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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapports de délégués - Trotsky (Russie, Armée rouge)
Première journée – 2 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 4 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Le camarade Albert propose d’écouter le rapport complémentaire sur le parti communiste russe, en particulier sur l’Armée Rouge (vifs applaudissements)

Rapport de L. TROTSKY (Russie)

Le camarade Albert a dit que l’Armée Rouge est souvent en Allemagne un objet de discussion, et si je l’ai bien compris, elle inquiète aussi dans leurs nuits d’insomnie MM. Ebert et Scheidemann, qui craignent l’invasion menaçante de l’Armée Rouge en Prusse orientale. En ce qui concerne l’invasion, le camarade Albert peut tranquilliser les maîtres actuels de l’Allemagne : heureusement ou malheureusement — cela dépend du point de vue — nous n’en sommes pas encore là actuellement. En tout cas, en ce qui concerne les invasions qui nous menacent nous, notre situation est aujourd’hui bien meilleure qu’à l’époque de la paix de Brest-Litovsk. C’est tout à fait certain. A cette époque, nous étions encore des enfants aussi bien du point de vue du développement général du gouvernement soviétique que de celui de l’Armée Rouge. A cette époque, celle-ci s’appelait encore la Garde Rouge. Depuis longtemps, cette appellation n’existe plus. La Garde Rouge était composée des premières troupes de partisans, de sections improvisées d’ouvriers révolutionnaires qui, poussés par leur esprit révolutionnaire, étendirent la révolution prolétarienne, à partir de Pétrograd et de Moscou à tout le territoire russe. Cette période dura jusqu’aux premiers chocs de cette Garde Rouge avec les régiments allemands réguliers, où l’on vit clairement que ces groupes improvisés étaient incapables d’assurer à la république socialiste révolutionnaire une véritable protection dès qu’il ne s’agissait plus seulement de vaincre la contre-révolution russe, mais de rejeter une armée disciplinée.

C’est depuis cette époque qu’a commencé le revirement de l’état d’esprit de la classe ouvrière vis-à-vis de l’armée, et aussi le changement de nos méthodes d’organisation en cette matière. Sous la pression de la situation, nous avons procédé à la construction d’une armée bien organisée, ayant une conscience de classe. Car, dans notre programme, il y a la milice populaire. Mais parler de milice populaire, cette revendication politique de la démocratie, dans un pays gouverné par la dictature du prolétariat, est impossible, car l’armée est toujours liée très étroitement au caractère de la force qui détient le pouvoir. La guerre, comme le disait le vieux Clausewitz, est la continuation de la politique, mais par d’autres moyens. Et l’armée est l’instrument de la guerre et doit correspondre à la politique. Le gouvernement est prolétarien et, dans sa composition sociale, l’armée doit, elle aussi, correspondre à ce fait.

C’est ainsi que nous avons introduit le cens dans la composition de l’armée. Depuis le mois de mai de l’année dernière, nous sommes passés de l’armée volontaire, de la Garde Rouge, à l’armée qui repose sur le service militaire obligatoire, mais nous n’y admettons que les prolétaires ou les paysans qui n’exploitent pas de force le travail extérieur.

Il est impossible de parler sérieusement d’une milice populaire en Russie, si l’on tient compte du fait que nous avions, et que nous avons encore plusieurs armées de classe ennemies sur le territoire de l’ancien empire du Tsar. Nous avons même, par exemple, sur le territoire du Don, une armée monarchiste, dirigée par des officiers cosaques, composée d’éléments bourgeois et de riches paysans cosaques. Puis, nous avions, dans la contrée de la Volga et de l’Oural, l’armée de la Constituante qui était aussi, selon sa conception, l’armée "populaire", comme on l’appelait. Cette armée s’est dissoute très rapidement. Ces messieurs de la Constituante ont eu le dessous, ils ont quitté le terrain de la démocratie de la Volga et de l’Oural tout à fait involontairement et ont cherché chez nous l’hospitalité du gouvernement soviétique. L’amiral Koltchak a simplement mis en état d’arrestation le gouvernement de la Constituante, et l’armée s’est transformée en armée monarchiste. Dans un pays en pleine guerre civile, on ne peut donc construit..— une armée que sur une base de classe. C’est bien ce que nous avons fait — et avec succès d’ailleurs.

La question des officiers a été très difficile pour nous. Evidemment, notre premier souci a été d’éduquer des officiers rouges, recrutés dans les rangs de la classe ouvrière et parmi les fils des paysans les plus évolués. Dès le début nous avons procédé à ce travail, et ici même, devant la porte de cette salle, vous pouvez voir bien des "sergents" rouges qui, dans peu de temps, entreront comme officiers rouges dans l’armée soviétique. Nous en avons un assez grand nombre. Je ne veux pas donner de chiffres, car un secret de guerre est toujours un secret de guerre. Le nombre, dis-je, en est assez grand, mais nous ne pouvions pas attendre que les jeunes sergents rouges soient devenus généraux rouges, car l’ennemi ne voulait pas nous consentir un aussi long répit. Pour puiser avec succès dans cette réserve et y trouver des hommes capables, nous devions avoir aussi recours aux anciens chefs militaires. Nous n’avons évidemment pas cherché nos officiers dans la couche brillante des militaires de cour ; mais parmi les couches les plus simples, nous avons recruté des éléments tout à fait capables, qui nous aident maintenant à combattre leurs anciens collègues. D’une part, de bons et loyaux éléments composant l’ancien corps d’officiers auxquels nous avons adjoint comme commissaires de bons communistes ; d’autre part, les meilleurs éléments parmi les soldats, les ouvriers, les paysans, pour les postes de commandements inférieurs. De cette manière, nous avons constitué un corps d’officiers rouges.

Depuis que la République soviétique existe en Russie, elle a toujours été forcée de faire la guerre, et elle la fait encore aujourd’hui. Nous avons un front de plus de huit mille kilomètres. Au sud et au nord, à l’est et à l’ouest, partout, les armes à la main, on nous combat et nous sommes obligés de nous défendre. Kautsky nous a même accusés de cultiver le militarisme. Or, je pense que si nous voulons conserver le pouvoir aux ouvriers, nous devons nous défendre sérieusement. Pour nous défendre, nous devons apprendre aux ouvriers à faire usage des armes qu’ils forgent. Nous avons commencé par désarmer la bourgeoisie et par armer les ouvriers. Si c’est là du militarisme, bien, alors nous avons créé notre militarisme socialiste et nous continuons fermement à nous appuyer sur lui.

A cet égard, notre situation en août dernier était bien mauvaise ; non seulement nous étions encerclés, mais le cercle contournait d’assez près Moscou. Depuis cette époque, nous l’avons élargi de plus en plus et, au cours des derniers six mois l’Armée Rouge a reconquis pour l’Union Soviétique pas moins de sept cent mille kilomètres carrés, avec une population d’environ ,quarante-deux millions d’habitants, seize gouvernements avec seize grandes villes dans lesquelles la classe ouvrière avait et a coutume de mener une âpre lutte. Et aujourd’hui encore, si, de Moscou, vous tirez sur la carte une ligne dans une direction quelconque en la prolongeant, vous trouverez partout un paysan russe au front qui, dans cette nuit froide, se tient avec son fusil à la frontière de la République Soviétique pour la défendre.

Et je puis vous assurer que les ouvriers communistes qui forment vraiment le noyau de cette armée se conduisent non seulement en tant qu’armée de protection de la République socialiste russe, mais aussi en tant qu’Armée Rouge de la III° Internationale. Et si nous avons aujourd’hui la possibilité de donner l’hospitalité à cette Conférence communiste pour remercier nos frères d’Europe occidentale de l’hospitalité qu’ils nous ont donnée pendant des dizaines d’années, nous le devons, de notre côté, aux efforts et aux sacrifices de l’Armée Rouge, dans laquelle les meilleurs camarades de la classe ouvrière communiste agissent comme de simples soldats, comme officiers rouges ou comme commissaires, c’est-à-dire comme représentants directs de notre parti, du gouvernement soviétique et qui, dans chaque régiment, dans chaque division, donnent le ton politique et moral, c’est-à-dire enseignant par l’exemple, aux soldats rouges comment on lutte et comment on meurt pour le socialisme. Chez ces hommes, ce ne sont pas des paroles creuses, car elles sont suivies d’actes, et dans cette lutte nous avons perdu des centaines et des milliers de nos meilleurs ouvriers socialistes. Je pense qu’ils ne sont pas seulement tombés pour la république soviétique, mais aussi pour la III Internationale.

Et si aujourd’hui nous ne pensons même pas à envahir la Prusse orientale — au contraire, nous serions tout à fait heureux si MM. Ebert et Scheidemann nous laissaient en paix — il est cependant exact que, lorsque viendra le moment où les frères d’Occident nous appelleront à leur secours, nous répondrons ; "Nous voici, pendant ce temps, nous avons appris le maniement des armes, nous sommes prêts à lutter et à mourir pour la cause de la Révolution mondiale !"

(Suite des rapports)