Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Rapports des délégués - Gruber (Autriche-Hongrie)
Deuxième journée – 3 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 6 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Le camarade J. Gruber obtient la parole pour son rapport.

Rapport de GRUBER  [1] (Autriche allemande)

Chers camarades ! Nous, délégués de l’Autriche allemande, ne pouvons trouver de paroles suffisantes pour exprimer ce que nous ressentons d’être aujourd’hui parmi vous.

Après un voyage de dix-huit jours, accompli dans des conditions inimaginables, nous venons d’arriver, il y a une heure seulement, et nous vous apportons de la part de mes camarades révolutionnaires de l’Autriche allemande, les meilleurs voeux de succès. Nous vous saluons de leur part, vous tous ici présents, mais nous considérons de notre devoir d’honorer en tout premier lieu nos camarades russes dont l’exemple glorieux stimule depuis plus d’un an déjà le mouvement révolutionnaire en Autriche. C’est grâce à eux que nous possédons maintenant un parti communiste important. L’histoire leur érigera un monument impérissable, car ils ont rendu possible la révolution mondiale.

Permettez-moi maintenant de vous faire part des événements qui ont contribué à la formation du parti communiste en Autriche allemande et de vous décrire son développement.

Les préparatifs de la paix qui devait être signée à Brest battaient leur plein. La famine et la dictature militaire régnaient en Autriche. Le prolétariat voulait que le pays quittât enfin la sanglante guerre mondiale où il était engagé et seules les promesses des diplomates lui faisaient encore prendre patience. On lui avait promis la paix à brève échéance ; mais il fut encore trompé une fois de plus. Les conditions économiques empirant de jour en jour, un grand mouvement éclata en janvier 1918 ; il prit naissance dans les centres industriels au sud de Vienne et se propagea en quelques heures dans la capitale même. Les machines furent arrêtées. Les représentants du parti social-traître au .parlement gardaient le silence. Le prolétariat ne voulait rien avoir de commun avec les chefs du parti social-démocrate ou des syndicats. Deux jours après, quand le mouvement englobait déjà tous les centres industriels, les chefs des syndicats et les bonzes du parti, pris d’inquiétude, tentèrent d’en changer la direction et de l’ensabler. Les Seitz, Leuthner, Renner, en qualité de représentants du parti social-démocrate, Tomschik et Domes, représentants des syndicats, se mirent à la tête du mouvement, promettant de défendre les intérêts des ouvriers. Mais ils affirmèrent en même temps que l’Autriche n’avait pas le droit d’abandonner ses alliés et qu’en refusant de combattre à leurs côtés, elle pousserait le prolétariat à une faillite économique définitive. C’est ainsi que les ouvriers se laissèrent berner une fois de plus par leurs représentants politiques et syndicaux. Ces derniers jouèrent le rôle de médiateurs entre le gouvernement et les grévistes, formulèrent quelques revendications apparemment radicales, obtinrent quelques concessions et les ouvriers reprirent le travail moins d’une semaine après le commencement de la grève.

Mais ce qui devait arriver arriva. Le gouvernement comprit que ces représentants ouvriers n’étaient qu’une arme docile entre ses mains et jugea inutile de tenir ses promesses. Les ouvriers n’obtinrent rien. Bien plus, il prit même, malgré la déclaration formelle qu’il n’en ferait rien, des mesures répressives contre les meneurs de la grève, qui furent soit envoyés au front, soit emprisonnés. Leur existence fut complètement ruinée. Il en fut de même de toutes les promesses du gouvernement. Les camarades qui travaillaient dans le mouvement sous le nom de radicaux de gauche furent officiellement proclamés criminels envers l’État par les chefs du parti et ceux qui avaient joué le rôle d’organisateurs furent exclus du parti.

Les défaites sur les fronts italien et bulgare, la famine qui ravageait le pays, la désorganisation de l’appareil économique, la désertion des soldats — tout cela provoqua enfin la chute de la monarchie austro-hongroise. Plusieurs républiques se formèrent à sa place conformément à leurs compositions ethnographiques ; ce furent — la république tchèque, la république des Slaves du sud et la république hongroise. Il ne resta de la glorieuse monarchie qu’une partie de l’Autriche allemande avec 9 millions d’habitants environ.

Ce fut à la dernière minute seulement que les social-démocrates se décidèrent à prendre la direction de la "révolution" et à déclarer la république de l’Autriche allemande. Les héros social-démocrates parlent encore en Autriche d’une révolution, mais en réalité il n’y a jamais eu de révolution. Au moment où le prolétariat pouvait très facilement s’emparer du pouvoir, les représentants de la social-démocratie se sont dressés entre lui et la bourgeoisie et ont déclaré : "le temps n’est pas encore venu pour nous de prendre le pouvoir ; nous devons entrer en coalition avec la bourgeoisie". Un présidium fut nommé, composé du plus clérical des curés, d’un nationaliste allemand et d’un social-démocrate. Ce brillant triumvirat prit entre ses mains les rênes du gouvernement et l’heure sonna pour le prolétariat révolutionnaire de commencer la lutte défensive. Jamais, même aux temps de Stürgkh, la réaction n’avait été aussi forte que sous le règne de ces "représentants ouvriers". Renner fut nommé chancelier impérial, l’ex-radical Dr Bauer ministre des Affaires étrangères et Deutsch ministre de la Guerre, et l’on vit dans tous les ministères les social-démocrates siéger aux côtés de la bourgeoisie [2].

En mai 1918, un rapprochement s’opéra entre les différents groupes d’opposition et les radicaux de gauche et une plate-forme générale fut élaborée. C’est à ce moment-là que le premier projet fut formé de fonder un parti communiste en Autriche. Nous ne savions pas encore alors que nos camarades russes devaient prendre ce titre avant peu ni que nos camarades de la Ligue Spartacus l’arboreraient également en Allemagne. Ce projet naquit dans notre petit groupe et nous nous efforçâmes de le réaliser, marquant par cela même le commencement d’une ère nouvelle dans le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière autrichienne.

Ceux qui entreprirent la lutte dans ce sens ne furent guère nombreux. Beaucoup de nos camarades étaient en prison et l’ensemble de nos forces représentaient à peine une douzaine de personnes. Nous résolûmes alors de fonder un journal communiste hebdomadaire sous le titre Der Weckruf [3]. Pour la première fois, le titre de "communisme" se trouvait écrit sur notre drapeau. Mais le journal fut saisi, ce qui nous empêcha de réaliser notre projet qui consistait à diffuser les numéros de ce journal parmi les masses ouvrières le 1er mai. Mais, après la défaite militaire, lorsque la liberté civile fut jusqu’à un certain point rétablie en Autriche et que nos courageux camarades sortirent de prison, où ils avaient passé neuf mois, nous fûmes en état de donner à notre parti des bases plus solides. Nous nous constituâmes le 3 novembre 1918 en "Parti communiste de l’Autriche allemande" [4] et Der Weckruf devint notre organe central.

Le 12 novembre 1918, devait être le jour de la proclamation officielle de la République. Nous avions résolu de nous adresser au prolétariat autrichien dans un sens communiste. Nous savions que le prolétariat était révolutionnaire. D’innombrables drapeaux rouges portaient l’inscription suivante : e’ Én avant pour la République socialiste !" Quelques-uns de nos camarades montèrent sur les marches du parlement et proclamèrent devant la foule les principes fondamentaux du communisme. Énsuite, plusieurs communistes furent délégués au parlement afin de lui signifier que le peuple voulait une république socialiste et non pas une république bourgeoise. Mais les portes du parlement furent fermées devant nous et une fusillade éclata. Nos camarades de la garde rouge essayèrent de démolir la porte à coups de crosse, pour nous livrer passage et c’est ainsi que commença la bataille dont on a tant parlé. La garde rouge et la milice populaire nationale répondirent aux coups de feu partis de l’intérieur du parlement et cette fête de la république bourgeoise qui avait été si joliment arrangée se termina comme on sait par la prise d’assaut et l’occupation du parlement.

Én guise de mesures répressives, les députés agrariens décidèrent d’exiger la mise à mort des leaders communistes, menaçant en cas de refus de couper les vivres à Vienne. Les représentants social-démocrates, tout en déclarant que les malfaiteurs devaient être punis avec toute la sévérité de la loi, trouvèrent qu’on allait un peu trop loin dans la répression. Les camarades Steinhardt (Gruber) et Friedländer furent arrêtés sous l’inculpation de violence publique, mais on les remit en liberté deux semaines après, essentiellement sous la pression des soviets de la milice populaire. Plusieurs de nos camarades russes furent également appréhendés puis expulsés du territoire autrichien. Les social-démocrates du gouvernement ratifièrent non seulement, mais même recommandèrent en partie de telles mesures. Le mouvement communiste était en danger mortel.

Tous les pouvoirs du gouvernement furent dirigés contre nous et les social-démocrates qui en faisaient partie furent les premiers à nous accabler. A Vienne, il nous fut impossible de trouver des locaux pour nos réunions ; dans certains arrondissements où nous avons essayé d’organiser des réunions au nom du parti communiste, on nous obligeait à vider les lieux et on faisait tout pour paralyser notre activité. En province, les persécutions des socialistes gouvernementaux nous atteignaient encore plus durement. A Gratz, centre industriel de la Styrie, il nous a été impossible durant tout un mois d’organiser la moindre réunion. Le social-démocrate Resel, en tant que commandant militaire, y avait organisé contre les communistes une terreur en règle. Nous eûmes alors recours aux réunions en plein air, rassemblant la foule autour de nous dans les rues et sur les places. Aujourd’hui, nous pouvons tenir des réunions dans tous les locaux. Des organisations communistes existent à l’heure qu’il est dans tout le nord de la Styrie ; les ouvriers viennent chez nous, prennent part à nos conférences et s’imprègnent des principes de notre plate-forme. Personne n’oserait maintenant troubler nos réunions ou notre activité organisatrice. Ainsi, nous nous sommes imposés. Mais, le fait que le parti social-démocrate ait tenté l’impossible pour étouffer notre mouvement par les moyens les plus sordides et les plus violents pèsera éternellement sur sa conscience dans l’histoire.

Dans notre propagande, nous n’avons jamais considéré les ouvriers social-démocrates comme nos ennemis et nous nous sommes contentés d’indiquer qu’ils s’étaient laissés entraîner sur une fausse voie. Nous nous sommes efforcés d’attirer de notre côté tous les éléments révolutionnaires de la classe ouvrière -et nous avons pu nous convaincre que partout les radicaux de gauche répondaient à notre appel.

Enfin, le 9 février 1919, nous avons pu passer nos forces en revue pour toute l’Autriche allemande. Tandis que la conférence du 3 novembre 1918 n’avait réuni qu’un petit groupe de camarades, celle du 9 février 1919 enregistra la présence des représentants communistes de l’Autriche allemande tout entière [5]. Nous y avons élaboré et nettement formulé une plate-forme communiste et signifié officiellement notre refus de prendre part aux élections à l’Assemblée constituante, cette institution n’étant à nos yeux qu’un moyen pour dévoyer la révolution. Et, cependant, ces élections étaient le point culminant de l’activité politique de la social-démocratie. Nous y avons opposé le principe de la dictature du prolétariat, celui de l’autonomie des organisations prolétariennes et nous avons terminé en exigeant l’institution des soviets d’ouvriers et de soldats.

Telle était la situation au moment où nous avons quitté l’Autriche. Nous avons derrière nous quatre années de travail d’organisation. Loin d’attacher une importance excessive au nombre de nos recrues, nous tenons uniquement à ce qu’elles soient pénétrées des principes révolutionnaires de façon à les mettre en action au moment voulu.

Voici donc le parti communiste de l’Autriche allemande affermi prêt à la lutte. Il est l’objet d’une persécution impitoyable de la part du gouvernement et les social-démocrates nous haïssent. Malheureusement, Fritz Adler n’est pas dans nos rangs. Lorsqu’il tua le ministre Stürgkh [6] et lorsque la classe ouvrière d’Autriche exigea de manière résolue et énergique sa libération, il était devenu pour nous un symbole révolutionnaire. Fritz Adler sortit de prison et que se passa-t-il ? Ceux qui étaient ses partisans, ceux qui voulaient tout sacrifier pour lui n’étaient plus ses amis, mais il était devenu leur adversaire. Il se mit à la disposition du parti social-démocrate, ce parti qui l’avait flétri et qui l’aurait exclu s’il n’avait été le fils de son célèbre père. Il fut présenté comme candidat à l’assemblée nationale et, allié aux chefs réactionnaires de la classe ouvrière, son nom devint un appât pour beaucoup d’ouvriers afin qu’ils votent pour lui au parlement.

Il se prononça contre toute tentative de scission dans le mouvement ouvrier, en particulier contre l’activité du parti communiste.

Notre mouvement est un mouvement de masse. Nous entendons tous les jours : "Vous, communistes, vous n’avez pas de chefs éminents. Oui, les communistes russes, ils ont un Lénine, un Trotsky, un Boukharine, qui ont lutté depuis longtemps déjà pour les idées du communisme, pour la dictature du prolétariat, mais vous, vous n’avez aucun dirigeant mondialement connu. Mais la classe ouvrière nous a pris au sérieux car elle a vu que ce n’est pas seulement les grands noms qui comptent.

On nous a dit, à nous autres ouvriers d’Autriche allemande, qu’en Russie régnait la destruction, le pillage, le sabotage, et qu’avant peu la superbe des bolcheviks s’effondrerait. Mais, nous voyons que cette superbe s’est affermie et que le parti communiste russe a ouvert aujourd’hui une nouvelle ère dans l’histoire mondiale. Dans le passé, Moscou était le centre de la réaction ; aujourd’hui, c’est le centre du mouvement communiste et cela ne pourra jamais être détruit. C’est pourquoi les ouvriers de l’Autriche allemande adhèrent avec enthousiasme au mouvement des camarades russes, car ils savent que si le régime des communistes est détruit à l’Est, alors l’édification d’une société sur des bases communistes sera pendant longtemps impossible à l’Ouest. La conférence de la II° Internationale à Berne marque l’agonie d’une période de déclin ; l’actuel congrès, par contre, est la première assemblée du prolétariat révolutionnaire en vue de l’organisation de l’action.

C’est pourquoi nous vous saluons et souhaitons que cette séance inaugure une nouvelle époque. Nous sommes partis de Vienne pour Moscou il y a dix-sept jours. Nous avons fait tout le voyage avec des compagnons ouvriers.

Sur des tenders, dans des locomotives, sur des tampons, dans des wagons à bestiaux, à pied à travers les lignes des bandes de brigands ukrainiens et polonais, en danger de mort permanent, mais toujours avec cette idée nostalgique : nous voulons aller, nous devons aller à Moscou et rien ne doit nous empêcher de parvenir.

Nous avons atteint notre but. Nous séjournons parmi vous, camarades. Et notre but commun, la république mondiale fédérative des communistes, nous l’atteindrons je l’espère, dans un avenir rapproché."

(Suite des rapports)