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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapports de délégués - Katscher (Suisse)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 4 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : La parole est à la camarade Katscher [1], la représentante du groupe communiste de Suisse.

Rapport de Léa KATSCHER (Suisse)

Camarades !

A côté du parti socialiste et de l’organisation de jeunesse socialiste, il existe encore en Suisse un petit mouvement communiste qui est conscient de ses objectifs. L’origine et l’école de ce mouvement communiste se trouvent dans la gauche de Zimmerwald dont l’esprit était également répandu chez nous en Suisse. Ce que nous avons appris de la gauche de Zimmerwald, c’est à exiger des actions de masse, non pour un avenir lointain, mais dans l’immédiat. Je dois avouer que nous n’avons pas reçu alors de la gauche de Zimmerwald un programme et des principes clairs. On voulut élaborer un programme communiste clair, mais aussi bien le temps que les écrits et la tradition à ce sujet nous manquaient. En 1917, le camarade Itschner avec d’autres camarades, fonda en Suisse un journal, Die Forderung, qui commença à exercer la critique la plus vive à l’égard du parti socialiste et à faire de la propagande pour le programme communiste au sein de la classe ouvrière. Au cours de l’été 1917, le camarade Herzog fonda une organisation de soldats. Celle-ci avait pour but d’organiser parmi les soldats la propagande pour le socialisme et d’entreprendre les préparatifs pour le mouvement révolutionnaire à venir. Les communistes s’opposèrent aux efforts de la direction de l’organisation de jeunesse et du camarade PLATTEN qui voulaient utiliser provisoirement l’organisation des soldats pour l’amélioration de leur situation. Elle conserva son caractère purement révolutionnaire et se développa très rapidement.

L’apparition publique, dans la rue, des communistes, eut lieu avec la Révolution d’Octobre. Dans nos tracts, nous exposâmes presque tous les points de programme qui furent réalisés ultérieurement par le gouvernement soviétique et, dès le début du gouvernement, nous répandîmes parmi les masses des appels à la création de soviets en Suisse. Ce mouvement eut aussi, comme les camarades l’auront probablement lu, de graves conséquences.

Il y eu une fusillade pendant deux jours et deux nuits. On put voir dans la Suisse "libre" un tableau qu’on vit uniquement en Russie en 1905. On tira avec des mitrailleuses. La réaction qui suivit deux jours après fut terrible : état de siège, arrestations massives, perquisitions, etc. Le journal que nous éditions sous divers titres fut interdit.

Les communistes ont réussi à faire en sorte que la classe ouvrière suisse, sous le poids des circonstances, de la cherté de la vie, du mécontentement, et sous l’influence de la révolution russe qui la contamina et l’enthousiasma, affirme son entière solidarité avec la révolution russe. Mais il manquait un programme positif et clair. Sur la base de ces expériences se fit jour également dans le mouvement communiste une nouvelle tendance. Nous savions déjà quel était le but : la prise du pouvoir par la classe ouvrière suisse ; mais celle-ci ne se contente pas de ces buts généraux, elle cherche des mots d’ordre clairs et précis, elle est pratique, elle veut savoir pourquoi elle entre en lutte. Les questions qui intéressaient les masses étaient premièrement la journée de huit heures, deuxièmement la vie chère, et le mécontentement provoqué par les conditions économiques en général. Nous avons lancé un mot d’ordre : réquisition des vivres et leur distribution, non pas en fonction de la propriété, mais en fonction des besoins, sous le contrôle de la classe ouvrière. Ces deux mots d’ordre nous semblaient correspondre à la volonté des ouvriers suisses et être opérants ; c’était en effet autre chose que ce qui était présenté d’habitude. Ils comportaient en outre, particulièrement le deuxième, un caractère socialiste, et leur réalisation signifiait la lutte contre le régime capitaliste.

Ce travail positif a été poursuivi au cours de l’année 1918. A cette époque commença également à naître dans les syndicats un courant favorable aux communistes. Les syndicats suisses ne se distinguent pas des syndicats des autres pays capitalistes. Dans les syndicats des ouvriers métallurgistes, les camarades communistes formèrent un groupe spécial. Le point principal du programme de ce groupe était la constitution de soviets.

Au cours de l’été 1918 eut lieu un congrès de tous les groupes communistes et des organisations de soldats à Olten. Treize localités de Suisse y étaient représentées par vingt-six délégués. Ce congrès était d’autant plus nécessaire que nous commencions à entendre dire de tous côtés qu’il fallait enfin se séparer du parti socialiste et former un parti communiste indépendant. Le congrès résolut cependant de ne pas se séparer provisoirement du parti, mais de former une opposition interne. L’influence des dirigeants du parti était assez grande ainsi que celle des deux courants. L’essentiel était de mettre l’accent principal sur la formation des conseils.

Avec une énergie redoublée, nous nous attelâmes à la création de soviets et nous opposâmes cette tentative à une autre qui se fit jour parmi la classe ouvrière, à savoir l’unification du parti et des syndicats dans un comité commun, mot d’ordre avancé par l’aile gauche du parti. Nous prévîmes l’effondrement lamentable du comité d’Olten [2] et nous luttâmes contre lui dès le premier jour. Une partie importante de la classe ouvrière nous suivit. A cette époque, nous expliquions que le temps du ^parlementarisme était révolu et que nous n’avions plus rien à attendre de cette institution bourgeoise. Nous perdîmes alors toute possibilité de collaboration à la presse du parti. Même les annonces des réunions ne furent plus reçues par le Volksrecht et nous dûmes distribuer personnellement dans les usines les convocations. Les organisations de soldats furent poursuivies également. Il fallut travailler clandestinement pour échapper à la surveillance.

Au sein des groupes communistes, l’exigence de la rupture avec le parti se fit de plus en plus pressante. Vint alors un moment où la rupture fut effectivement nécessaire. Ce fut en Octobre 1918, après la grève des employés de banque à Zürich [3]. La grève de solidarité, unanime, des ouvriers de Zürich n’avait sûrement pas pour but de recueillir seulement les quelques signatures de banquiers qui manquaient, ou plus exactement qui étaient en retard, elle fut une décharge élémentaire de la tension qui régnait depuis quelques mois à Zürich et qui exprimait la volonté d’une grève cantonale pour la journée de huit heures. Pour l’union ouvrière de Zürich et les dirigeants de la grève, les camarades Platten et Küng, le mouvement était au contraire un moyen d’amener les employés de banque à l’organisation (ce qui ne leur réussit pas, car les employés de banque ne participèrent pas à la grève générale). La masse, indignée et irritée, accepta à l’unanimité la proposition du camarade Herzog de continuer la grève pour la journée de huit heures, mais ne se manifesta plus le lendemain à cause de la forte résistance de l’assemblée des délégués et de l’union ouvrière.

Cette action indépendante des gens de die Forderung fut officiellement interdite, le camarade Herzog et d’autres furent exclus du parti, les groupes furent sévèrement blâmés.

Cette prise de position des instances du parti avait montré qu’une collaboration avec elles n’était plus possible. Il y eut une grande réunion publique : la fondation du parti communiste fut décidée. Peu de temps après, il y eut des arrestations en masse, les organisations furent dissoutes. Il fallut alors travailler clandestinement. Cet état d’esprit explique la grève générale. Dès le deuxième jour de la grève, nous avions prévu la manière dont elle se terminerait. Les mots d’ordre de la direction de la grève qui conseillait aux ouvriers "de se tenir tranquilles" et d’éviter les manifestations et les rassemblements permit à la bourgeoisie, qui avait remarquablement organisé la milice bourgeoise, de tenir tranquillement le coup pendant ces journées de grève. D’un point de vue purement économique, la grève ne pouvait pas avoir d’effets ; c’est seulement par l’action révolutionnaire que les ouvriers auraient obtenu quelque chose, mais c’est cela précisément que la direction de la grève et le parti s’efforcèrent anxieusement d’éviter. La trahison du comité d’Olten fut la conclusion nécessaire de tout le déroulement de ce mouvement qui, comme bien souvent, ne fut pas contrôlé par les masses, mais par quelques dirigeants pour qui une grève générale courte "calme et pacifique" est une soupape de sécurité nécessaire.

Après que les masses eurent appris la trahison de la direction de la grève qui, pour les gens de l’extérieur, était inattendue, tout le monde se mit à crier : "Des conseils ouvriers ! Les communistes ont raison !" Les masses avaient compris par conséquent que cette trahison n’était possible que parce qu’elles avaient fait confiance à quelques individus et n’avaient pas pris en mains elles-mêmes la direction du mouvement par des conseils. Après cette grève, le groupe des ouvriers métallurgistes réussit à faire en sorte que les délégués des ouviers métallurgistes forment un conseil. D’autres branches les imitèrent et bientôt se constitua un conseil zürichois. Il dut travailler provisoirement de manière clandestine, car il était strictement surveillé par la police. Une réaction terrible eut lieu après la grève. Pour justifier l’énorme mobilisation militaire, le gouvernement déclara qu’il avait pris ces mesures contre un soulèvement communiste armé imminent. Il a donc voulu tout mettre sur le dos du parti communiste et ce n’est donc pas par hasard si la réaction la plus terrible s’est abattue sur les communistes. Les leaders rusés donnèrent à nouveau l’occasion à la classe ouvrière réprimée et défaite de donner libre cours à sa colère dans un grand congrès ouvrier. Nous exigeâmes : la dissolution du comité d’Olten et en général de tous les comités du même genre — l’organisation immédiate des élections des délégués ouvriers des conseils dans toute la Suisse — la création de conseils de soldats (qui s’étaient déjà formés dans les organisations de soldats au cours de la gave générale) — l’armement des ouvriers et avant tout le déclenchement prochain d’une grève générale révolutionnaire armée avec les mots d’ordre suivants : journée de huit heures, contrôle ouvrier sur la production et la distribution. En outre, nous exigeâmes une autre politique paysanne que celle qui avait été menée jusqu’à présent. Nos mots d’ordre et nos revendications trouvèrent un écho au sein de la classe ouvrière. Le manifeste fut distribué à des milliers d’exemplaires et provoqua une vive discussion au sein de la classe ouvrière. La presse bourgeoise se déchaîna, des colonnes entières furent écrites sur le manifeste, les derniers camarades furent arrêtés et accusés de haute trahison, de nouvelles troupes furent mobilisées. Seule la presse du parti et ses instances continuèrent leur politique de l’autruche et se turent sur les questions brûlantes du moment. Le conseil adopta le programme communiste comme plate-forme et le groupe des ouvriers métallurgistes proposa de former des conseils. Après que la proposition de l’aile gauche du parti (Platten, Rüegg) d’élire un nouveau comité fut repoussée, cette proposition ne fut même pas mise aux voix. Le groupe fut blâmé pour la fondation du conseil, ainsi que pour ses tendances séparatistes au cours du congrès d’ouvriers métallurgistes spécialement convoqué à cette fin ; les délégués des conseils furent menacés d’exclusion des syndicats à cause de leur comportement "contraire aux statuts". Mais le mouvement des conseils de soldats se développa et beaucoup de choses furent réalisées pour l’armement des soldats et des ouvriers.

Pour conclure, il faut encore aborder la question de nos relations avec l’aile gauche du parti. En ce qui concerne la question de l’armement du prolétariat et des soldats et l’anti-parlementarisme, les camarades ont modifié leurs opinions ces derniers temps et se sont prononcés pour. Théoriquement, le programme communiste du parti russe a été accepté et, en fait également, les camarades de l’aile gauche ont vivement défendu les bolcheviks et la politique des camarades russes dans leur presse et leur propagande. L’aile gauche ne s’est pas comportée autrement à notre égard que le reste du parti. L’orientation à gauche nous fait espérer toutefois que cette aile rompra complètement avec le parti et s’engagera dans une politique purement communiste en Suisse également. Alors, mais alors seulement, la réunification avec les actuels communistes sera possible et un parti communiste, grand et fort, consacrera le résultat de nos efforts et de nos luttes.

(Suite des rapports)