Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Rapport des délégués - Feinberg (Grande-Bretagne)
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 12 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Rapport de FEINBERG  [1] (Angleterre)

Les espoirs des pays révolutionnaires sont dirigés vers l’Angleterre. Ces espoirs ont été accrus par les événements qui se sont déroulés dans ce pays au cours des derniers deux mois. Un mouvement de grève s’étend sur toute l’Angleterre et touche toutes les branches industrielles. Dans l’armée, la discipline s’est fortement relâchée, ce qui dans les autres pays fut le premier symptôme de la révolution. Le mouvement de grève n’a pas commencé seulement à la fin de la guerre : il est la continuation d’un mouvement qui s’est prolongé pendant toute la durée de la guerre. Même avant la guerre, particulièrement en 1911-1912, le mouvement de grève avait atteint un très haut niveau en Angleterre. A cette époque, eurent lieu toute une série de grèves qui exercèrent une influence sur les chemins de fer, les chantiers de construction navale, les docks. La grève des cheminots parut si sérieuse aux yeux du gouvernement que tous les chemins de fer furent occupés par des troupes et, à Liverpool, des soldats furent appelés pour réprimer le soulèvement. On tira sur les ouvriers et beaucoup d’entre eux furent tués ou blessés [2].

A propos du mouvement de grève pendant la guerre, il faut mentionner que ce mouvement fut le plus fort lorsque les alliés eurent des succès dans la guerre ; mais, dès qu’ils subirent des revers, le mouvement déclina. Néanmoins, il y eut des moments où nous autres socialistes, nous crûmes être à la veille d’une révolution.

Ce qui nous intéresse le plus, nous autres communistes, c’est la forme et le caractère du mouvement et si nous dirigeons notre attention sur lui, nous constatons que le mouvement ouvrier britannique s’est entièrement modifié depuis 1914. Lorsque la guerre éclata, le mouvement ouvrier britannique, comme les mouvements ouvriers de tous les autres pays, fut entraîné par un flot de chauvinisme. Les syndicats renoncèrent aux conquêtes arrachées au cours des longues années de lutte, et la direction des trade-unions fit l’union sacrée avec i a bourgeoisie. Mais la vie, l’aggravation de l’exploitation, l’élévation du coût de la vie, forcèrent les ouvriers à se dresser contre les capitalistes qui utilisaient l’union sacrée dans leur objectif d’exploitation. Ils se virent contraints de demander des augmentations de salaires et à appuyer ces revendications par des grèves. La direction des syndicats et les anciens leaders du mouvement avaient promis au gouvernement de tenir les ouvriers en bride ; c’est pourquoi ils essayèrent de retenir le mouvement et désavouèrent les grèves. Mais elles eurent quand même lieu de manière "non officielle". Le gouvernement tint des discours aux ouvriers par l’intermédiaire de sa presse et des fonctionnaires sur la discipline et le respect des chefs, mais lorsque les prières et les flatteries ne suffirent plus, il commença à menacer. Malgré tout, les grèves se succédèrent, bien que tout gréviste ou tout ouvrier incitant à la grève fut sévèrement puni. Naturellement, un tel mouvement ne pouvait pas être commencé ou être poursuivi sans une quelconque organisation. En fait, il existe une telle organisation : les Shop-stewards Committees. Les shop-stewards existent depuis longtemps déjà dans la vie syndicale. Ils représentent les syndicats dans les usines, ils veillent à ce que les droits des syndicats soient respectés et mènent les négociations avec les chefs d’entreprise. Dans les grandes usines où il y a beaucoup d’ateliers, il existe un comité de shop-stewards pour chaque atelier, et grâce à l’organisation actuelle des syndicats, il arrive souvent que plusieurs syndicats soient représentés dans la même usine. La transformation des méthodes d’organisation et de production dans l’industrie fit clairement voir aux éléments les plus jeunes et les plus avancés du mouvement ouvrier que l’organisation des ouvriers par métiers ne pouvait plus servir d’arme dans la lutte des classes. On commença donc une agitation pour la fusion de toutes les unions d’une branche industrielle donnée. Ce mouvement est considéré en Angleterre comme de l’utopisme industriel. La direction des trade-unions et les anciens leaders combattent cette orientation ; les comités des shop-stewards s’organisent de leur côté. Lorsque la direction des syndicats, qui est l’instrument du gouvernement, essaya de faire échouer le mouvement des ouvriers, les shop-stewards prirent la direction du mouvement. Dans les régions industrielles furent créés des comités d’ouvriers locaux dans lesquels entrèrent des représentant des shop-stewards, comme par exemple le comité ouvrier de la Clyde, le comité ouvrier de Londres, le comité ouvrier de Sheffield, etc. Ces comités devinrent le cœur de l’organisation et les représentants des ouvriers organisés dans leurs localités. Pendant toute une période, les entrepreneurs et le gouvernement ne voulurent pas du tout reconnaître les shop-stewards, mais ils furent finalement contraints de négocier avec ces comités "non officiels". Le fait que Lloyd George se soit déclaré d’accord pour reconnaître le comité de Birmingham comme une organisation économique, montre que les shop-stewards sont devenus un facteur durable dans le mouvement ouvrier britannique. Dans les shop-stewards, dans les comités ouvriers et dans les conférences nationales des shop-stewards, nous avons déjà une organisation qui ressemble à celle sur laquelle repose la république soviétique. Cette organisation ne fut pas créée par la diffusion artificielle d’une nouvelle idée, mais elle fut le produit naturel du développement du mouvement ouvrier ; c’est une nouvelle preuve de la justesse des principes du parti communiste. Avec cette organisation apparaît une transformation totale de la forme et de la structure du mouvement ouvrier britannique, et l’on a des raisons de croire qu’elle jouera un rôle capital dans l’histoire à venir du mouvement. Avec la transformation des méthodes de production industrielle, les ouvriers, en particulier les métallurgistes, virent que leur situation était sérieusement menacée. Un travail qui exigeait autrefois une grande habileté est à présent exécuté par des travailleurs non qualifiés — hommes, femmes et enfants. Les ouvriers plus âgés et plus conservateurs pensèrent que cela ne serait le cas que pendant la guerre, mais les ouvriers plus jeunes reconnurent que le retour au passé n’était ni possible, ni souhaitable. Les ouvriers, en particulier les métallurgistes, réclamèrent énergiquement un contrôle sur l’industrie et même le gouvernement fut contraint de porter attention à ces revendications. Une commission fut créée pour déceler les causes de l’insatisfaction parmi les ouvriers. Cette commission proposa d’accorder un contrôle partiel sur l’industrie afin de les apaiser.

Mais l’application pratique de cette idée ne donna aucune possibilité réelle de contrôle et la discipline fut tout simplement renforcée, des tribunaux arbitraux furent institués. Le rapport Whitley fit peu d’impression sur les ouvriers [3]... La revendication du contrôle sur l’industrie devient de plus en plus pressante.

La révolution russe exerça indubitablement une grande influence sur le mouvement ouvrier britannique. Comme dans tous les autres pays, le mouvement ouvrier était divisé par la guerre en une majorité et une minorité, mais étant donné la structure particulière des conférences du parti ouvrier, la minorité ne pouvait pas organiser ses forces aussi bien que sur le continent. C’est pourquoi les partis socialistes internationaux ne purent pas évaluer très exactement son importance. Mais, lorsque éclata la révolution russe, nous fîmes de grands efforts pour rassembler nos forces dans l’offensive contre la majorité. Nous décidâmes en juin 1917 de convoquer à Leeds une conférence de toutes les organisations ou fractions d’organisation qui voulaient se prononcer avec nous contre la guerre et pour l’internationalisme. L’objet principal était de rendre publique l’opinion de la classe ouvrière sur la révolution russe. Le succès fut beaucoup plus grand que nous l’avions espéré. Plus de 1.200 délégués, la plupart représentant des shop-stewards, se réunirent. L’enthousiasme et l’ardeur révolutionnaire authentique furent réellement remarquables. Nos amis aussi bien que nos ennemis déclarèrent que c’était la conférence ouvrière la plus impressionnante en Angleterre depuis la Convention des Chartistes ; elle fit une profonde impression dans le pays.

Il fut décidé de créer des soviets nationaux et locaux de délégués d’ouvriers et de soldats et de mener une propagande révolutionnaire contre la guerre. Des pas furent accomplis dans la création de soviets locaux d’ouvriers et de soldats et de nombreuses organisations syndicales exprimèrent le voeu de s’y attacher. Le fait le plus remarquable fut qu’un grand nombre de demandes nous furent adressées par l’armée pour former avec notre appui des soviets de soldats. Le gouvernement prit peur et, sans nous réprimer légalement, employa des méthodes qu’il avait apprises sans aucun doute chez son allié tsariste. Nos réunions locales furent troublées par des bandes de sbires et de soldats ivres.

L’idée des soviets de soldats et d’ouvriers n’est pas nouvelle pour le mouvement ouvrier britannique. Le développement naturel des formes d’organisation dans le mouvement ouvrier en est une preuve. La partie du mouvement ouvrier en Angleterre qui est représentée par les shop-stewards reconnaît l’importance de la révolution russe, en particulier de la Révolution d’Octobre et considère la République soviétique comme le modèle d’après lequel il faudra s’orienter. A la fin de la guerre, un puissant mouvement de grève se développa où les shop-stewards jouèrent le premier rôle. En même temps, les troupes firent connaître au gouvernement leurs opinions sans reculer devant les sévères peines disciplinaires. Le mouvement des soldats est essentiellement la manifestation naturelle du désir de rentrer à la maison ; mais lorsqu’apparut la possibilité d’une nouvelle attaque contre la Russie, on put remarquer également des signes d’une prise de conscience révolutionnaire. Lors des manifestations de soldats dans les rues, ceux-ci exigèrent la démobilisation immédiate et à Aldershot, un des plus grands camps militaires d’Angleterre, les soldats défilèrent dans les rues en criant : "Voulez-vous nous envoyer en Russie ?" Pendant toute la guerre, les soldats avaient coutume de dire : "Attendez que la guerre soit finie, nous ne reviendrons pas pour accepter encore les anciennes conditions insupportables" et il n’y a pas de doute que les soldats qui manifestaient dans les rues avaient cela en tête. L’objectif principal du mouvement de grève est la réduction du temps de travail. Dans les branches industrielles où la journée de huit heures n’est pas encore introduite, les ouvriers la réclament ; et dans les branches où elle existe, les ouvriers demandent la semaine de quarante heures. Il s’agit en effet de procurer du travail aux soldats qui rentrent, sans réduire au chômage ceux qui travaillent déjà dans les usines et les mines. En outre, il existe un fort mouvement contre l’intervention en Russie et cela pour deux raisons : il s’agit d’abord d’une pure lassitude de la guerre et du désir de voir enfin l’arrêt des hostilités ; mais deuxièmement la classe ouvrière est consciente du fait qu’une agression des Alliés contre la Russie signifierait une agression contre la classe ouvrière mondiale. Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que les shop-stewards aient été pleinement conscients de leur tâche. Ils demandent le contrôle de l’industrie, mais ils ne semblent pas avoir encore compris que le contrôle de l’industrie par les ouvriers est impossible aussi longtemps que l’industrie est toujours la propriété des capitalistes. Mais il apparaît que l’on commence à comprendre cela ; en effet, plusieurs syndicats importants demandent la nationalisation des chemins de fer, des mines, de la terre, etc. Le mouvement n’a pas encore atteint le niveau à partir duquel il peut demander la remise du pouvoir aux mains des shop-stewards. Mais Lloyd George a été contraint de reconnaître le shop-steward de Birmingham et ce fait nous montre que le mouvement a accompli d’énormes progrès.

L’énorme quantité de problèmes sociaux et économiques que la guerre a fait mûrir contraindra la classe ouvrière britannique à recourir à la seule mesure radicale qui permet la solution de ces problèmes. Même si la durée du temps de travail est raccourcie, un certain taux de chômage est inévitable et la nécessité de payer les coûts de la guerre accroîtra l’exploitation des ouvriers et aura des conséquences révolutionnaires. En outre, la situation en Irlande accélérera de son côté l’accumulation des tensions révolutionnaires et tout cela doit mener à la révolution. Le mouvement en Irlande contribuera également à révolutionnariser les masses ouvrières d’Angleterre. Le mouvement Sinn Fein [4] est un mouvement purement nationaliste ou révolutionnaire-nationaliste. Il a également influencé la classe ouvrière irlandaise. D’un autre côté cependant, le mouvement ouvrier irlandais, particulièrement le grand syndicat des transports [5], le plus grand syndicat d’Irlande, s’est montré sous son aspect révolutionnaire et internationaliste. C’est précisément ce syndicat, dirigé par Connolly, qui fut derrière le soulèvement de Dublin (1915) [6]. Bien que Connolly soit mort, son influence est encore vivante dans le mouvement ouvrier irlandais ; c’est ce que prouve l’enthousiasme des ouvriers irlandais pour la révolution bolchevique russe. A l’heure actuelle, le mouvement ouvrier irlandais exerce une grande influence sur le mouvement Sinn Fein, si bien que toute tentative du gouvernement pour le réprimer incitera les ouvriers à une participation plus intense aux affaires irlandaises. D’autre part, l’issue des élections aura montré aux ouvriers qu’ils attendraient en vain un avantage durable de l’action parlementaire. Le gouvernement soviétique russe ne doit pas se laisser influencer dans sa tactique par l’attente d’une révolution immédiate en Angleterre. Mais il n’y a pas de doute que les conditions se développent dans un sens favorable à la révolution et que des organisations seront créées à l’aide desquelles le prolétariat prendra le pouvoir et proclamera la dictature du prolétariat.

ALBERT : Camarades, nous devons nous imposer une limitation dans les rapports, si nous voulons terminer ce matin. Nous proposons que les camarades fassent ici un court rapport et pour le reste remettent par écrit leurs rapports, et que les rapports oraux soient raccourcis.

ZINOVIEV : Je propose que le reste des rapports soit transmis par écrit au secrétariat pour le compte rendu et qu’on fasse une seule exception pour le camarade Grimlund [7] qui est venu de Suède. Nous ne terminerons pas si nous continuons à travailler de la sorte.

Proposition adoptée. Fin de la séance : 15 h 30.

(Suite des rapports)