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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Démocratie bourgeoise et dictature du prolétariat - Thèses de Lénine
Troisième journée – 4 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 13 avril 2019

par ArchivesAutonomies

1° La montée du mouvement révolutionnaire du prolétariat de tous les pays a suscité les efforts convulsifs de la bourgeoisie et de ses agents dans les organisations ouvrières afin de trouver des arguments philosophico-politiques pour la défense de la domination des exploiteurs. Parmi ces arguments sont particulièrement mises en avant la condamnation de la dictature et l’apologie de la démocratie. La fausseté et l’hypocrisie de tels arguments repris sur tous les tons dans la presse capitaliste et à la conférence de l’Internationale jaune en février 1919 à Berne, sont évidentes pour tous ceux qui se refusent à trahir les principes fondamentaux du socialisme.

2° Tout d’abord, cette démonstration opère à l’aide des notions de "démocratie en général" et de "dictature en général", mais sans poser la question de savoir de quelle classe il s’agit. Poser ainsi la question, en dehors et au-dessus des classes, soi-disant du point de vue du peuple tout entier, c’est une insulte à la doctrine du socialisme, c’est-à-dire la théorie de la lutte des classes que les socialistes passés dans le camp de la bourgeoisie reconnaissent en paroles, mais qu’ils oublient ensuite dans les faits. Car, dans aucun pays capitaliste civilisé, il n’existe de "démocratie en général", mais seulement une démocratie bourgeoise, et il n’est pas question d’une "dictature en général" mais de la dictature de la classe opprimée, c’est-à-dire du prolétariat, sur les oppresseurs et les exploiteurs, c’est-à-dire sur la bourgeoisie, dans le but de briser la résistance des exploiteurs dans la lutte pour leur domination.

3° L’histoire enseigne qu’aucune classe opprimée n’est encore arrivée au pouvoir et ne pouvait y accéder sans une période de dictature, c’est-à-dire sans la conquête du pouvoir politique et sans avoir brisé par la violence la résistance acharnée et furieuse, ne reculant devant aucun crime, qu’opposent toujours les exploiteurs. La bourgeoisie dont la domination est maintenant défendue par des socialistes qui se prononcent contre la "dictature en général" et qui sont, corps et âme, pour la "démocratie en général", a conquis son pouvoir dans les pays évolués au prix d’une série de soulèvements, de guerres civiles, de violente répression contre la monarchie et les esclavagistes féodaux et leurs tentatives de restauration. Des milliers et des millions de fois, les socialistes de tous les pays ont expliqué au peuple dans leurs livres, dans leurs brochures, dans les résolutions de leurs congrès, dans leurs discours de propagande, le caractère de classe de cette révolution bourgeoise. C’est pourquoi la défense actuelle de la "démocratie bourgeoise" sous le couvert de discours sur la "démocratie en général", les cris et vociférations actuelles contre la dictature du prolétariat sous prétexte de clamer contre la "dictature en général", tout cela revient à une trahison délibérée du socialisme, un passage dans le camp de la bourgeoisie, le refus du droit du prolétariat à sa révolution prolétarienne, une défense du réformisme bourgeois juste au moment historique où le réformisme bourgeois s’effondre dans le monde entier, où la guerre a créé une situation révolutionnaire.

4° Tous les socialistes, en expliquant le caractère de classe de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme bourgeois, ont exprimé cette idée, formulée avec la plus grande exactitude scientifique par Marx et par Engels, que la république bourgeoise la plus démocratique n’est rien d’autre qu’une machine à opprimer la classe ouvrière par la bourgeoisie, la masse de la population active par une poignée de capitalistes. Il n’est pas un seul marxiste parmi ceux qui vocifèrent contre la dictature et pour la démocratie, qui n’ait juré ses grands dieux devant les ouvriers qu’il reconnaissait cette vérité fondamentale du socialisme ; mais, maintenant qu’au sein du prolétariat révolutionnaire on voit se déclencher une fermentation et s’ébaucher un mouvement qui est dirigé vers la destruction de la machine d’oppression et vers le combat pour la dictature du prolétariat, les traîtres au socialisme présentent les choses comme si la bourgeoisie faisait cadeau de la "démocratie pure" aux travailleurs, comme si la bourgeoisie renonçait à la résistance et était prête à se soumettre à la majorité des travailleurs, comme si dans la république démocratique il n’y a pas et comme s’il n’y avait jamais eu d’appareil d’Etat fait pour l’oppression du travail par le capital.

5° La Commune de Paris, célébrée en paroles par tous ceux qui veulent se faire passer pour socialistes, car ils savent que les masses ouvrières ont pour elle une grande et sincère sympathie, a montré d’une manière particulièrement frappante le caractère historiquement conventionnel et la valeur limitée du parlementarisme bourgeois et de la démocratie bourgeoise qui représentent par rapport au Moyen Age des institutions très progressives, mais qui exigent, à l’époque de la révolution prolétarienne, des changements fondamentaux. Précisément, Marx, qui a apprécié particulièrement la signification historique de la Commune, a démontré dans son analyse le caractère exploiteur de la démocratie bourgeoise, du parlementarisme bourgeois où la classe opprimée se voit octroyer le droit de décider, une fois pour plusieurs années, quels députés des classes possédantes représenteront et réprimeront le peuple au parlement. C’est précisément à l’heure actuelle où le mouvement des conseils embrassant le monde entier, poursuit aux yeux de tous l’oeuvre de la Commune de Paris, que les traîtres au socialisme oublient l’expérience et les leçons concrètes de la Commune de Paris et répètent les vieilles sornettes bourgeoises sur la "démocratie en général". La Commune n’était pas une institution parlementaire.

6° La signification de la Commune consiste en plus en ce qu’elle a tenté de briser, de détruire de fond en comble l’appareil d’Etat bourgeois, l’appareil bureaucratique, judiciaire, militaire et policier pour les remplacer par l’organisation de masse des travailleurs, se gérant elle-même, et ne connaissant pas la séparation des pouvoirs législatif et exécutif. Toutes les républiques bourgeoises-démocrates de notre temps, y compris la démocratie bourgeoise allemande, que les traîtres du socialisme qualifient de "prolétarienne", en bafouant la vérité, conservent cet appareil d’Etat bourgeois. Cela démontre d’une façon toujours plus claire et plus nette, que les hurlements de la classe exploitante en faveur de la démocratie ne sont autre chose que la défense de la bourgeoisie et ses privilèges d’exploiteur.

7° La "liberté de réunion" peut être citée comme exemple de revendication de la "démocratie pure". Tout ouvrier conscient qui n’a pas rompu avec sa classe comprend aussitôt qu’il serait absurde de promettre aux exploiteurs la liberté de réunion dans une période et une situation où ils opposent une résistance à leur renversement et défendent leurs privilèges. Quand elle était révolutionnaire, la bourgeoisie n’a jamais accordé la liberté de réunion, ni en Angleterre, en 1649, ni en France en 1793, aux monarchistes et aux nobles qui faisaient appel à des troupes étrangères et se "rassemblaient" pour tenter une restauration. Si la bourgeoisie actuelle, devenue réactionnaire depuis longtemps, exige du prolétariat qu’il lui garantisse à l’avance, quelle que soit la résistance que les capitalistes opposeront à leur expropriation, la "liberté de réunion", les ouvriers ne feront que rire d’une telle hypocrisie de la part de la bourgeoisie.

D’autre part, les ouvriers savent très bien que la "liberté de réunion", même dans la république bourgeoise la plus démocratique, est une phrase creuse, car les riches ont les meilleurs édifices publics et privés à leur disposition, et ils ont aussi suffisamment de temps libre pour leurs réunions et profitent de la protection de l’appareil bourgeois du pouvoir. Les prolétaires des villes et des campagnes, ainsi que les petits paysans, c’est-à-dire la majorité écrasante de la population, n’ont rien de tout cela. Aussi longtemps que durera cet état de choses, "l’égalité", c’est-à-dire la "démocratie pure", est un leurre. Pour conquérir l’égalité véritable et réaliser réellement la démocratie pour les travailleurs, il faut commencer par prendre aux exploiteurs tous les édifices somptueux publics et privés et par procurer des loisirs aux travailleurs et il faut défendre la liberté de leurs réunions par les ouvriers armés et non par des rejetons de la noblesse ou des officiers capitalistes avec leurs soldats abrutis.

C’est seulement après un tel changement que l’on pourra parler de liberté de réunion, d’égalité, sans faire injure aux ouvriers, aux travailleurs, aux pauvres. Et cette transformation, personne d’autre ne peut l’accomplir que l’avant-garde des travailleurs, le prolétariat, qui renverse les exploiteurs, la bourgeoisie.

8° La "liberté de presse" est également un des principaux mots d’ordre de la "démocratie pure". Néanmoins, les ouvriers savent — et les socialistes de tous les pays l’ont reconnu des millions de fois — que cette liberté est un leurre, tant que les meilleures imprimeries et les plus gros stocks de papier sont accaparés par les capitalistes, et tant que le pouvoir du capital demeure sur la presse, ce pouvoir qui s’exprime dans le monde entier d’autant plus cyniquement que la démocratie et le régime républicain sont plus développés, par exemple comme en Amérique. Pour conquérir une véritable égalité et une véritable démocratie pour les travailleurs, pour les ouvriers et les paysans, on doit retirer aux capitalistes la possibilité d’embaucher des écrivains, d’acheter des maisons d’édition et de corrompre la presse. A cet effet, il est nécessaire de secouer le joug du capital, de renverser les exploiteurs et de briser leur résistance. Les capitalistes ont toujours appelé "liberté" la liberté de profit pour les riches et la liberté de crever de faim pour les travailleurs. Les capitalistes appellent liberté de presse la liberté pour les riches de corrompre la presse, d’utiliser leurs richesses pour fabriquer et falsifier ce qu’on appelle "opinion publique". Les défenseurs de la "démocratie en général" s’avèrent en réalité comme les défenseurs du système ignoble et vénal de la domination des riches sur les moyens d’information des masses : ils trompent le peuple et le détournent par de belles phrases pompeuses tout à fait mensongères, de la mission historique concrète de libérer la presse du capital. La liberté et l’égalité véritables régneront dans le régime que construiront les communistes et dans lequel il sera impossible de s’enrichir aux dépens d’autrui, où il n’y aura pas de possibilité objective de soumettre, directement ou indirectement, la presse au pouvoir de l’argent, où rien n’empêchera les travailleurs (ou un quelconque groupe important d’ouvriers) de jouir des mêmes droits réels d’utiliser le papier et les imprimeries appartenant à la société.

9° L’histoire du XIX° et du XX° siècles nous a encore montré dès avant la guerre ce que représente en réalité sous le capitalisme la "démocratie pure" si vantée. Les marxistes ont toujours affirmé que plus la démocratie est développée, plus elle est "pure", et plus la lutte des classes devient plus acharnée, plus aiguë et plus impitoyable, et plus le joug du capital et la dictature de la bourgeoisie se manifestent dans toute leur "pureté". L’affaire Dreyfus dans la France républicaine, la répression sanglante des grévistes dans la libre et démocratique république d’Amérique par des détachements de mercenaires à la solde des capitalistes, ces faits et mille autres semblables révèlent cette vérité que la bourgeoisie s’efforce en vain de dissimuler à savoir qu’en réalité, même dans les républiques les plus démocratiques, la dictature et la terreur de la bourgeoisie règnent et se manifestent au grand jour dès qu’il semble aux exploiteurs que le pouvoir du capital est ébranlé.

10° La guerre impérialiste de 1914-1918 a également dévoilé, une fois pour toutes, même aux ouvriers arriérés, ce caractère véritable de la démocratie bourgeoise même dans les républiques les plus libres. C’est pour enrichir des groupes de millionnaires et milliardaires allemands et anglais, que des douzaines de millions d’êtres humains ont été massacrés, et que, dans les républiques les plus libres, la dictature militaire de la bourgeoisie a été instituée. Cette dictature militaire se maintient dans les pays de l’Entente même après la défaite de l’Allemagne. C’est précisément cette guerre qui mieux que tout a ouvert les yeux aux travailleurs, a arraché les fleurs artificielles qui paraient la démocratie bourgeoise et montré au peuple le profond abîme de la spéculation et de la cupidité, pendant la guerre et à l’occasion de la guerre. La bourgeoisie a fait cette guerre au nom de la liberté et de l’égalité, les fournisseurs de guerre se sont enrichis d’une manière fabuleuse. Aucun effort de l’Internationale jaune de Berne ne saurait dissimuler aux masses le caractère exploiteur, maintenant dévoilé à tout jamais, de la liberté bourgeoise, de l’égalité bourgeoise et de la démocratie bourgeoise.

11° Dans le pays capitaliste le plus développé sur le continent européen, les premiers mois de cette complète liberté républicaine, apportée par la défaite de l’Allemagne impérialiste, ont montré le véritable contenu de classe de la république démocratique bourgeoise. L’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg est un événement d’une portée historique mondiale, non seulement parce que les meilleurs dirigeants de la véritable Internationale communiste prolétarienne ont tragiquement disparu, mais aussi parce que le caractère de classe du premier Etat européen, et l’on peut même dire sans exagérer le premier du monde, s’est clairement manifesté. Si des personnes arrêtées, c’est-à-dire placées sous la protection du pouvoir de l’Etat, peuvent impunément être assassinées sous un gouvernement "social-patriote" par des officiers et des capitalistes, la république démocratique dans laquelle cela peut arriver est par conséquent une dictature de la bourgeoisie. Les gens qui expriment leur indignation à propos de l’assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, et qui ne comprennent pas cette vérité, ne font que prouver par là leur imbécilité ou leur hypocrisie. Dans l’une des plus libres et des plus progressistes des républiques du monde, dans la république allemande, la "liberté" consiste à tuer impunément les dirigeants arrêtés du prolétariat. Et il ne saurait en être autrement tant que subsiste le capitalisme, parce que le développement de la démocratie, loin d’émousser la lutte des classes, accentue au contraire cette lutte qui, maintenant, en raison des conséquences de la guerre et sous son influence, a atteint son point culminant.

Aujourd’hui, dans tout le monde civilisé, on proscrit, on persécute et on emprisonne des bolcheviks, comme dans l’une des républiques bourgeoises les plus libres, la Suisse par exemple, ou dans d’autres pays comme l’Amérique où se déroulent des pogroms contre les bolcheviks et autres violences. Du point de vue de la "démocratie en général" ou de la "démocratie pure", il est tout simplement ridicule que des pays progressistes, civilisés, démocratiques et armés jusqu’aux dents, aient peur de la présence chez eux de quelques dizaines de personnes venant de la Russie arriérée, affamée et dévastée qui est traitée dans des millions d’exemplaires de journaux bourgeois de "pays sauvage et criminel". Il est clair que la situation sociale qui a pu engendrer une contradiction aussi aiguë est en réalité la dictature de la bourgeoisie.

12° Dans un tel état de fait, la dictature du prolétariat ne se légitime pas seulement en tant que moyen de renverser les exploiteurs et de briser leur résistance, mais aussi par le fait qu’elle est nécessaire à la masse des travailleurs comme unique moyen de défense contre la dictature de la bourgeoisie, qui a mené à la guerre et qui prépare de nouvelles guerres.

Le point essentiel que les socialistes ne comprennent pas, ce qui n’est qu’une illustration de leur étroitesse de vue, théorique, du fait qu’ils restent prisonniers de leurs préjugés bourgeois, et de leur trahison vis-à-vis du prolétariat, est que dans la société capitaliste, il ne peut y avoir de moyen terme en dehors de la dictature de la bourgeoisie ou de celle du prolétariat, dès que la lutte des classes qui en est la base s’aggrave tant soit peu. Toute rêverie sur une quelconque troisième voie est une lamentation réactionnaire de petits-bourgeois. En témoignent l’expérience d’une évolution de plus de cent ans de la démocratie bourgeoise et du mouvement ouvrier, dans tous les pays progressistes, et particulièrement l’expérience des cinq dernières années. En témoigne également tout l’enseignement de l’économie politique, tout le contenu du marxisme qui explique la nécessité économique de la dictature ide la bourgeoisie dans toute économie marchande, dictature qui ne peut être vaincue que par la classe développée, multipliée, cimentée, renforcée par l’évolution même du capitalisme, c’est-à-dire la classe des prolétaires.

13° La deuxième erreur théorique et politique des socialistes consiste en ce qu’il ne comprennent pas que les formes de la démocratie se sont nécessairement transformées au cours des siècles, à partir de leurs formes initiales de l’Antiquité, au fur et à mesure qu’une classe dominante était remplacée par une autre. Dans les anciennes républiques de la Grèce, dans les cités du Moyen Age, dans les Etats capitalistes avancés, la démocratie revêt des formes différentes et des degrés différents. Ce serait la plus grande absurdité d’accepter que la plus grande révolution dans l’histoire de l’humanité, la première fois que le pouvoir passe des mains de la minorité des exploiteurs aux mains de la majorité des exploités, puisse s’accomplir dans le cadre de la vieille démocratie parlementaire et bourgeoise sans les plus grands bouleversements, sans la création de formes nouvelles de démocratie, d’institutions nouvelles et de conditions nouvelles de son application.

14° La dictature du prolétariat ressemble à celle des autres classes, en ce sens qu’elle est nécessairement obligée, comme chaque dictature, de briser par la violence la résistance de la classe qui perd son pouvoir politique. La différence fondamentale entre la dictature du prolétariat et de la dictature des autres classes, de celle des grands propriétaires terriens du Moyen Age et de la bourgeoisie dans tous les pays capitalistes civilisés, consiste en ce que la dictature de grands propriétaires terriens et de la bourgeoisie était la répression par la violence de la résistance de l’énorme majorité de la population, à savoir les travailleurs. Au contraire, la dictature du prolétariat est la répression par la violence de la résistance des exploiteurs, c’est-à-dire de la minorité infime de la population des grands propriétaires fonciers et des capitalistes.

Il en résulte que la dictature du prolétariat doit entraîner non seulement le changement des formes et institutions démocratiques en général, mais encore une extension sans précédent de la démocratie réelle pour la classe ouvrière, assujettie par le capitalisme.

Et, à la vérité, la forme de la dictature du prolétariat déjà élaborée en fait, c’est-à-dire le pouvoir des soviets en Russie, le système des conseils ouvriers en Allemagne (Rätesystem), les Shop-stewards Committees et autres institutions soviétiques dans d’autres pays signifient et réalisent précisément pour les classe laborieuses, c’est-à-dire pour l’énorme majorité de la population, une possibilité effective de jouir des droits et libertés démocratiques, comme il n’en a jamais existé, même approximativement, dans les meilleures républiques démocratiques bourgeoises.

La nature du pouvoir des soviets réside dans le fait que les organisations des masses, précisément des classes qui étaient opprimées par le capitalisme, c’est-à-dire les travailleurs et les demi-prolétaires (les paysans qui n’exploitent aucun travail étranger et qui sont forcés de vendre constamment au moins une partie de leur force de travail) constituent le fondement constant et unique du pouvoir d’Etat, de tout l’appareil d’Etat. Les masses qui même dans les républiques bourgeoises les plus démocratiques jouissaient devant la loi de l’égalité des droits, mais étaient en réalité écartées par des milliers de procédés et de subterfuges de la participation à la vie politique et de la jouisance des droits et libertés démocratiques, ces mêmes masses sont précisément associées maintenant de façon permanente et sans obstacle, et, de plus, de façon décisive, à la gestion démocratique de l’Etat.

15° L’égalité des citoyens, sans distinction de sexe, de culte, de races, de nationalités, dont la bourgeoisie a toujours et partout parlé mais qu’elle n’a jamais réalisée nulle part, qu’elle ne pouvait pas réaliser en raison de la domination du capitalisme, le pouvoir des soviets ou la dictature du prolétariat la réalise, une fois pour toutes, car seul le pouvoir des ouvriers, qui n’ont pas d’intérêt à la propriété privée des moyens de production et à la lutte pour leur partage et leur redistribution, est en mesure de le faire.

16° L’ancienne démocratie, c’est-à-dire la démocratie bourgeoise et le parlementarisme, étaient organisés de façon à éliminer avant tout, précisément, les classes laborieuses, de l’appareil administratif. Le pouvoir des soviets, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, est organisé au contraire de façon à rapprocher les masses laborieuses de l’appareil administratif. C’est au même but que tend l’unification du pouvoir législatif et de l’exécutif dans l’organisation soviétique de l’Etat et le remplacement des circonscriptions électorales territoriales par des unités électorales fondées sur l’entreprise, les usines, les fabriques.

17° L’armée était un appareil d’oppression, non seulement sous la monarchie, mais elle l’est également dans toutes les républiques même les plus démocratiques. Seul le pouvoir soviétique en tant qu’organisation d’Etat unique et permanente, précisément des classes opprimées par le capitalisme, est en mesure de supprimer la subordination de l’armée au commandement bourgeois et de fusionner réellement le prolétariat et l’armée ; assurer véritablement l’armement du prolétariat et le désarmement de la bourgeoisie, conditions préalables sans lesquelles la victoire du socialisme est impossible.

18° L’organisation soviétique de l’Etat est adaptée au fait que le prolétariat, en tant que classe la plus concentrée et la plus consciente du fait du capitalisme, détient le rôle dirigeant dans l’Etat. L’expérience de toutes les révolutions et de tous les mouvements de classes opprimées, l’expérience du mouvement socialiste mondial nous enseigne que seul le prolétariat est en mesure d’unir et d’entraîner avec lui les couches éparpillées et arriérées de la population laborieuse et exploitée.

19° Seule l’organisation soviétique de l’Etat est en mesure de détruire d’un coup et complètement l’ancien appareil, c’est-à-dire l’appareil bourgeois bureaucratique et judiciaire, qui s’est maintenu sous le capitalisme, même dans les républiques les plus démocratiques et doit se maintenir dans la mesure où il constitue le plus gros obstacle pour la réalisation de la démocratie en faveur des ouvriers et des classes laborieuses. La Commune de Paris a fait le premier pas, d’une portée historique mondiale, dans cette voie, et le pouvoir des soviets a fait le second.

20° L’abolition du pouvoir d’Etat est l’objectif que se sont assigné tous les socialistes, Marx en tête. Tant que cet objectif n’est pas réalisé, la démocratie véritable, c’est-à-dire l’égalité et la liberté, est irréalisable. Seule la démocratie soviétique ou prolétarienne conduit pratiquement à ce résultat, car elle commence aussitôt à préparer le dépérissement complet de tout Etat, en associant les organisations des masses laborieuses à la gestion de l’Etat.

21° La faillite totale des socialistes réunis à Berne, leur incompréhension absolue de la nouvelle démocratie prolétarienne, apparaissent à l’évidence dans les faits suivants : le 10 février 1919, Branting clôturait à Berne la conférence de l’Internationale jaune. Le 11 février 1919, ses participants publiaient à Berlin dans le journal Die Freiheit un appel du parti "indépendant" au prolétariat. Cet appel reconnaît le caractère bourgeois du gouvernement Scheidemann à qui on reproche de vouloir supprimer les conseils ouvriers appelés "porteurs" et "gardiens de la révolution" et on propose de légaliser les conseils ouvriers, de leur conférer des droits politiques, de leur donner le droit de suspendre des décisions de l’Assemblée nationale et de soumettre une question à un référendum.

Une telle proposition constitue la faillite intellectuelle totale des théoriciens qui défendent la démocratie et n’ont pas compris son caractère bourgeois. La tentative ridicule de combiner le système des conseils ouvriers, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, avec l’Assemblée nationale, c’est-à-dire la dictature de la bourgeoisie, révèle définitivement l’indigence de la pensée des socialistes et des socio-démocrates jaunes, leur politique réactionnaire de petits-bourgeois, leurs concessions pusillanimes à la puissance grandissante de la nouvelle démocratie prolétarienne.

22° La majorité de l’Internationale jaune de Berne, qui condamna le bolchevisme mais qui n’a pas osé voter une résolution correspondant à ses désirs, de peur des masses laborieuses, a bien manœuvré du point de vue des classes. C’est bien cette majorité qui est entièrement solidaire des mencheviks russes, des socialistes révolutionnaires et des partisans de Scheidemann en Allemagne. Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires russes qui se plaignent d’être persécutés par les bolcheviks s’efforcent de dissimuler le fait que ces poursuites sont dues à leur participation à la guerre civile du côté de la bourgeoisie contre le prolétariat. En Allemagne, précisément, les partisans de Scheidemann et leur parti ont déjà participé, exactement de cette manière, à la guerre civile aux côtés de la bourgeoisie contre les ouvriers.

Il est donc tout à fait naturel que la plupart des participants à l’Internationale jaune de Berne se soient prononcés pour la condamnation des bolcheviks. Là, ils ne se sont pas prononcés pour la défense de la "démocratie pure", mais pour l’auto-défense de ceux qui savent et sentent que, dans la guerre civile, ils se sont rangés du côté de la bourgeoisie contre le prolétariat.

Il faut admettre que la décision de la majorité de l’Internationale jaune est juste d’un point de vue de classe. Le prolétariat ne doit pas avoir peur de la vérité, mais, au contraire, la regarder bien en face, et, à partir de là, en tirer toutes les conclusions politiques.

(Discours de Lénine sur ses thèses)