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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapports de délégués - Reinstein (Amérique)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 4 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : La parole est au représentant du parti socialiste ouvrier américain, le camarade Reinstein.

Rapport de REINSTEIN (Etats-Unis d’Amérique) 

Camarades !

Je ne suis malheureusement pas en mesure de vous donner ici des informations toutes fraîches sur le mouvement ouvrier en Amérique, comme l’ont fait d’autres camarades dans leurs rapports sur leurs pays respectifs. Cela fait en effet bientôt deux ans déjà que j’ai quitté l’Amérique et que je séjourne ici. C’est pourquoi il m’est difficile de vous donner des informations sur les conditions nouvelles aux Etats-Unis. Mais je crois pouvoir affirmer que le mouvement ouvrier, particulièrement depuis l’entrée des Etats-Unis dans la guerre mondiale, s’est rapidement orienté vers la gauche. L’Amérique passait déjà avant la guerre, et à juste titre, pour le pays classique de la démocratie bourgeoise d’une part, et de l’autocratie financière et industrielle d’autre part. La démocratie s’est développée le plus profondément et le plus complètement dans ce pays. Je suis sûr de ne pas exagérer en affirmant qu’en ce qui concerne les conditions objectives d’une transformation socialiste véritable, l’Amérique est le pays le plus mûr. Mais je voudrais vous donner ici quelques faits. Ceux-ci vous expliqueront pourquoi j’affirme ici que malgré l’état apparemment retardataire du mouvement ouvrier en ce qui concerne le nombre des voix socialistes, les Etats-Unis d’Amérique sont au moins aussi mûrs pour la révolution socialiste mondiale que les pays d’Europe, sinon plus.

Une commission officielle instituée par le président Wilson et composée de non-socialistes et d’anti-socialistes a constaté que la paupérisation du peuple américain avait si rapidement progressé au cours de ces dernières années que 37 % des farmers américains qui pouvaient encore vivre indépendamment il y a peu, ne possédaient déjà plus leur propre terre et ne pouvaient plus gagner leur vie qu’en tant que fermiers ; que la moitié des deux autres tiers, bien qu’étant nominalement les propriétaires de leurs fermes, avaient dû les hypothéquer au profit des banques. Bref, les farmers, qui représentent la colonne vertébrale des couches moyennes, ont été très vite paupérisés et ruinés au cours de ces dernières années. L’ensemble du peuple a été si vite prolétarisé que, selon une autre commission, trente-deux millions et demi d’hommes, de femmes et d’enfants âgés de plus de quinze ans, n’avaient d’autres ressources avant la guerre que leur traitement ou leur salaire pour assurer leur subsistance. Si nous ajoutons les enfants en bas âge et les citoyens trop âgés, ceux qui sont usés — les gens âgés de plus de quarante ans passent dans beau-coups de branches industrielles en Amérique pour n’être plus de bons objets d’exploitation — alors, vous voyez que ces trente-deux millions et demi d’individus tributaires d’un salaire représentent les deux tiers de la population totale du pays. Telle est l’image des conditions sociales modernes en Amérique. En même temps que s’accomplissait ce processus de prolétarisation des masses, se développait d’un autre côté un processus de concentration du capital comme il est impossible d’en observer dans d’autres pays. Quelques années avant la guerre, un économiste indiquait que les capitaux, non pas de l’ensemble de la classe des capitalistes d’Amérique, mais de la banque Morgan, la plus grande banque du monde à présent, représentait déjà plus de cinq cent vingt-sept millions de dollars en actions et obligations. Mais c’était du temps où Morgan n’était pas encore un vieil homme, c’était en 1892. Depuis, le capital de la banque Morgan a attiré à lui et concentré la propriété propriété foncière et commerciale — comme l’éponge aspire l’eau et en 1912 la somme des capitaux contrôlés par la banque Morgan s’élevait non plus à cinq cent vingt-sept millions de dollars, mais à plus de vingt-six milliards de dollars.

C’est la raison pour laquelle j’affirme que l’Amérique est le pays classique d’une part de la démocratie bourgeoise, d’autre part de l’autocratie financière et industrielle. Le processus d’accumulation du capital entre les mains d’un nombre restreint de propriétaires s’est à ce point développé en Amérique que l’on peut vraiment affirmer sans exagération qu’un petit nombre de milliardaires est capable de donner du travail selon son bon vouloir à des centaines de milliers, sinon des millions d’ouvriers, ou de les laisser mourir de faim. Ils disposent de la vie d’immenses armées de travailleurs salariés. Tels sont les faits qui nous permettent d’affirmer que l’Amérique, en ce qui concerne les conditions sociales, représente vraiment une poudrière pour la domination capitaliste et il n’est pas besoin d’être trop optimiste pour affirmer qu’en Amérique, n’importe quelle grande grève, crise industrielle, ou crise de chômage, pouvait provoquer une explosion sociale dès avant cette guerre. Mais il faut souligner ici le fait que la classe des capitalistes américains a été assez pragmatique et rusée pour se doter d’un paratonnerre pratique et efficace grâce au développement d’une grande organisation syndicale anti-socialiste sous la direction de Gompers [1]. Il n’est pas correct de considérer Gompers comme le Scheidemann américain. Scheidemann est certes un social-patriote, ce n’est pas un vrai socialiste, mais il a quand même fait quelque chose dans son passé pour le socialisme. Mais Gompers est plutôt un Zoubatov américain [2]. Il est, et il a toujours été, adversaire décidé de la conception et des buts socialistes, mais il est le représentant d’une grande organisation ouvrière, la Fédération américaine du travail, fondée sur les rêves d’harmonie entre le capital et le travail et qui veille à ce que la puissance de la classe ouvrière soit paralysée et mise hors d’état de combattre avec succès le capitalisme américain. L’autre paratonnerre, qui agit comme du chloroforme sur le prolétariat, a été le caractère opportuniste des dirigeants influents du parti socialiste américain qui tout comme leurs homologues dans les autres pays, ont tout fait pour que le mouvement socialiste en Amérique reste dans la voie opportuniste et ne soit pas dirigé de manière réellement révolutionnaire-marxiste. Ces deux facteurs ont réussi, au cours de ces dernières décennies, à empêcher le prolétariat américain de s’unir pour une véritable lutte révolutionnaire. Heureusement, il est possible, en s’appuyant à présent sur des faits et sur la récente évolution au sein du mouvement ouvrier, d’affirmer tranquillement que ces paratonnerres du système capitaliste perdent assez rapidement de leur vigueur et de leur efficacité. Malgré tous les efforts des dirigeants syndicaux anti-socialistes influencés par les capitalistes et le clergé, il y eut une forte effervescence dans les syndicats américains au cours de ces dernières années. Un des exemples les plus encourageants de cette effervescence et de revirement à gauche nous a été donné au cours de l’année 1916. Quatre des plus grandes organisations de cheminots, celles des chauffeurs de locomotive, des mécaniciens, des conducteurs et du personnel des services de train qui étaient jusqu’à présent organisés en corporations différentes et qui ne voulaient pas coordonner leurs luttes, décidèrent d’avancer en commun la revendication de la journée de huit heures pour les cheminots. Ils firent même un autre pas en avant : ils refusèrent carrément de laisser régler leurs luttes par un arbitrage. Ils maintinrent fermement leur revendication qui devait être satisfaite immédiatement, faute de quoi ils paralyseraient le trafic. Ils contraignirent ainsi le gouvernement à laisser de côté toutes les autres affaires et, pendant quelques jours, l’appareil gouvernemental travailla jour et nuit à Washington pour empêcher cette grève menaçante. Sous la pression des quatre corporations de cheminots, le gouvernement fut contraint de légaliser aussitôt la journée de huit heures pour les cheminots. Mais il apparut alors à quel point tout l’appareil gouvernemental de la démocratie bourgeoise est édifié de manière ingénieuse en Amérique. Lorsque la journée de huit heures devint une loi, il réussit à faire en sorte que la Cour suprême des Etats-Unis décide du caractère constitutionnel ou non de cette loi. Cette Cour Suprême jugea que cette loi était constitutionnelle, mais ajouta aussitôt que les cheminots n’auraient pas le droit à l’avenir de faire grève et de troubler le trafic. On leur retira par conséquent le droit de grève. Ce cas illustre bien comment, dans les pays capitalistes avancés, la "démocratie" bourgeoise est non seulement une illusion, mais est directement nuisible aux ouvriers. D’un autre côté, les méthodes de lutte résolues des quatre grandes organisations de cheminots qui avaient été jusque-là très "modestes" et "raisonnables", indiquent qu’une nouvelle mentalité se fraie le chemin, même au sein des syndicats conservateurs et que les syndicats recourent de plus en plus dans leurs luttes à des méthodes révolutionnaires. Mais, ce qui manque encore, c’est une réorganisation pratique du mouvement ouvrier, politique et syndical. Ce travail pratique de réorganisation fut accéléré lorsque le gouvernement américain précipita le pays dans la guerre. L’influence croissante des différents socialistes révolutionnaires en Amérique est vraiment réconfortante. Déjà, au moment de la déclaration de guerre, on peut constater qu’elle n’était pas populaire. Les masses ne montraient aucun enthousiasme pour la guerre. La presse capitaliste fit tout ce qu’elle put pour réchauffer le patriotisme, mais à quelques exceptions près, on ne put remarquer aucun enthousiasme dans le prolétariat des usines. Dans la mesure où la guerre était impopulaire, beaucoup de syndicats jusque-là très influents perdirent leur popularité. Au cours des derniers dix-huit à vingt mois, on put remarquer dans le mouvement ouvrier socialiste américain une certaine orientation à gauche. Les organisations des I.W.W., les travailleurs industriels du monde, qui défendaient il y a quelques années encore, fermement le point de vue anarcho-syndicaliste et étaient fortement influencés par les anarchistes, devinrent un peu plus raisonnables, un peu moins anarchistes. Au même moment, ils engagèrent une lutte énergique contre la guerre, contre le militarisme, contre le social-patriotisme et contre le système capitaliste du salariat en général. On remarquera aussi un revirement vers la gauche à l’intérieur du parti socialiste, qui, il y a trois ans à peine, était encore presque uniquement dirigé par les social-patriotes ou des dirigeants purement parlementaires. Au congrès extraordinaire de 1917 à Saint-Louis [3], on put observer pour la première fois au sein du parti socialiste un véritable état d’esprit révolutionnaire. Il était si révolutionnaire que beaucoup d’anciens dirigeants furent jetés par-dessus bord ou mis le dos au mur et perdirent toute influence. Des dirigeants du type de Hillquit durent adopter un ton révolutionnaire pour ne pas perdre leur influence. Ces dirigeants furent assez rusés pour le comprendre et agir en conséquence. Beaucoup d’autres ne l’ont pas fait et ont été écartés. La masse des véritables dirigeants du parti issus de la base du parti fit preuve d’un esprit et d’un caractère beaucoup plus dynamique, au moins en ce qui concerne la question de la guerre, et ce parti demeure au moins jusqu’à ces derniers temps sur ce point de vue révolutionnaire. A l’intérieur de ce parti se développèrent des tendances organisées. Debs [4], un des agitateurs les plus populaires en Amérique, gagna de plus en plus d’influence dans ce parti socialiste. En ce qui concerne le parti ouvrier socialiste, il se tint, du premier jour de la guerre à aujourd’hui, sur le terrain de la doctrine marxiste, à la fois dans le programme et dans la tactique. En Amérique a lieu actuellement un processus, au sein des organisations syndicales et politiques, qui nous permet de croire que, dans un avenir très proche, aura lieu une restructuration qui unira enfin les différents éléments révolutionnaires du mouvement socialiste et que ceux-ci feront front contre les gens qui ont agi comme paratonnerre pour la défense de la démocratie capitaliste. Alors, on pourra affirmer que, lorsque l’heure de l’extension de la révolution socialiste mondiale aura sonné, le prolétariat américain se tiendra à son poste pour remplir les tâches qui lui incombent.

Je suis convaincu que, dans cette lutte du prolétariat mondial contre le capitalisme mondial, le prolétariat américain aura une influence aussi décisive pour la victoire du prolétariat mondial que l’est le capital américain dans cette guerre impérialiste contre les puissances d’Europe centrale. Il n’y a pas de doute que la révolution russe a exercé une influence énorme sur les masses prolétariennes en Amérique, que le gouvernement soviétique et particulièrement les bolcheviks deviennent de plus en plus populaires parmi les masses qui s’éveillent très vite. C’est pourquoi j’affirme que le prolétariat américain a déjà exercé une influence considérable sur le gouvernement américain. Si nous constatons que Wilson a adopté un tout autre ton au cours de ces derniers mois et une tout autre attitude envers la révolution et le gouvernement russes, cela doit être mis essentiellement au compte de la pression de la base, de la pression des masses prolétariennes d’Amérique qui s’éveillent.

Je conclurai en disant que le pas que nous accomplissons ici contribuera à fonder la III° Internationale communiste et soviétique. Il n’y a aucun doute que cette fondation sera accueillie non seulement avec joie, mais d’un élan unanime par les membres de mon parti et que les grandes masses qui se comptent par millions se réjouiront avec nous. Nous pouvons être assurés que sous le drapeau de la III° Internationale communiste, un grand nombre d’ouvriers américains participeront à la lutte dans un prochain avenir.

(Suite des rapports)