnerai spécialement ici un certain groupe avec lequel nous avons des divergences sur certaines questions, mais qui nous a très utilement secondés dans l’armée [7]. Il faudra sérieusement penser à l’unification des forces pour un travail commun. Elle deviendra possible dès que notre parti aura définitivement décidé de son orientation. Encore un point important à souligner : en aucun cas nous devons nous priver d’une arme aussi indispensable pour la lutte que la presse. Nous n’aurons rien a en craindre si nous arrivons à la mettre de notre côté.

Le congrès du parti qui précéda le congrès ouvrier ne fut qu’une tentative de l’ennemi pour nous prendre au dépourvu [8]. J’y ai joué un certain rôle dans la mesure où, en ma qualité de secrétaire du parti, j’ai pu faire pencher la balance. Les éléments de la droite y prirent l’offensive. Avec l’aide du centre, ils réussirent à déplacer le siège de la direction centrale de Zürich à Berne. J’ai protesté contre cette tentative de remettre entre les mains des camarades de Berne la direction qui se trouvait dans celles de l’extrême-gauche de Zürich. Déplacer le siège de la direction à Berne signifiait se soumettre à la politique du centre. A ce même congrès, le camarade Grimm daigna se laisser élire à la direction. Il ne fut pas élu président, mais consentit, lui, l’ex-président de Zimmerwald, à travailler sous la présidence d’un social-patriote. Qu’on se souvienne avec quelle fierté ce président déclara au parlement : "Je ne suis pas bolchevik, je ne suis pas même Zimmerwaldien !" [9].

Des camarades ont contribué à l’élection de cet opportuniste déclaré à la présidence accomplissant ainsi une mauvaise action à l’égard de notre tendance et se discréditant aux yeux des masses. Le changement de résidence de la direction n’aboutit pas au but recherché, car le congrès du parti suivant renversa le président et démontra clairement que les deux tiers des camarades sont avec l’extrême-gauche.

La question de notre représentation à la conférence social-patriote internationale de Berne fut résolue par un refus. Les résultats du vote sont probants. Ma proposition qui engageait au refus de prendre part à cette réunion de traîtres internationaux obtint 198 voix contre 154. Nous déclarâmes officiellement notre solidarité avec les camarades du parti russe. L’ensemble de la droite et du centre vota contre nous, ce qui ne nous empêcha pas d’avoir la majorité, même au scrutin définitif. Ce résultat ne fut pas sans produire une grande impression, dans le pays même que les social-patriotes avaient choisi pour leurs réunions !

(Suite des rapports)