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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Plate-forme de la Conférence communiste internationale - Boukharine, rapporteur
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 5 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Rapport de BOUKHARINE

BOUKHARINE (Russie) : Camarades, ma tâche consiste à analyser la plate-forme qui nous est proposée. Le caractère général de cette plate-forme sera nécessairement quelque peu abstrait. Cela est dû au fait que nous devons établir ici des thèses valables non seulement pour tel ou tel pays particulier, mais pour tous les pays qui seront représentés dans la III° Internationale. D’autre part, toute l’expérience des pays où le mouvement s’est déjà développé doit être contenue dans cette plate-forme en particulier la grande expérience de la révolution prolétarienne communiste russe. Je suppose que les camarades ont déjà pris connaissance de cette plate-forme. D’abord, l’introduction théorique. Celle-ci donne la caractéristique générale de l’époque tout entière, sous un angle très particulier, à savoir sous l’angle de l’effondrement du système capitaliste. Auparavant, lorsqu’on écrivait de telles introductions, on donnait simplement une description générale du système capitaliste. A mon avis, cela ne suffit plus aujourd’hui. Nous devons non seulement donner la caractéristique générale du système capitaliste et impérialiste, mais décrire également le processus de désagrégation et d’effondrement de ce système. C’est le premier point de vue. L’autre est que nous devons considérer le système capitaliste, non pas seulement dans sa forme abstraite, mais également pratique en tant que capitalisme mondial, et que nous devons considérer celui-ci comme une totalité économique. Si nous considérons à présent ce système capitaliste économique mondial du point de vue de son effondrement nous devons poser la question suivante : comment cet effondrement a-t-il été rendu possible ? Et il s’agit alors en premier lieu d’analyser les contradictions du système capitaliste.

Les deux plus importantes contradictions du système capitaliste sont d’abord l’anarchie dans la production ; deuxièmement, l’anarchie dans sa structure sociale. Nous avons d’abord les contradictions purement économiques, ensuite les contradictions sociales. Nous ne devons pas les considérer uniquement sous leur forme générale, mais sous la forme dans laquelle elles s’expriment à notre époque. Nous décrivons ici, dans la première partie de notre introduction, le fait que la contradiction économique du système capitaliste réside dans sa nature anarchique. Le capital a développé partiellement un processus d’organisation capitaliste. Comme on sait, la forme primitive du capital, du capital dispersé et inorganisé, a presque disparu. Ce processus avait déjà commencé avant la guerre et s’est renforcé au cours de la guerre. Cette guerre a joué un grand rôle d’organisation. Sous sa pression, la forme du capitalisme financier s’est transformée en une forme supérieure, la forme du capitalisme d’Etat ; de même le capitalisme autrefois inorganisé a été remplacé dans les différents pays par sa forme organisée, le capitalisme d’Etat. Divers spécialistes bourgeois prétendent que la nature anarchique du capital dont parlent les marxistes est un bluff et que toutes les conséquences qui ont été déduites par les marxistes de l’anarchie capitaliste sont également du bluff. Mais, ces braves spécialistes bourgeois ne remarquent pas l’autre côté de ce même développement : dans la mesure où les contradictions économiques disparaissent progressivement et où le capitalisme dispersé dans les différents pays s’est développé en un capitalisme organisé, le même processus de développement des forces productives du système mondial a entraîné une aggravation extraordinaire de l’anarchie dans l’économie mondiale. La loi générale du développement capitaliste est que la concurrence est l’expression de l’anarchie dans le système capitaliste. Cette concurrence s’est reproduite à une échelle sans cesse plus grande. Les spécialistes bourgeois n’ont pas remarqué qu’à notre époque, la nature anarchique du capitalisme se manifeste dans des proportions gigantesques dans le cadre de toute l’économie mondiale capitaliste : sa nature interne contradictoire a provoqué son effondrement complet. C’est un aspect de la question.

La question de l’anarchie sociale de la société capitaliste se pose de la même manière. Elle aussi a voulu dépasser le capitalisme. Par quels moyens ? Précisément par les moyens de la politique impérialiste, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Le capitalisme des pays les plus avancés a tenté cela au moyen du brigandage dans les autres pays et de l’accumulation de sur-profits sur le dos des peuples coloniaux exploités. Le capital voulut donner une petite partie de ce sur-produit aux ouvriers des métropoles afin d’assurer la paix civile permanente. Nous savons tous à présent comment fut créé le patriotisme des ouvriers sur la base de l’exploitation et du brigandage des peuples coloniaux, particulièrement le patriotisme de la couche des ouvriers qualifiés qui profitèrent en grande majorité de ces sur-profits. Mais, comme la méthode de la création de la paix civile était précisément la méthode impérialiste, une contradiction lui était également inhérente. Cette méthode qui assure réellement la paix civile conduisit inévitablement à une collision violente entre les forces capitalistes dans les pays brigands. Cette méthode par laquelle le capitalisme cherche à surmonter les contradictions internes de sa structure sociale, a conduit effectivement à une aggravation croissante des antagonismes sociaux et, par là, au déclenchement de la guerre civile, à une explosion violente, à un choc gigantesque entre les différents pays. C’est ce que nous décrivons dans l’introduction théorique.

Nous avons cru nécessaire d’analyser également dans cette introduction la dernière tentative de la bourgeoisie pour surmonter ces contradictions, la Société des Nations. C’est le dernier effort du capital mondial pour éliminer les contradictions qui lui sont inhérentes. Mais la situation est telle dans l’application de ce moyen que le capitalisme ne dispose plus entre ses mains de forces suffisamment puissantes pour empêcher le processus d’effervescence sociale et la révolution communiste. Tel est l’arrière-plan théorique de tout notre programme et de notre projet de plate-forme.

A présent, camarades, je voudrais expliciter rapidement quelques points particuliers de notre plate-forme. Le premier point concerne a la question de la prise du pouvoir". Nous avons dû dire ici ouvertement que nous sommes revenus à l’ancienne doctrine marxiste. Comme on sait, la vieille social-démocratie, qui se dit marxiste, se trouve presque partout sur le terrain de la doctrine marxiste châtrée. La doctrine marxiste de l’Etat considère l’Etat comme un appareil d’oppression. Dans la société communiste, il n’y aura absolument plus d’Etat, car il n’y aura plus de classe et donc plus d’organisation de classe. Nous disons ici qu’après la conquête du pouvoir par le prolétariat et après la destruction totale de la bourgeoisie comme classe qui combat le prolétariat, l’Etat lui-même "dépérira" avec les classes et toutes les organisations de classe. Nous avons utilisé ce mot que Marx et Engels employèrent souvent pour ce processus. Camarades, nous devons traiter la question de la prise du pouvoir de manière assez approfondie. Le vieux parti social-démocrate n’a absolument aucune idée de ce que veut dire la prise du pouvoir. Il se représente le pouvoir comme une sorte de terrain neutre. Cette représentation du pouvoir d’Etat est totalement fausse. Il n’existe pas de pouvoir d’Etat abstrait, mais seulement concret. Lorsque la bourgeoisie se trouve à la tête de l’Etat, alors l’Etat est une organisation bourgeoise et lorsque le prolétariat conquiert le pouvoir d’Etat, il ne conquiert pas ce pouvoir d’Etat, mais organise son propre pouvoir et, dans ce processus, doit nécessairement détruire l’ancienne organisation d’Etat. Cela est particulièrement clair depuis les expériences des révolutions russes et allemandes. Prenons par exemple le meilleur soutien du vieil Etat, l’Armée. Peut-on imaginer un instant que le prolétariat conquière le pouvoir d’Etat sans désorganiser l’armée impérialiste ? Bien sûr que non ! La conquête du pouvoir d’Etat est liée à la désorganisation de l’armée impérialiste. On peut dire la même chose pour l’ensemble de l’appareil d’Etat. Le prolétariat, en prenant le pouvoir d’Etat, en s’emparant du pouvoir politique détruit tout l’appareil d’Etat bourgeois. Cette vérité est une vérité révolutionnaire et elle était familière à Marx et Engels, les fondateurs de la doctrine communiste. C’est seulement au cours de la période suivante du développement pacifique que ce principe fondamental fut totalement oublié. A présent, nous revenons à cette doctrine éprouvée de Marx et nous disons : premièrement, dans la société communiste, il ne peut pas y avoir de pouvoir d’Etat et deuxièmement, la conquête du pouvoir par le prolétariat doit entraîner nécessairement la destruction de la vieille organisation d’Etat. Voilà en ce qui concerne la conquête du pouvoir politique.

Il y a ensuite le point suivant : démocratie bourgeoise ou dictature du prolétariat. Je ne traiterai pas particulièrement en détail ce point, non pas qu’il ne soit pas important, mais parce que dans l’ordre du jour nous aurons une discussion particulière et que le camarade Lénine rapportera sur cette question. Je ne discuterai que quelques points fondamentaux de la plate-forme.

D’abord, en ce qui concerne la construction de la plate-forme. Les thèses sont construites ici de manière antithétique. Lorsque nous considérons la question de la démocratie bourgeoise ou de la dictature du prolétariat, le plus important est de mentionner, premièrement que la démocratie bourgeoise n’est en réalité que la dictature de la bourgeoisie et, deuxièmement, qu’elle repose sur une fiction, à savoir la fiction de la prétendue "volonté du peuple". Ce fétiche, ce faux concept de la "volonté du peuple" est un mot d’ordre pour tous les partis. Prenons n’importe quel tract ou brochure du vieux parti social-démocrate et nous y trouverons dans d’innombrables phrases ce mot sacramentel de "volonté du peuple".

En réalité, cependant, cette volonté du peuple est un non-sens. La société capitaliste n’est pas une quelconque totalité fermée. Il y a en effet, dans la société capitaliste, non pas une société mais deux. A la volonté de la minorité exploiteuse s’oppose diamétralement la volonté de la majorité exploitée et c’est pourquoi il ne peut pas exister une "volonté du peuple" unitaire qui engloberait toutes les classes. On ne peut même pas dire qu’il pourrait y avoir malgré tout une résultante issue de la volonté des différentes classes ; une telle résultante est, en réalité, impossible car une classe cherche à imposer par divers moyens, par la violence brutale ou par le mensonge idéologique, sa volonté ; en réalité il n’y a qu’une seule volonté dominante et ce n’est pas un hasard si dans la démocratie bourgeoise précisément la fiction de la volonté du peuple est particulièrement mise en avant. II est clair que, dans la démocratie bourgeoise précisément, se réalise seulement la volonté de la bourgeoisie, non celle du prolétariat qui est au contraire totalement opprimée dans la démocratie bourgeoise.

La deuxième idée fondamentale de cette plate-forme est l’antithèse entre la liberté formelle de la démocratie bourgeoise et la "réalisation matérielle" de la liberté par la dictature du prolétariat. La démocratie bourgeoise a proclamé différentes libertés pour tout le peuple, par conséquent aussi pour les classes travailleuses ; mais tant que la base matérielle est concentrée entre les mains des classes capitalistes, ces libertés sont inaccessibles à la classe ouvrière. La situation est analogue en ce qui concerne la liberté de la presse aux Etats-Unis : la censure américaine n’interdit pas les journaux prolétariens, mais elle refuse de les diffuser par la poste. L’existence formelle de cette liberté de presse n’a donc pas de signification pour le prolétariat. Il en va de même pour toutes les autres libertés dans la démocratie bourgeoise. Etant donné que la bourgeoisie possède les immeubles, le papier, les imprimeries, bref possède tout, le prolétariat peut bien disposer de différentes libertés formelles, mais il est incapable de les réaliser. Il en va tout autrement dans la dictature du prolétariat. Nous ne tenons pas de grands discours sur les différentes libertés. Nous garantissons la réalisation de ces libertés par le fait que nous enlevons la base matérielle de la société capitaliste, la propriété, les moyens matériels à la bourgeoisie afin de les remettre aux ouvriers, aux paysans pauvres, c’est-à-dire au peuple réel.

Troisièmement, notre plate-forme contient encore l’antithèse entre la dictature bourgeoise et la dictature prolétarienne dans la mesure où il s’agit de la participation au pouvoir d’Etat. Bien que dans la démocratie bourgeoise on fasse beaucoup de discours sur le fait que c’est le peuple lui-même qui gouverne (le terme même de démocratie signifiant en effet "auto-gouvernement du peuple"), le peuple proprement dit, c’est-à-dire en premier lieu le prolétariat, reste totalement isolé de l’appareil d’Etat dans la démocratie bourgeoise. Dans les républiques démocratiques bourgeoises de Suisse ou des Etats-Unis, la "participation" du prolétariat à l’administration d’Etat consiste seulement en ceci qu’il a le droit de déposer tous les quatre ans un petit bulletin de vote dans l’urne en remplissant ainsi son "devoir" de citoyen. Tout le travail est confié à un député, très souvent à un député bourgeois et l’ouvrier ne sait absolument pas du tout comment "travaillent" à vrai dire ces députés. L’ouvrier est totalement exclu de l’appareil d’Etat. Les choses sont tout à fait différentes dans la dictature du prolétariat. Le prolétariat ne participe pas seulement aux élections, mais il est bien plutôt le membre actif de tout l’appareil d’Etat, de ce grand mécanisme qui s’étend sur tout le pays et qui le tient entre ses mains. Toutes les organisations de masses du prolétariat se transforment ici en auxiliaires du pouvoir d’Etat prolétarien et c’est ce qui garantit la participation constante du prolétariat à l’administration d’Etat.

Maintenant, camarades, vient le point qui concerne l’expropriation de la bourgeoisie, c’est-à-dire l’aspect économique de la dictature du prolétariat. Cet aspect de la dictature du prolétariat est aussi important que la prise du pouvoir politique. La dictature politique, la dictature du prolétariat est pour nous simplement un moyen de réaliser la transformation économique. La transformation de la société capitaliste en société communiste s’accomplit sur le terrain de la transformation de la structure économique de la société moderne, et la transformation des rapports de production est l’objectif principal de la dictature du prolétariat. Il nous faut ici polémiquer avec nos adversaires politiques. Nous savons maintenant que l’on nous fait l’objection suivante : après la guerre il s’est produit un tel épuisement qu’il serait risible de prendre de quelconques mesures socialistes. Les Scheidemann, nos menchéviks, Kautsky, qui tous flirtent avec le socialisme affirment naturellement que le socialisme est en soi une bonne chose, mais que dans l’état actuel des forces productives, après le processus de destruction, de paupérisation de la classe ouvrière et de toute la société, il serait risible de vouloir passer au socialisme. Kautsky a même dit que socialiser l’Allemagne actuelle signifierait transformer le pays tout entier en une maison de fous. Nous affirmons au contraire dans notre plate-forme que, dans l’état actuel des forces productives et des rapports de classes, il est non seulement faux mais utopique de croire que la restauration du capitalisme est possible. Le système capitaliste craque à présent de toutes parts. Prenons l’aspect économique : il est vrai que tout est détruit, mais on ne peut pas replâtrer sur une ancienne base, ce qui a été détruit. Considérons les rapports entre les ouvriers et les capitalistes. L’ancienne société capitaliste présupposait un rapport particulier entre les c employeurs" et les ouvriers. Ce système reposait sur la paix civile permanente qui avait une signification non seulement politique mais aussi plus générale. Dans chaque usine doit régner la paix civile de manière à ce que la production capitaliste puisse avoir lieu. Mais une fois que les fils entre le capitalisme et l’ouvrier sont coupés, ils ne peuvent plus être renoués organiquement sur l’ancienne base. Le mouvement des revendications de salaires des ouvriers ne peut pas s’arrêter. Mais, du coup, les différentes branches industrielles de la production cessent d’être rentables pour la classe capitaliste, c’est-à-dire que dans certaines conditions les capitalistes sabotent, ferment leurs entreprises comme cela s’est produit en Russie. Nulle part n’existe la possibilité de continuer les rapports capitalistes. Seul un utopiste peut encore le réclamer. Les kautskystes se sont déjà révélés des utopistes par la façon dont ils ont répondu à la question de l’impérialisme, des luttes ultérieures du prolétariat. Ce sont eux qui, à présent, réclament la restauration des rapports capitalistes. Il n’existe que deux issues : soit la destruction totale de toute la vie économique, soit la production socialiste. Restaurer les rapports capitalistes signifierait seulement prolonger l’agonie de la vieille société, prolonger de plus en plus la désagrégation et l’anarchie et, par là, aussi, d’empêcher la possibilité de la restauration de la vie économique sur des bases nouvelles.

A cela est liée une autre question. Non seulement les socialistes russes, mais aussi les socialistes allemands de l’espèce de Kautsky affirment que nous pratiquons une variété toute particulière de communisme : non pas un communisme productif mais une espèce toute particulière de "lumpencommunisme", un communisme de partage qui n’a rien de commun avec les tâches véritables de la classe ouvrière. Nous devons répondre que ces socialistes ont oublié les fondements de la doctrine de Marx. D’après Marx, la force productive principale est représentée dans la société capitaliste par la force de travail. Du point de vue purement économique, le prolétariat est la force productive la plus importante de toute la société. Maintenant, après la destruction gigantesque opérée par la guerre, la tâche de tous ceux qui luttent pour le progrès de la société consiste à maintenir en état la force productive la plus importante : la classe ouvrière. Toutes les charges de la guerre, tout le processus de destruction lié à la guerre pèsent particulièrement sur la classe ouvrière, si bien que cette force productive est menacée de disparaître. Un économiste bourgeois a très justement remarqué à ce propos que même si tous les moyens matériels sont détruits, mais qu’existe encore cette force de travail, il existe toujours l’espoir, la certitude même que sera à nouveau produit de la richesse matérielle grâce à cette force de travail précisément. Mais, si celle-ci disparaît également, si le prolétariat lui-même est détruit, alors disparaît aussi le dernier espoir de la possibilité de la continuation de la société humaine. Il est donc clair pour tout homme sensé que tous les efforts doivent tendre à maintenir cette force. Le prétendu communisme de consommation que nous pratiquons, le "communisme de partage", c’est-à-dire la distribution au prolétariat de ce qui était autrefois entre les mains des capitalistes est le seul moyen de sauver les ouvriers de la destruction totale. Il crée littéralement la possibilité de continuer le développement des forces productives et du communisme productif. Nous abordons ainsi la question par une voie nouvelle qui nous mène au bout du compte au développement des forces productives de la société. Nous avons éclairé ces idées non seulement par la théorie mais par notre pratique.

En ce qui concerne les mesures concrètes, elles sont toutes connues des camarades. Elles étaient déjà presque toutes contenues dans le programme maximum, dans celui des tribunistes hollandais pendant la guerre, dans la brochure Was will das Spartakusbund ? et dans les écrits édités par les partis communistes. Je voudrais faire remarquer que nous avons souligné ici quelques points qui méritent particulièrement attention. Tout d’abord, les différents appareils capitalistes d’Etat, dans les différents pays développés. On dit que nous devons exproprier les banques, les grandes entreprises, socialiser les trusts, les cartels, mais l’on oublie par là que le capitalisme d’Etat lui-même a créé de nouveaux appareils, appareils que nous pouvons utiliser à notre profit. Je veux dire les différents appareils de municipalisation et de distribution, de même que les organismes capitalistes d’Etat qui sont nés pendant la guerre en grand nombre, particulièrement en Allemagne, mais aussi en Angleterre, en Amérique et en France. Comme ces appareils sont étroitement liés à l’Etat, il est certes très difficile de les maintenir pendant la révolution, mais nous pouvons toutefois utiliser à nos fins quelques-uns de leurs éléments matériels. C’est pourquoi nous soulignons précisément ce point.

En plus, nous avons abordé spécialement la question concernant la petite-bourgeoisie et la petite-paysannerie. On ne peut ici poser la question que de manière générale, car les rapports agraires sont à ce point diversifiés suivant les pays qu’il est presque impossible d’en dire quelques chose de concret. Mais, nous avons pourtant donné ici également des lignes directrices. Premièrement, la petite-bourgeoisie et la petite-paysannerie ne seront pas expropriées par le prolétariat ; deuxièmement, ces classes seront intégrées lentement et d’une manière pacifique dans l’organisation socialiste ; et troisièmement, le prolétariat ne luttera pas contre ces classes, mais accomplira quelque chose de positif pour elles en les libérant du capital usuraire, des charges, des impôts et des dettes d’Etat. Cette question financière, qui est également très étroitement liée à la question des dettes d’Etat, est très importante.

Si nous avions écrit pour des Russes, nous aurions traité du rôle des syndicats dans le processus de transformation révolutionnaire. Mais, d’après l’expérience des communistes allemands, cela est impossible car ces camarades nous disent que les syndicats allemands sont entièrement opposés aux nôtres. Chez nous, les syndicats jouent le rôle principal dans le processus du travail positif. Le pouvoir soviétique s’appuie précisément sur eux ; en Allemagne c’est le contraire. Cela semble être dû au fait qu’en Allemagne les syndicats étaient aux mains des jaunes, des Legien et Cie [1]. Ils étaient dirigés contre l’intérêt du prolétariat allemand et ils le sont encore, mais le prolétariat liquide à présent ces vieux syndicats. A leur place sont apparues en Allemagne de nouvelles formes d’organisation, les conseils d’usine qui essayent de prendre en mains les usines. Les syndicats ne jouent plus de rôle positif. Nous ne pouvons pas élaborer ici de lignes directrices concrètes ; c’est pourquoi nous avons dit de manière générale que pour la gestion des usines il fallait créer des organes sur lesquels le prolétariat s’appuie, organisations qui sont très étroitement liées et intriquées à la production. Par conséquent, s’il existe par exemple en Angleterre des shops-stewards, ou toute autre forme d’organisation qui soit en liaison étroite avec la production, comme chez nous les syndicats ou en Allemagne les comités d’usine, ces organismes formeront la colonne vertébrale de l’administration de la société socialiste.

Nous avons encore à traiter deux questions. La première concerne les coopératives, la deuxième, les techniciens et les spécialistes. La question des coopératives est très importante comme nous l’a montré la révolution russe. En ce qui concerne les organisations de l’appareil de distribution, nous affirmons que nous ne pouvons presque rien faire en Russie sans ces coopératives. C’est pourquoi nous devons en tenir compte et les utiliser totalement pour nos objectifs. Nous n’avons pas trouvé, au cours de notre entretien avec le camarade Albert, un seul argument qui puisse réfuter cette expérience russe. Pour les autres pays, également, nous avons intégré l’expérience russe dans notre plate-forme. La question des techniciens et des spécialistes joue à présent, comme vous le savez un rôle assez important en Russie. Tous ces gens veulent à présent travailler avec nous. Nous savons très bien que parmi eux il y a des adversaires, mais ils sont les dépositaires de l’expérience pratique du système antérieur ; nous ne pouvons pas nous en sortir dans l’économie et la technique sans ces gens. En Allemagne, en Angleterre et encore plus en Amérique, la première phase du combat contre ces forces sera encore bien plus sévère que chez nous. Nous avons déjà franchi ce stade. Les deux idées fondamentales de ce paragraphe sont : premièrement, tant que ces couches mènent une lutte ouverte ou secrète contre nous, nous devons également les traiter en conséquence ; deuxièmement, mais lorsque la résistance de ces couches et de la bourgeoisie tout entière est brisée, alors nous sommes obligés d’utiliser en grande partie ces forces techniques et de les assimiler progressivement.

Le titre du paragraphe final est : "Le chemin de la victoire". Nous avons indiqué ici la possibilité d’utiliser de manière révolutionnaire le parlementarisme bourgeois. Nous avons retenu cette possibilité dans notre plate-forme, car il serait théoriquement faux de dire qu’il est pour nous principalement impossible d’entrer dans un parlement quel qu’il soit. La question du boycott du parlement bourgeois-démocratique est une question purement tactique et est déterminée exclusivement par la situation donnée, c’est-à-dire par le rapport de classes, par la force du prolétariat, par sa maturité et par sa préparation à la lutte finale victorieuse. Une chose doit être dite encore : nous sommes partisans de l’insurrection armée comme forme supérieure de la lutte révolutionnaire des masses ; mais l’instant précis de cette insurrection, le moment de l’affrontement final est déterminé par la situation donnée et les rapports de classes. Nous avons dit que nous ne devons pas forcer le développement historique, mais d’abord organiser nos forces et utiliser même les organisations bourgeoises parlementaires afin que, déjà organisées, nous allions avec toutes nos forces au combat final.

En ce qui concerne les opportunistes et les kautskystes, nous n’avons pas besoin d’ajouter grand-chose.

Comme paragraphe final, nous avons admis dans notre plate-forme l’idée que le prolétariat international n’est pas passé à l’offensive, mais se trouve sur la défensive. Cette formulation a une grande valeur pour l’agitation. La bourgeoisie hurle que nous sommes à présent les adversaires de la paix, les représentants de l’impérialisme rouge, la puissance attaquante. Tous les faits contredisent cela, la révolution en Russie comme en Allemagne. Nous savons que la terreur blanche existe déjà, que les méthodes barbares de lutte de la bourgeoisie seront utilisées contre nous. Nous savons également très bien que cette Société des Nations signifie seulement la préparation au combat final du capitalisme contre le prolétariat international et c’est contre cela que le prolétariat doit se défendre. Mais, dans cette défense contre la bourgeoisie qui utilise tous les moyens possibles, le prolétariat doit recourir également à des armes adéquates.

Voilà notre plate-forme. Je voudrais exprimer le voeu que la grande majorité des camarades participent à la discussion de cette plate-forme. Comme vous le remarquez tous, elle touche presque à toutes les questions qui concernent les tâches courantes de la classe ouvrière dans les circonstances actuelles, elle condense presque tous les problèmes qui attendent le prolétariat et qu’il doit s’efforcer de résoudre. Telle est la situation. Nous avons encore naturellement quelques autres paragraphes à traiter dans notre ordre du jour, mais en gros cette plate-forme est notre programme et le matériel pour le programme de la III° Internationale communiste. Et si les camarades y participent activement, alors nous considérerons, le camarade Albert et moi que nous avons bien rempli notre tâche.

Suspension de cinq minutes.