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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Plate-forme de la Conférence communiste internationale - Albert, rapporteur
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 12 mars 2019

par ArchivesAutonomies

La séance reprend à 17 heures.

LÉNINE : A présent le rapport de Suède. Le camarade de Suède n’est pas là. Nous proposons de clore les rapports. Les camarades sont-ils d’accord pour que le rapport sur la Suède soit remis par écrit ?

La Plate-forme

LÉNINE : Nous passons au point suivant de l’ordre du jour : Plate-forme de la conférence communiste internationale. Les rapporteurs sont les camarades Albert et Boukharine. Le camarade Albert a la parole.

Rapport d’ALBERT

ALBERT : Camarades, après les déclarations faites par les représentants de Russie et de Finlande, il pourrait sembler que les camarades allemands sont opposés à la fondation de la Internationale. Nous n’élevons aucune
espèce d’objection de principe contre cette fondation, mais les camarades pensent que si l’on aborde la question de la fondation d’une nouvelle Internationale, il faut prendre en considération l’état d’esprit qui prévaut parmi les ouvriers, en particulier parmi les ouvriers des Etats occidentaux qui, avec le temps, sont devenus méfiants vis-à-vis de telles fondations ; c’est parce qu’ils respectent cette méfiance des ouvriers des Etats occidentaux que les camarades allemands déclarèrent qu’ils ne voulaient pas aborder dès maintenant la fondation de la nouvelle Internationale, mais d’abord examiner à cette conférence préparatoire les forces existantes, les fondements politiques sur la base desquels il est possible de s’unir. Tous ceux qui connaissent l’histoire de la dernière Internationale devront reconnaître que cette méfiance à l’égard de la fondation de telles unions est justifiée chez les ouvriers des Etats occidentaux. Nous savons avec quelles formes pompeuses furent tenues des conférences, prises de fermes résolutions, mis sur pied des plans en vue de grandes actions, mais lorsque l’heure vint de transposer tout cela en pratique, toutes ces résolutions furent honteusement abandonnées et l’œuvre de l’Internationale détruite. Toutes les résolutions furent foulées aux pieds et l’on fit exactement le contraire de ce qu’elles préconisaient. Telles sont les raisons pour lesquelles les ouvriers sont méfiants. Ils ne veulent pas que la II° Internationale soit à nouveau replâtrée par quelques camarades réunis fortuitement, car les conditions dans lesquelles nous sommes venus ici à la conférence ont été trop difficiles. Il apparaît aussi dans les faits que très peu de représentants des différentes organisations nationales sont présents. Les ouvriers ne veulent pas qu’ait lieu ici à nouveau une fondation pompeuse, que soient prises à nouveau des résolutions qui resteraient sur le papier. Ils veulent d’abord savoir sur qui ils pourront compter dans les luttes à venir, et nous sommes tous d’accord que la III° Internationale doit avoir un autre aspect dans son activité que l’Internationale passée. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de se disputer sur les théories du socialisme dans des conférences, d’annoncer les luttes futures, de forger des plans, de prendre des résolutions. Il s’agit de diriger le prolétariat de tous les pays vers l’action. Aujourd’hui, alors que le prolétariat de tous les pays engage la lutte pour sa libération qui ne peut pas être menée simplement par des tracts, des brochures et des discours, il s’agit d’une question de vie ou de mort ; aujourd’hui, les ouvriers veulent savoir si la III° Internationale qui doit être créée, possède la force nécessaire pour soutenir la lutte des ouvriers ou si elle est en mesure de l’acquérir. C’est pourquoi les ouvriers estiment qu’il est nécessaire d’abord de dire ce que nous voulons et quels sont les fondements des luttes ultérieures, et alors ils diront s’ils sont prêts à fonder la nouvelle Internationale et à y adhérer. Cette voie sera également la plus correcte et la plus simple et mènera au but que nous souhaitons tous. Je peux dire expressément que les ouvriers allemands ne sont pas opposés à la création de la III° Internationale, mais ils veulent que cette Internationale soit armée dès le début de la fermeté et de la force nécessaire au soutien de la lutte prolétarienne de tous les pays. C’est pourquoi, à notre avis, il est nécessaire que nous apparaissions d’abord au monde avec une plate-forme dans laquelle nous exprimions clairement et distinctement les tâches du prolétariat, ses buts, ses voies, que nous créions une bannière qui puisse être levée dans la lutte contre la bourgeoisie. Il est nécessaire pour cela que nous nous exprimions dès le début avec le maximum de clarté et de précision. Il ne s’agit plus comme avant de bavarder le plus possible et de faire figurer dans l’Internationale le maximum de pièces de décoration qui ne sont que des bulles de savon inconsistantes. Nous devons rassembler ceux qui sont d’accord avec nous et éloigner de nous ceux qui ne sont que des faibles et des incertains, en qui on ne peut avoir confiance.

Le camarade Boukharine et moi-même avons établi quelques lignes directrices pour une telle plate-forme. Nous allons vous les soumettre. Votre tâche sera de prendre position sur ces lignes directrices et de dire si vous êtes d’accord avec ce qui est exposé et si vous prenez l’engagement de faire en sorte que ces résolutions deviennent actions, que vos organisations se rangent à ces lignes directrices et que sur la base de celles-ci, le prolétariat décide lui-même s’il est prêt à se rassembler dans une Internationale.

Cette plate-forme se compose d’abord d’un avant-propos qui donne une caractérisation de la bourgeoisie et du capitalisme. Il y est décrit comment le capitalisme avec ses tendances impérialistes, a transformé les différents Etats en Etats brigands, quelle politique le capitalisme a mené à la recherche impétueuse de nouveaux débouchés, de nouvelles matières premières, de nouveaux domaines coloniaux et de quelle manière le monde tout entier a été partagé entre les différents Etats capitalistes. Il y est décrit la manière dont ont procédé les Etats capitalistes pour se partager le monde et comment, une fois que le monde a été partagé, les tendances du capitalisme n’ont pas cessé de se manifester, comment les tendances à l’expansion, à l’élargissement, la rapacité des classes capitalistes se sont intensifiées et comment enfin les différents Etats en vinrent à se saisir au collet, et à s’arracher les débouchés les uns après les autres. Il y est décrit comment la nature du capital, sans considération aucune des besoins de la classe ouvrière des différents pays, a opposé les peuples les uns aux autres, les maintenant dans une attitude hostile rien que par sa rapacité, par besoin d’augmenter les profits, d’accroître les propriétés. Il y est décrit comment le capitalisme a essayé de subordonner la classe ouvrière à ses buts égoïstes, comment il a essayé de surmonter la structure sociale contradictoire dans les différents Etats afin d’utiliser les ouvriers dans la lutte contre les pays voisins et remplir ses poches et comment il a voulu les utiliser pour mener sa politique coloniale dans les différents pays. Il y est montré comment le capitalisme et la bourgeoisie dans les différents pays ont su éveiller dans l’esprit de la classe ouvrière le sentiment de solidarité et de communauté entre le capital et le travail, comment ils ont réussi à inculquer la notion de a patrie" dans la tête et le coeur des ouvriers et comment, grâce à ce sentiment commun, ils ont pu assaillir les pays voisins, comment enfin s’est réalisée l’union sacrée.

Les tendances impérialistes menèrent à la guerre mondiale et firent que les divers grands Etats capitalistes se sont mutuellement entre-déchirés. Les ouvriers suivirent docilement les voeux et les intérêts des classes dominantes et foulèrent ainsi aux pieds leurs propres intérêts en se mettant entièrement à la remorque des classes dominantes. Si la grande masse des ouvriers a suivi les tendances du capitalisme, cela est dû au fait que notre prédécesseur, la II° Internationale, a complètement fait faillite. A la dernière conférence de la II° Internationale encore, il fut décidé qu’en cas de guerre les prolétariats emploieraient tous les moyens pour empêcher la guerre [1]. Mais, lorsque celle-ci éclata, les dirigeants mirent tout en oeuvre pour la favoriser ; les dirigeants qui s’étaient rencontrés auparavant dans des conférences essayèrent de toutes leurs forces et toute leur influence de convaincre les ouvriers que la lutte des classes avait cessé, que la réconciliation des ouvriers avec les classes dominantes était une nécessité ; ils conduisirent ainsi le prolétariat à la boucherie. Au cours de la guerre et de l’union sacrée, il apparut que les buts qu’on avait fait miroiter aux yeux du prolétariat ne pouvaient pas être atteints. Au lieu de l’amélioration de la situation de la classe ouvrière grâce à sa participation à la guerre, il se produisit le contraire. Au lieu d’une amélioration des conditions de vie, on vit que l’union sacrée pendant la guerre conduisait à la destruction physique généralisée du prolétariat ; on vit que la misère, la détresse, l’asservissement du prolétariat avaient progressé ; que les conséquences de l’union sacrée n’étaient pas l’amélioration de la situation du prolétariat, mais la famine à l’échelon mondial.

Lorsque cette prise de conscience gagna de plus en plus de terrain parmi les ouvriers à la fin de la guerre, lorsque la classe ouvrière se rendit compte qu’elle avait fait la plus grande bêtise d’assaillir coude à coude avec sa propre bourgeoisie la classe ouvrière des Etats voisins, lorsqu’elle vit que la théorie de l’union sacrée avait fait fiasco, alors la guerre impérialiste se transforma dans différents Etats en guerre civile. Nous voyons dans les grands Etats la révolution se déclencher, nous voyons comment en Russie et dans d’autres Etats, les ouvriers ont retourné leurs fusils pour les diriger contre leurs ennemis véritables, les capitalistes de leur propre pays. Nous avons vu que les conséquences en ont été l’effervescence dans les autres pays, l’effervescence parmi les peuples coloniaux qui étaient jusqu’à présent les plus exploités de tous les Etats capitalistes ; nous avons vu que les soulèvements des ouvriers se succèdent dans différents pays, que les antagonismes entre le capital et le travail se sont accrus après l’union sacrée et que l’hostilité entre les différentes classes a augmenté. Aujourd’hui dans beaucoup de pays la lutte n’est plus menée simplement à l’aide de tracts, brochures et réunions, mais déjà à l’aide de mitrailleuses et de grenades à gaz. La classe capitaliste ne trouve pas d’issue. Elle nous a conduits sur le chemin de l’abîme, elle a fait des Etats européens civilisés un champ de ruines et elle n’est pas en mesure d’édifier sur ce champ de ruines un nouveau régime social. S’il ne se produit pas un changement rapide, la destruction totale de la culture européenne est à prévoir. Les ouvriers cherchent une issue à ce dilemme. Demandons-nous d’abord si la classe dominante est capable de reconstruire la société en ruines. Nous devons dire qu’elle n’est pas capable de reconstruire ce qui a été détruit. La société capitaliste a montré son incapacité à prolonger sa domination, s’est montrée incapable de garder en mains les destinées de la société humaine. Il ne reste donc pas d’autre issue pour le prolétariat, de loin la classe la plus productive, que de s’emparer enfin du pouvoir. Dans certains Etats déjà, nous en sommes à ce point ; nous avons déjà vu qu’en Russie la lutte finale décisive est engagée et que nous avons déjà remporté de grands succès ; nous avons vu qu’en Allemagne la bourgeoisie et le prolétariat se préparent pour le combat final décisif et impitoyable et que la bourgeoisie fait appel à tous les moyens de la classe dominante qu’elle peut encore mettre en œuvre. La théorie de la Société des Nations, la formation des gardes blancs et la terreur blanche ne devront pas retenir le prolétariat d’engager la lutte.

C’est ce que nous avons exprimé dans la plate-forme afin de dévoiler les antagonismes, d’ouvrir les yeux aux ouvriers et de leur montrer où en est la situation aujourd’hui. Il est compréhensible que dans notre plate-forme, nous ayions été obligés de préciser par quels moyens nous pensons atteindre nos buts, que nous fassions comprendre aux ouvriers ce qu’ils ont à faire, que nous leur indiquions le chemin qu’ils doivent parcourir pour parvenir aux buts de la révolution socialiste, à la réalisation du nouveau régime social. Cela est naturellement extraordinairement difficile, car les conditions de cette lutte sont différentes suivant les divers pays ; et certains sont en avance sur le chemin de la révolution socialiste, si bien que ce que nous exposons aujourd’hui est dépassé pour les uns, tandis que pour les autres ce n’est pas encore mûr. Il se peut que les Etats qui sont les plus avancés sur la voie de la révolution socialiste nous disent : ce que vous voulez, nous l’avons déjà en grande partie et que les autres nous disent : ce que vous voulez ici, nous en sommes loin, nous ne sommes pas encore à la veille de réaliser ce que vous nous demandez, nous n’en sommes pas encore à ce point de développement.

Et pourtant il nous faut trouver une voie sur laquelle nous nous rencontrions, il nous faut esquisser une sorte de ligne moyenne sur la base de laquelle nous pouvons nous unir et il est nécessaire et important que les pays qui sont en avance dans leur développement soutiennent puissamment, à la fois par leur expérience et par l’action, les pays qui sont en retard dans leur développement. Il est nécessaire que nous nous mettions d’accord et j’espère que les objections éventuelles contre cette plate-forme pourront être examinées dans la discussion et éliminées. Nous demandons que le prolétariat s’attelle à la tâche de la prise du pouvoir, s’efforce de réaliser le rapprochement et l’union du prolétariat de tous les pays.

La prise du pouvoir par le prolétariat est conditionnée par la lutte impitoyable contre la bourgeoisie et la destruction de son pouvoir politique. Il n’est pas possible, comme le pensent les centristes, de reconstruire le vieux pouvoir politique et après seulement de passer à la réalisation du socialisme. A l’époque où le pouvoir de la bourgeoisie est devenu poreux, nous ne devons pas hésiter ; nous devons, dans les différents Etats, nous efforcer de toutes nos forces de prendre le pouvoir politique et de détruire celui de la bourgeoisie. Mais il ne s’agit pas de se contenter simplement de faire une prétendue révolution, d’éliminer quelques princes et quelques valets et de les remplacer par quelques individus comme nous le montre l’exemple de l’Allemagne. Il ne faut pas renverser un Kaiser et ensuite le remplacer par un Ebert ; cela est absolument insuffisant. Il est nécessaire que le prolétariat effectue non seulement un changement de personnel dans le gouvernement, mais qu’il exécute aussi sa tâche de destruction de tout l’appareil d’Etat dans les pays capitalistes, que ce soit non pas les personnes qui soient éliminées, mais le système ; et que soit mis à la place du régime capitaliste le régime socialiste. Nous avons exigé en Allemagne, aux premiers jours de la révolution, le désarmement de toute la bourgeoisie, en particulier du corps des officiers. Les ouvriers doivent arracher la violence physique des mains de la bourgeoisie et s’en emparer. Ils doivent désarmer les représentants des classes ennemies, ils doivent supprimer tout l’appareil de contrainte de l’Etat, le corps des fonctionnaires d’Etat, les juges, les représentants du système d’éducation et les remplacer par des hommes et des organisations qui reconstruiront à neuf, dans l’intérêt et dans le sens du socialisme, les organisations de l’Etat. Le camarade Boukharine traitera cela en détail.

La destruction de l’appareil d’Etat de la bourgeoisie et des classes dominantes est la première nécessité après la prise du pouvoir par le prolétariat et ses organisations. Démocratie bourgeoise ou dictature du prolétariat, telle est l’alternative. Il n’existe pas de possibilité de réaliser en commun avec les classes dominantes les buts du socialisme. Et, si dans tous les Etats où a eu lieu la révolution, le premier mot d’ordre de la bourgeoisie a été de dire : "Vous avez fait la révolution, votre tâche est de défendre la démocratie", nous lui dirons : "le prolétariat n’a jamais réclamé la démocratie dans ce sens. Le prolétariat qui se réclame du socialisme s’est toujours tenu sur le terrain de la lutte des classes, a toujours proclamé la lutte de classe impitoyable contre la bourgeoisie, et, dès le moment où le prolctariat prend le pouvoir, il ne peut plus être question de renoncer à la lutte des classes". C’est alors, à plus forte raison que le prolétariat doit commencer à entreprendre par les méthodes de la lutte de classe la destruction complète du système social. Mais cela ne peut se faire que si le prolétariat refuse la démocratie bourgeoise ; que s’il refuse de reconstruire la nouvelle société la main dans la main avec la bourgeoisie et de maintenir le vieil appareil d’Etat ; que si le prolétariat, sans tenir compte des hurlements de la bourgeoisie, continue la lutte et proclame la dictature du prolétariat. Celle-ci suppose qu’à la place du vieil appareil d’Etat soit mis le nouveau système des organisations de masse prolétarienne, le système soviétique. Et nous devons poser aux délégués rassemblés ici la question de savoir s’ils considèrent qu’une des questions essentielles à poser au prolétariat est celle-ci : "Etes-vous partisans de la démocratie bourgeoise ou êtes-vous sur le terrain de la dictature du prolétariat, par conséquent du système soviétique ? Il nous est impossible de fonder la III° Internationale avec des gens qui, maintenant comme avant, sont partisans de la démocratie bourgeoise et refusent de s’unir à nous pour réclamer le système soviétique. Nous ne pouvons pas non plus nous unir à l’aile gauche de l’ancienne II° Internationale, aile gauche qui a d’abord pris position avec enthousiasme pour la démocratie bourgeoise et qui a étranglé ainsi le développement du système soviétique. Nous ne pouvons pas marcher avec des gens qui se sont pendus aux basques de la bourgeoisie, qui voient dans le maintien de la bourgeoisie une condition nécessaire pour le développement futur, qui étouffent ainsi le système des soviets et qui remettent à nouveau le pouvoir entre les mains de la bourgeoisie. De nos jours, ils déclarent, en pleurnichant, qu’ils sont également pour le système des soviets et ils cherchent à trouver une combinaison entre la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat, un compromis entre le parlement et le système des soviets. Nous ne pouvons et nous ne savons pas nous unir avec des faibles et des indécis, car ils ne constituent pas un renforcement du front de lutte prolétarien, mais au contraire un frein qui nous empêchera de progresser sur la voie de la lutte de classe prolétarienne. Ce sera une des tâches principales dans les différents pays de veiller à ce que ces éléments soient repoussés, que partout les communistes se situent sur leur propre terrain, se déclarent pour la dictature du prolétariat et le système des soviets et ne rassemblent autour d’eux que les ouvriers qui se déclarent résolument partisans de la dictature du prolétariat, de la lutte des classes, et que les ouvriers entreprenent dans les différents pays de détruire les formes d’organisations existantes et se créent leurs propres organisations de masse. La démocratie bourgeoise est faite pour dépouiller à nouveau le prolétariat de son pouvoir, elle doit donc être combattue par les masses. La tâche des masses sera de garder entre ses mains le pouvoir et de réaliser l’auto-administration par le système des soviets. Ici aussi, le camarade Boukharine entrera dans les détails.

Mais, si nous voulons mener le prolétariat à la bataille pour la dictature, alors il faut que nous disions aux ouvriers que les tâches sont liées à la prise du pouvoir. Je veux dire par-là la nécessité de réaliser, à côté de la dictature politique, la dictature économique également, la nécessité pour le prolétariat d’entreprendre immédiatement l’expropriation de la bourgeoisie et de réaliser la socialisation de la production. Je disais précédemment qu’il était impossible de remettre en ordre l’économie dans les différents pays. Les ouvriers ont vu leur salaire augmenter parfois considérablement pendant la guerre. Les entrepreneurs ne veulent plus produire dans les grandes entreprises car, selon eux, l’affaire n’est plus rentable pour eux à cause des succès des revendications de salaires. D’un autre côté, le manque d’ardeur au travail grandit de plus en plus ; les ouvriers n’ont aucune envie de travailler pour remplir les poches des capitalistes ; ils veulent que le mode de production soit transformé afin de bénéficier également de leur propre travail. Il est donc nécessaire que, là où le prolétariat s’est emparé du pouvoir, il entreprenne l’expropriation des grands capitalistes et des hobereaux afin de frayer la voie à la socialisation, afin de briser la colonne vertébrale de la bourgeoisie pour qu’elle ne puisse plus penser à réagir, à se rétablir. Voilà précisément ce qui est nécessaire contrairement à ce que pensent les kautskystes qui veulent remettre le socialisme à une date ultérieure afin de restaurer l’ancien mode de production jusqu’à ce que les maux de la guerre soient guéris.

Nous devons en plus dire aux ouvriers comment doit être réalisée la socialisation. Nous devons leur montrer qu’il ne peut pas être question d’un partage généralisé comme ils se l’imaginent souvent. Nous devons éviter, comme cela s’est passé par exemple en Allemagne, que les ouvriers s’imaginent que la socialisation est réalisée quand ils ont expulsé les capitalistes et distribué les richesses matérielles existantes. Nous devons leur dire que ces méthodes sont fausses, que les ouvriers ne doivent pas socialiser uniquement pour eux seuls, mais que cette socialisation doit être accomplie dans l’intérêt de l’ensemble. C’est pourquoi nous devons veiller à ce que la propriété soit confisquée aux capitalistes, que les dettes d’Etat, les emprunts de guerre, soient annulés ; que les propriétaires d’immeubles soient expropriés et que leurs maisons soient remises aux ouvriers. Dans ce domaine, nous pourrons apprendre considérablement de l’expérience russe ; nous y voyons en effet que les grands capitalistes ont été chassés de leur palais et que les véritables propriétaires, les ouvriers, les y ont remplacés, que seuls ont le droit de vivre décemment ceux qui travaillent pour la société.

Alors, nous pourrons et devrons également montrer aux ouvriers de quelle manière nous pouvons atteindre les buts que nous nous fixons, nous lui montrerons le chemin de la victoire, nous lui dirons que le prolétariat doit mener la lutte essentiellement par des actions de masses. Il ne s’agit plus de tomber sur la bourgeoisie par de beaux discours seulement ou de laisser les ouvriers mener le combat en commun avec les faibles et les indécis. La séparation du prolétariat d’avec les agents du capital est la première exigence à mettre en avant ici. Il ne s’agit plus pour le prolétariat de continuer à se laisser égarer, à se laisser traîner dans le sillage de l’Internationale jaune. Telles sont toutes les raisons qui peuvent nous déterminer à préparer la fondation de la III° Internationale, raisons qu’il est nécessaire d’exprimer ici. Il n’y a plus, à l’avenir, de communauté possible avec les représentants de l’Internationale jaune de Berne. A l’avenir, nous devons non seulement proclamer la lutte à mort contre la bourgeoisie, mais nous devons également engager le combat contre les traîtres du prolétariat, contre les Scheidemann et contre les faibles et les lâches de tous les pays. Alors, nous pourrons dire à juste titre que nous remplirons la mission historique qui est dévolue à la III° Internationale communiste.