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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapport des délégués - Skrypnik (Ukraine)
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 5 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Rapport de SKRYPNIK  [1] (Ukraine)

En prenant la parole en tant que représentant du parti communiste ukrainien, je dois d’abord dire qu’il me sera impossible de tracer en quelques mots une image complète de la situation de mon parti, d’autant que nous nous trouvons à présent en plein combat, les armes à la main. Le III° Congrès du parti se tient encore. Notre parti compte à l’heure actuelle 30.000 membres. Je voudrais insister sur le fait que notre souci fut toujours de barrer dans la mesure du possible l’entrée du parti à des éléments pas encore complètement convaincus. Je voudrais faire remarquer aussi que le nombre des membres du parti est plus bas dans les parties d’Ukraine qui ne sont pas encore libérées que dans celles qui le sont, car dans le premier cas, les conditions d’existence clandestine ont un effet de limitation et d’inhibition. La croissance constante de l’influence de notre parti se laisse apprécier le mieux par les congrès de parti qui ont été convoqués, aussi bien que par les congrès gouvernementaux et locaux. Des congrès de gouvernement ont déjà eu lieu dans les gouvernements de Kharkov, de Poltava, d’Ekaterinoslav et de Kiev. En ce qui concerne les districts, ils ont déjà tous tenu leurs congrès.

Le parti communiste était représenté à ces congrès par 75 à 90 % des participants, le reste appartenant aux autres partis.

L’activité de notre parti consiste à l’heure actuelle essentiellement à étendre son influence et à organiser des écoles du parti qui existent à présent et fonctionnent dans l’ensemble des gouvernements et des grandes villes de district.

Nous faisons paraître huit à dix journaux de parti. Il paraît en outre vingt, et même plus, journaux de soviets qui se trouvent également aux mains des communistes.

Un travail de parti bien organisé est en cours pour introduire dans toutes les sections de l’Armée Rouge l’institution des commissaires politiques. En même temps, nous menons une politique révolutionnaire énergique et diversifiée de propagande et une politique qui a pour objectif de continuer l’édification de l’Armée Rouge. Une propagande active est menée dans les territoires encore occupés et parmi les troupes étrangères. Le groupe communiste d’Odessa, notamment avec la participation de soldats français des troupes d’occupation sort un journal en langue française et anglaise qui est diffusé à environ dix mille exemplaires.

De même, une propagande active est menée à Nikolaiev, également avec la participation efficace des camarades spartakistes de l’armée d’occupation allemande qui est restée bloquée là-bas et qui compte jusqu’à vingt mille hommes. L’activité principale du parti est, bien entendu, l’organisation des soviets et le travail d’organisation dans l’Armée.

Avant la libération de l’Ukraine par les troupes d’occupation, notre parti organisa deux divisions étrangères qui se tinrent principalement sur la ligne de démarcation ; et lorsque notre parti proclama l’insurrection, elles menèrent à partir de là l’offensive en août. Plus tard toutefois, après le déclenchement de la révolution allemande, les divisions insurgées élargirent le cercle de leur activité et dirigèrent leurs attaques contre le gouvernement de l’hetman [2], puis contre celui du Directoire [3].

A l’intérieur, notre organisation s’est structurée sous la forme d’un réseau très diversifié de comités militaires révolutionnaires, composés en grande majorité des ouvriers de notre parti avec à la tête le comité central militaire révolutionnaire créé par le comité central de notre parti. Cette activité, pourtant, n’a pu être entravée, ni par le destin du comité de guerre révolutionnaire d’Odessa, ni par les exécutions qui eurent lieu à Kiev et dans beaucoup d’autres localités et où un grand nombre de nos camarades perdirent la vie. Je peux nommer les camarades qui ont été fusillés ; les camarades Klotchko, Grussmann et Berg à Ekaterinoslav, Isaac Kreuzberg à Poltawa, Wrubleswski, Gali Timofeiev et beaucoup d’autres encore à Kiev et dans les autres grandes villes. Mais aucune des sanglantes exécutions accomplies par la bourgeoisie ou les social-traîtres ne put arrêter la croissance continue de notre parti et l’extension sans cesse grandissante de son influence. Pour se soumettre, les masses qui n’étaient pas encore bien éduquées politiquement, les partis opportunistes durent se donner, avec à leur tête le directoire, une teinte bolchevique. Du temps encore du gouvernement de l’hetman, Vinnitchenko [4] déclara officiellement à Vinnitza que le parti social-démocrate ukrainien était partisan du gouvernement soviétique. Plus tard toutefois, lorsque le parti ukrainien des social-traîtres fut parvenu au pouvoir, il engagea un combat acharné contre le parti communiste, contre les prolétaires et les semi-prolétaires de la paysannerie qui prirent conscience entre temps de ses buts réels [5]. Dès que le mouvement ouvertement révolutionnaire se mit en marche contre l’hetman et le directoire, nos troupes insurgées commencèrent également partout dans le pays à lutter avec une abnégation remarquable ; elles furent applaudies et encouragées avec enthousiasme dans toute l’Ukraine par les plus larges couches des masses ouvrières. La pierre angulaire de notre organisation militaire, nos deux divisions insurgées, furent transformées par nous en une nombreuse et puissante armée rouge qui compte dans ses rangs jusqu’à 180.000 combattants. Je peux citer tranquillement ces chiffres, car ils ont déjà été cités plusieurs fois en fait.

Je ne veux pas continuer à évoquer le combat héroïque et victorieux de notre armée ; il est connu de tout le monde. Je peux dire seulement que l’idée fondamentale de notre travail consiste en ceci : discipliner aussi bien nos propres troupes insurgées que les éléments des troupes de Petljura qui passent continuellement de notre côté afin de mettre sur pied, non pas des troupes éparpillées et peu disciplinées, mais une Armée rouge entièrement disciplinée. En cela, nous gardons en vue le modèle de notre Armée rouge bien disciplinée, sous un commandement unique et agissant d’après un plan établi.

L’influence de notre parti ne se traduit pas seulement par le nombre de nos membres vu l’énumération des activités du gouvernement qui est composé de camarades du parti et dirigé par le comité central. Un grand revirement a eu lieu sous l’influence du parti communiste dans les autres partis d’Ukraine. Le parti ukrainien des socialistes révolutionnaires qui, jusqu’à ces tout derniers temps, luttait sous la bannière nationaliste, est venu nous rejoindre sous l’influence des luttes menées en commun, sous l’influence de notre propagande et sous l’influence de l’état d’esprit régnant parmi les masses. Sous ces influences, il s’est rangé au point de vue de la révolution sociale et de la dictature du prolétariat. Il a compris et reconnu la nécessité d’un rattachement complet à notre parti communiste. La grande majorité du parti socialiste révolutionnaire d’Ukraine, ainsi que quelques organisations plus petites en province entrent tout simplement dans notre parti. On peut noter également un phénomène semblable dans le Bund [6]. Ce parti agit déjà à l’heure actuelle en commun avec nous. La question de son passage total au communisme a également déjà été posée. Les socialistes révolutionnaires de gauche (ce parti agit comme on sait, indépendamment du parti socialiste révolutionnaire d’Ukraine), ce parti, par conséquent, des socialistes révolutionnaires de gauche qui mena en Russie une politique d’hostilité mortelle et de sabotage contre le gouvernement soviétique et la révolution socialiste, n’exerce chez nous aucune influence. La délégation composée de membres de leur comité central russe qui fut envoyée en Ukraine et essaya d’y mener la même politique qu’en Russie, subit un fiasco lamentable. Même le parti social-démocrate auquel appartient la tête du directoire, Vinnitchenko et Petljura, ne put rester insensible aux effets des luttes des communistes. Plus exactement il se produisit chez eux le fait suivant : sous l’influence des luttes menées par les communistes, la fraction des socialistes indépendants se sépara d’eux. Bien que ces socialistes indépendants se distinguent fondamentalement des communistes, puisqu’en fait ce ne sont pas des communistes, il agissent pourtant à l’heure actuelle en total accord avec notre parti, ils participent aux soviets et de diverses manières, dirigent même leurs activités. Il se produisit exactement la même chose avec les socialistes révolutionnaires de droite ; à présent, ils sont également représentés dans les soviets et ont déclaré qu’ils se désolidarisaient complètement de tout arrangement avec l’Entente. Enfin, il se produisit également une nouvelle orientation dans l’aile droite du parti social-démocrate ukrainien à laquelle appartiennent ces messieurs Schwetz et Andrijevski. Là également s’effectue un processus de décomposition et en même temps aussi de différenciation et d’autodétermination. Dans le parti social-démocrate ukrainien des droitiers, a eu lieu en effet une scission qui s’est exprimée par le départ de Vinnitchenko, de Petljura, Schwetz et d’autres du gouvernement. En même temps, s’est formée une dictature purement militaire avec à sa tête l’ancien général tsariste Grekov, monarchiste déclaré. Nous nous trouvons donc à l’heure actuelle devant une dictature militaire. Derrière le directoire, qui a subi une banqueroute totale et perdu toute influence sur les masses ne se trouve à présent qu’un groupe d’officiers et de démocrates nationalistes galiciens, qui n’ont rien à voir avec le socialisme.

Face à cela, le gouvernement communiste a déclaré que les masses ukrainiennes se situaient sur le terrain de la révolution socialiste et proposé au Directoire d’arrêter l’inutile et absurde effusion de sang qui ne servait qu’aux ennemis de la classe ouvrière. Si le Directoire n’accepte pas cet appel, celui-ci trouvera pourtant un puissant écho auprès des masses qui passent de notre côté, et qui ne veulent pas combattre contre nous, mais se révoltent bien plutôt contre leurs maîtres.

Avant de conclure mon bref rapport, je voudrais souligner encore une circonstance particulière, à savoir le caractère international de notre mouvement. Bien que l’Ukraine ait eu à endurer une occupation extrêmement pénible du fait des Allemands, il n’y a pas eu parmi les ouvriers et les paysans du mouvement nationaliste. La terreur rouge par laquelle les ouvriers et les paysans d’Ukraine se protègent contre la terreur blanche du capital international n’est pas dirigée contre les soldats français ou allemands, mais seulement contre leurs officiers et elle est même exercée en commun avec les soldats allemands, français, grecs, roumains, contre la bourgeoisie de toutes les nations, contre le capital international ; elle est la voie ouverte par nous. Notre mouvement a dû subir beaucoup d’épreuves. Malgré la menace provenant du Sud du fait de Krasnov [7] et des troupes de l’Entente, le 3° Congrès des soviets ukrainiens, convoqué pour demain, démontrera à quel point sont invincibles les ouvriers et les paysans d’Ukraine qui se rassemblent sous le drapeau rouge du parti communiste.

Comme mon temps de parole est écoulé, il m’est impossible de caractériser de manière approfondie l’activité de mon parti. C’est pourquoi je dois très rapidement souligner ce qui suit : si l’an passé les ouvriers et les paysans d’Ukraine se sont soulevés, et si les vagues de la révolution sont allées bien au-delà des frontières de l’ancien empire russe en se déversant sur la Galicie et jusqu’à Stanislavov, nous pourrons, maintenant que la première occupation allemande, puis française, ainsi que le passage des troupes galiciennes vers la Russie, ont fait que tous les soldats étrangers ont mené une vie commune avec nous, nous pouvons donc nous attendre à ce que ce mouvement révolutonnaire s’étende encore beaucoup plus autour de nous.

La révolution actuelle embrassera toute la Galicie et formera ainsi un pont révolutionnaire entre la Russie et la Galicie ; mais cela signifiera un nouveau pas important en direction de la révolution mondiale.

(Suite des rapports)