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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapports de délégués - Sirola (Finlande)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 12 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Après la reprise de la séance, le camarade Lénine donne la parole au représentant de la Finlande, le camarade Sirola.

Rapport de SIROLA : le mouvement révolutionnaire en Finlande

Camarades !

Une année s’est écoulée depuis que le prolétariat finlandais a engagé une lutte à mort contre les bandes de bourreaux de la bourgeoisie [1]. Il s’était courageusement levé pour défendre sa vie et sa liberté contre l’agression réactionnaire des gardes blancs. Quoique insuffisamment préparé à une telle lutte du point de vue militaire, comme du point de vue politique [2], il a tenu bon durant trois mois sur tous les fronts, tout en accomplissant à l’arrière un énorme travail d’organisation sociale et économique [3]. Mais cette première révolution du prolétariat finlandais fut défaite. Le dévouement et le courage des camarades — hommes et femmes — de la garde rouge et le secours inappréciable de nos camarades russes ne suffirent pas à repousser l’assaut des bandes "blanches" internationales commandées par des officiers finlandais, suédois, allemands et russes. A la fin d’avril, quand l’impérialisme allemand, mettant tout son poids dans la balance, lança contre nous ses troupes régulières [4], les blancs réussirent à faire échouer notre plan d’évacuation de toutes les forces vives de la révolution en Russie. La rage sanguinaire et la soif de vengeance barbares des blancs sont connues dans le monde entier. Pendant des mois les "bouchers" se déchaînèrent contre le prolétariat, hommes, femmes et enfants. Des centaines de camarades russes et d’instructeurs russes de la garde rouge furent aussi fusillés en même temps que les ouvriers finlandais. D’après les rapports récemment publiés dans les journaux finlandais, le total des victimes s’est monté à treize mille et nous lisons encore des articles qui nous apprennent l’exécution dans telle ou telle commune de cent, deux cents, trois cents prolétaires et plus encore. A ces chiffres, il faut ajouter les quinze mille cinq cents morts de faim, de maladies et de misère dans les camps de concentration [5]. Ces faits sanglants que nous n’avons nullement exagérés, doivent servir d’avertissement à tous les ouvriers qui rêvent d’une paisible collaboration avec la bourgeoisie sur la base des principes démocratiques. Nous espérons que nos camarades de la Troisième Internationale graveront ces expériences des prolétaires finlandais dans le coeur des ouvriers de leur pays.

Le prolétariat doit préciser au plus tôt sa position de principe et ne pas hésiter à se séparer de tous les groupes et de tous les éléments qui ont trahi la cause ouvrière ou l’ont abandonnée au moment décisif.

Démocratie ou dictature ? Cette question ne doit plus être éludée et la situation révolutionnaire existante doit être clairement exposée. Le prolétariat ne doit pas laisser à l’ennemi l’initiative des opérations. Il doit lui-même choisir le jour et l’heure de l’attaque afin de détruire l’appareil du pouvoir bourgeois — l’administration gouvernementale, la machine d’Etat.

Nous avons été nous aussi, pendant trop longtemps, prisonniers de l’idéologie d’un mouvement ouvrier "unitaire". Mais, après la Révolution, la scission devint inévitable [6]. La ligne de démarcation fut nettement tracée. En Finlande, l’ancienne extrême-droite social-démocrate obtint de la dictature bourgeoise la "liberté" d’organisation et de presse, dans le but nettement déclaré d’apaiser les masses ouvrières. Ses traîtres firent de leur mieux pour abattre la Révolution prolétarienne de l’année dernière et travailler en faveur d’un mouvement ouvrier pacifique, dont les syndicats, les coopératives et l’action parlementaire seraient les moyens [7]. Ils ont trouvé un appui dans la classe des petits commerçants et parmi la petite-bourgeoisie et nous ne doutons pas qu’ils ont maintenant, et qu’ils conserveront aux prochaines élections, un certain nombre de voix. Mais les masses prolétariennes, torturées par la prison, la faim, la misère, se souvenant de la récente terreur blanche, ayant en outre devant les yeux l’exemple de la dictature prolétarienne en Russie — restent insensibles aux exhortations des valets de la bourgeoisie. Le prolétariat révolutionnaire finlandais n’a rien à faire avec les gens de Scheidemann et Branting [8] qui fraternisent actuellement à Berne avec tous les social-traîtres du monde ; le prolétariat finlandais est en ce moment plus révolutionnaire que jamais. La presse bourgeoise nous donne également un témoignage suffisant de la joie avec laquelle les ouvriers finlandais ont accueilli la fondation de notre parti communiste. Nous en avons beaucoup de preuves également.

Le parti communiste finlandais a été fondé au congrès de Moscou (fin août dernier) par des émigrés vivant en exil. Mais notre exil avait un caractère tout à fait nouveau : nous vivions dans un pays socialiste. Nous qui avions été radicaux ou radicaux de gauche [9], nous fûmes amenés au communisme sur la base de nos expériences révolutionnaires, par les travaux théoriques de nos camarades russes et surtout par l’exemple vivant du travail d’organisation communiste en Russie.

Dans une lettre ouverte que notre parti a adressée au camarade Lénine, nous lui en avons rendu compte et nous nous sommes expliqués plus longuement sur nos expériences.

De Pétrograd où actuellement travaille notre comité central, nous avons fait rayonner notre propagande parmi les ouvriers et les paysans finlandais habitant la Russie. Près de vingt-cinq organisations communistes ont été fondées. Nous avons publié plus de quarante brochures, fondé en Russie un quotidien finlandais et deux revues, l’une rédigée en finlandais, l’autre en suédois. La collaboration avec les camarades russes dans le parti, les institutions des soviets et dans les domaines économique et culturel, est organisée également.

L’instruction militaire qui est certainement des plus importantes, n’est pas oubliée. Notre organisation militaire s’occupe de l’éducation des soldats finlandais dans l’armée rouge. Nous avons publié, en quinze langues, des manuels militaires ; et une école d’officiers pour deux cents jeunes gens est en voie d’organisation. Un grand nombre de groupes communistes travaillent illégalement en Finlande, répandant nos publications et nos journaux, se consacrant à la propagande et à la préparation de la révolution sans craindre la prison, les tortures et la mort.

A la conférence qui a eu lieu à la fin de janvier et à laquelle ont assisté des représentants de la Finlande, des thèses ont été adoptées concernant les prochaines tâches de la révolution en Finlande [10]. Nous les joignons au procès-verbal. Une profonde conviction nous dit que le temps est proche où nous reprendrons la lutte auprès de nos fidèles camarades en Finlande. Cette conviction est non seulement justifiée par notre ardent désir, mais aussi par l’analyse de la situation actuelle en Finlande.

L’influence du capitalisme impérialiste corrompu et pourrissant se manifeste nettement dans la petite Finlande. La bourgeoisie finlandaise a créé son petit monde à son image. Il y règne une décomposition, une démoralisation générales. Les escroqueries, la spéculation y fleurissent ; les morts causées par la famine y sont fréquentes. Le budget de l’Etat est monté de cent millions à un milliard, les impôts et les dettes d’État augmentent simultanément. La corruption est devenue un système, la culture est prostituée. Une caste militaire s’est formée, composée d’officiers dont la misère est dorée et des courtisans du dictateur. La réaction règne partout. On peut citer comme preuve de la décadence générale le séparatisme des habitants de langue suédoise des îles d’Aaland, et aussi la mégalomanie conquérante des patriotes. Pour compléter la beauté du tableau, il faut y ajouter la gendarmerie, les violences des gardes blancs bourgeois. La persécution des révolutionnaires, les perquisitions massives, les emprisonnements, les tortures inquisitoriales, les exécutions de prisonniers sous prétexte de tentative d’évasion, etc... Un pareil système ne peut durer longtemps. Il ne manque qu’une circonstance propice pour provoquer une explosion révolutionnaire, et cette circonstance sera bientôt fournie par le développement de la situation internationale. Après l’échec de son aventure allemande, la bourgeoisie finlandaise a adopté l’orientation contraire, vers l’Entente, qui attend actuellement les services de ses nouveaux serviteurs dans la lutte de l’impérialisme mondial contre le bolchevisme. L’expédition d’Esthonie et l’organisation en Finlande de bandes armées de contre-révolutionnaires russes disposés à combattre aussi l’indépendance de la Finlande, en sont des preuves. Il est clair que cette aventure doit s’achever par une débâcle, qui sera le signal de la révolte. Et cette fois-ci, la révolution s’accomplira d’après l’exemple de nos vaillants et fidèles prédécesseurs, les prolétaires russes. Elle aboutira à une dictature de fer du prolétariat mondial et en la république internationale des soviets. Le prolétariat finlandais combattra lui aussi dans les rangs de la III° Internationale Communiste, cette union mondiale des républiques soviétiques du prolétariat.

(Suite des rapports)