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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Plate-forme de la Conférence communiste internationale - Discussion : Rutgers - Kuusinen
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 5 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : La séance est à nouveau ouverte. Le camarade Rutgers s’est annoncé. Chaque orateur dispose d’un temps de parole de quinze minutes.

RUTGERS (Hollande) : Camarades, je voudrais soulever la question générale de savoir si la position des couches moyennes, des intellectuels et de l’aristocratie ouvrière, est suffisamment soulignée dans la plate-forme. Celle-ci indique que l’échelle des salaires augmente dans les Etats impérialistes sur le dos des peuples coloniaux mais elle n’indique pas le fait qu’en particulier les fonctionnaires, les intellectuels et l’aristocratie ouvrière détiennent une position privilégiée sur le dos de la grande masse ouvrière, ce qui est notamment le cas en Amérique. Le capitalisme financier s’appuie sur cette circonstance pour s’assurer la possibilité de se concilier suffisamment de forces auxiliaires. Nous expérimentons le fait, camarades, que les couches moyennes sont nos plus grands adversaires et il faudra encore vérifier le rôle que joue la possibilité, pour ces couches, de prendre en mains la production. Le prolétariat n’est pas encore mûr et doit être soutenu. C’est seulement si les ouvriers réussissent à édifier par leurs propres forces toute l’organisation de la vie économique qu’ils pourront remplir cette tâche. Il faudrait insister sur la grande valeur de cette tâche pratique pour la victoire finale du prolétariat. La plate-forme insiste sur ce fait de la manière suivante : "cette tâche de la dictature dans le domaine économique ne pourra être résolue que si le prolétariat est capable de créer une administration centralisée". Mais la situation est plus compliquée parce qu’une organisation partielle dans le domaine économique est impossible. Les ouvriers doivent organiser et maîtriser tout le système ou alors ils seront dominés par les autres couches. Bien entendu, le chemin de la victoire ne peut pas mener au but s’il n’est pas possible de réaliser le contrôle ouvrier. Peut-être faudrait-il insister un peu plus là-dessus. Encore une autre remarque sur les colonies. Il serait souhaitable de dire un peu plus de choses sur la politique coloniale afin de concevoir ce paragraphe de manière à expliquer très clairement aux peuples coloniaux également que nous souhaitons une collaboration active, indépendamment du fait que ces peuples ont ou non leur propre idéologie, leur propre religion. Nous sommes prêts à marcher en commun avec eux sur la base de la résistance à l’impérialisme et si une insurrection devait se produire, par exemple aux Indes, cela serait pour nous d’une valeur inestimable. Je voudrais donc proposer concrètement qu’à la fin du paragraphe : "le chemin de la victoire", où l’on peut lire ceci : "afin de hâter l’effondrement définitif du système impérialiste mondial", l’on ajoutât ceci, en relation avec cette phrase et en opposition à l’internationale jaune : "une collaboration active". J’ai une objection de forme également pour ce paragraphe. Il y est affirmé ceci : "mais il apparut bientôt... A présent se démasquent aussi les Etats de l’Entente comme brigands mondiaux D. Cela doit faire en effet une étrange impression sur les peuples coloniaux. Pendant des siècles ils ont été brigandés et exploités, en particulier par l’Angleterre, et maintenant nous déclarons que ces Etats se démasquent maintenant comme des brigands mondiaux. Cette forme n’est pas heureuse et pourrait être modifiée. De même, il n’est pas souhaitable de parler spécialement des soldats coloniaux barbares. Celui qui connaît l’aventure coloniale que les Hollandais et les autres ont menée contre les frères noirs avant la guerre estimera inutile de reprocher à ces soldats coloniaux la responsabilité de la barbarie. Pour modifier cette formulation, je propose ceci : "A présent, les Etats de l’Entente démasquent leur véritable caractère en tant que brigands mondiaux et assassins du prolétariat. Ils abandonneront à la famine les ouvriers russes et allemands en commun avec la bourgeoisie allemande avec la même brutalité qu’ils agressèrent les peuples coloniaux".

Finalement encore, une autre remarque. Dans le paragraphe : "l’expropriation etc.", il est dit que le niveau de vie ne peut pas s’améliorer étant donné que le niveau des prix de tous les articles de consommation monte automatiquement, etc.

A mon avis, il faudrait rayer le mot "automatique". C’est un fait en tout cas que l’augmentation du niveau des prix empêche l’amélioration du niveau de vie, mais je crois qu’il y a des objections de principe contre le terme "automatique".

KUUSINEN (Finlande) : Camarades, la délégation finnoise est d’accord avec l’idée fondamentale de ce projet. Cette plate-forme que nous ont lue les camarades a déjà été éprouvée par l’expérience révolutionnaire et je crois qu’il ne peut s’agir ici que d’améliorer la formulation. La formulation d’un tel document est naturellement très difficile, mais je suis convaincu que la conférence la précisera. Je voudrais attirer votre attention ici sur quelques passages qui, à notre avis, ne sont pas formulés comme nous l’aurions souhaité. Il y aurait une remarque à faire contre le passage du paragraphe : "Démocratie et dictature" où il est question des syndicats révolutionnaires et des coopératives. Chez nous en Finlande, il n’existe pas de syndicats ni de coopératives révolutionnaires et nous doutons qu’il puisse y en avoir chez nous. La forme de ces syndicats et organisations est telle chez nous que, nous en sommes convaincus, le nouveau régime social après la révolution pourra être mieux édifié sans ces syndicats qu’avec eux, ou alors il faudra en créer d’autres mais sur d’autres bases. Peut-être se passe-t-il la même chose dans d’autres pays.

Ce qui est dit à la fin du projet sur le point de vue de la défensive, et que le camarade Boukharine a particulièrement souligné, n’est pas particulièrement heureux non plus à notre avis. Nous avons déjà eu à subir une révolution défensive en Finlande et nous ne voudrions plus avoir à la subir. A notre avis, ce serait une erreur et du point de vue de l’agitation il vaut mieux attirer l’attention sur l’offensive de la révolution prolétarienne. Je voudrais souligner particulièrement le fait que ce projet contient des idées nouvelles précieuses et, entre autres, une idée directrice qui, à mon avis, doit être soulignée davantage et exprimée encore plus concrètement. Dans le dernier chapitre relatif "au chemin de la victoire", il est dit que la montée du mouvement révolutionnaire dans tous les pays ainsi que beaucoup d’autres événements de la dernière période, doivent conduire à la fondation d’une Internationale véritablement révolutionnaire et véritablement communiste. Le camarade allemand a exprimé précédemment quelques objections sur la maturité du mouvement international eu égard à cette décision. Dans ce contexte bien sûr on ne peut décider la fondation de la nouvelle Internationale, mais je crois que le développement historique doit conduire dès maintenant à la fondation de la véritable Internationale Prolétarienne Révolutionnaire et, si possible, dès avant de la fin de cette conférence. Les arguments du camarade allemand contre cette décision n’étaient pas à notre avis convaincants. D’autre part, la délaration du camarade allemand a été aussi pour nous un grand soulagement ; hier, en entendant ses objections, nous pensions qu’il avait peut-être aussi des objections de principe contre la fondation de la nouvelle Internationale. Nous apprenons maintenant que ce n’est pas le cas. Il croyait seulement, nous dit-il, que la classe ouvrière avait quelque méfiance envers de telles fondations. Je crois que c’est une erreur. Il y a une méfiance contre des Internationales comme la II% qui ne prenait effectivement que des décisions mais n’agissait pas conformément à ces décisions. La III° Internationale sera, de ce point de vue, totalement différente. Élle sera l’Internationale de l’action, de l’action révolutionnaire, de la lutte, et ne prendra pas uniquement des résolutions sur le papier. Je ne peux pas dissimuler aux camarades le fait que cette plate-forme ressemblera un peu également aux résolutions de la vieille Internationale si nous ne prenons pas d’autres résolutions que cette plate-forme. Le contenu de cette plate-forme est bon, il est révolutionnaire et communiste, mais les conclusions pratiques n’en doivent pas être exclues, car le mouvement révolutionnaire international a besoin maintenant d’une III° Internationale. Cette nécessité est maintenant déjà mûre pour être réalisée. La seule objection quelque peu valable que l’on pourrait élever contre cette idée serait que la fondation de la nouvelle Internationale n’est pas si urgente, car nous avons déjà ces derniers temps une III° Internationale : la grande Russie révolutionnaire. Vous savez, camarades, que la Russie révolutionnaire représente pratiquement depuis un an déjà la nouvelle Internationale. Élle a rendu de grands services au mouvement prolétarien révolutionnaire international, non pas tellement par l’agitation directe comme le prétend la bourgeoisie, qu’indirectement par son exemple, par son grand modèle, le modèle de la grande révolution socialiste. Mais indépendamment de cela, la lutte nécessite pratiquement une nouvelle internationale. Le camarade allemand a dit aussi que cette assemblée n’était peut-être pas assez nombreuse pour pouvoir prendre cette résolution. Cela est vrai, mais ce n’est pas la faute des partis ouvriers révolutionnaires d’Amérique ou d’Éurope. Cette assemblée n’est pas si faible à mon avis en comparaison de l’assemblée qui a fondé, il y a plus d’un demi-siècle, la première Internationale. Dans cette assemblée, il y avait alors également très peu de représentants des différents pays. Peut-être l’actuelle assemblée rappelle-t-elle l’ancienne en ceci qu’il y avait alors également très peu de grands esprits révolutionnaires et beaucoup plus d’éléments se situant à mi-chemin ; néanmoins, Marx et ses camarades n’avaient pas d’objection dans les circonstances d’alors contre la fondation de la Première Internationale non plus que Wilhelm Liebknecht, le représentant de l’Allemagne. Je suis convaincu également que son fils, Karl Liebknecht, n’aurait pas d’objection maintenant s’il était présent. Je crois que la force de la nouvelle Internationale sera conforme à la force du prolétariat révolutionnaire et non à celle de cette petite assemblée. Camarades, il a été dit qu’il ne pouvait pas être pris ici de résolution quant à la fondation de la nouvelle Internationale, mais je dois, maintenant comme hier, exprimer également le voeu que la résolution soit adoptée avant la fin de notre assemblée. La situation est mûre, la révolution internationale a déjà commencé et c’est pourquoi l’internationale révolutionnaire doit déjà se constituer. Pour la résolution de la création de la III° Internationale, il faut établir une ligne de conduite qui montrera au mouvement ouvrier mondial de quel côté il veut lutter, du côté du prolétariat en lutte, ou du côté des bourreaux du prolétariat. Je voudrais par conséquent prier les camarades d’ajouter à la fin de ce projet cette grande idée fondamentale que la III° Internationale doit être maintenant créée."