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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Fondation de l’Internationale communiste – Discussion
Troisième journée – 4 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019

par ArchivesAutonomies

La fondation de la III° Internationale

PLATTEN : A présent je vous donne connaissance d’une proposition soumise par les délégués Racovski, Gruber, Grimlund, Rudnyànszky : "Les représentants du parti communiste de l’Autriche allemande, du parti social-démocrate de gauche suédois, de la fédération ouvrière révolutionnaire social-démocrate des Balkans, du parti communiste hongrois proposent la fondation de l’Internationale communiste.

1° La nécessité de la lutte pour la dictature du prolétariat exige l’organisation unifiée, commune et internationale, de tous les éléments communistes qui se placent sur ce terrain.

2° Cette fondation est un devoir d’autant plus impérieux qu’actuellement on tente à Berne, comme on tentera peut-être aussi plus tard ailleurs, de rétablir l’ancienne Internationale opportuniste et de rassembler tous les éléments confus et hésitants du prolétariat. C’est pourquoi il est nécessaire d’établir une séparation très nette entre les éléments révolutionnaires prolétariens et les éléments social-traîtres.

3° Si la III° Internationale n’était pas fondée par la conférence siégeant à Moscou, cela donnerait l’impression que les partis communistes ne sont pas d’accord, ce qui affaiblirait notre position et augmenterait la confusion parmi les éléments indécis du prolétariat de tous les pays.

4° La constitution de la III° Internationale est donc un devoir historique absolu et la conférence communiste internationale siégeant à Moscou doit en faire une réalité."

Cette proposition suppose que nous revenions sur une décision, conférence ou congrès. La proposition vise à la constitution de la III° Internationale. La discussion est ouverte.

ALBERT : Camarades ! Nous nous sommes occupés, au début de la conférence, au cours de longues discussions, de la question de savoir si cette conférence devait devenir un congrès où serait fondée la III° Internationale, ou si nous avions d’abord à préparer cette fondation. Sur proposition de la délégation allemande, qui était tenue par son mandat [1] de ne pas décider la fondation immédiate, nous nous étions mis d’accord pour que cette assemblée soit une conférence préparant la fondation de la III° Internationale, et que celle-ci soit fondée seulement plus tard. Mais, étant donné qu’aujourd’hui, malgré la résolution adoptée, quelques délégués essaient de faire fonder dès maintenant la III° Internationale, je suis obligé, je crois, de vous indiquer brièvement les raisons qui nous conduisent à déconseiller cette fondation immédiate. Quand on nous dit que la fondation de la III° Internationale est une nécessité absolue, nous osons le contester. Quand on nous dit que le prolétariat a besoin dans sa lutte d’un centre politique, nous pouvons dire que ce centre existe déjà et que tous les éléments qui se situent sur la base du système des conseils ont déjà rompu avec les éléments de la classe ouvrière qui penchent encore pour la démocratie bourgeoise : nous constatons que la rupture se prépare partout et qu’elle est en train de se réaliser.

Mais une III° Internationale ne doit pas être seulement un centre politique, une institution dans laquelle les théoriciens se font les uns aux autres des discours chaleureux, elle doit être le fondement d’une puissance d’organisation. Si nous voulons faire de la III° Internationale un instrument efficace de lutte, si nous voulons en faire un moyen de combat, alors il est nécessaire qu’existent également ces conditions préalables. La question ne doit donc pas, à notre avis, être discutée et tranchée d’un simple point de vue intellectuel, mais il est nécessaire que nous nous demandions concrètement si les bases d’organisation existent. J’ai toujours le sentiment que les camarades qui poussent si fort à la fondation se laissent énormément influencés par l’évolution de la II° Internationale, et qu’ils veulent, après la tenue de la conférence de Berne, lui opposer une entreprise concurrente. Cela nous semble moins important, et lorsqu’on dit que la clarification est nécessaire, sinon les éléments indécis rallieront l’Internationale jaune, je dis que la fondation de la III° Internationale ne retiendra pas les éléments qui rejoignent la II° aujourd’hui, et que, s’ils y vont malgré tout, c’est que là est leur place.

Mais la question la plus importante en ce qui concerne la fondation de la III` Internationale est d’abord de savoir ce que l’on veut, sur quelle plate-forme il est possible de se rassembler. Les rapports des camarades des différents pays montrent que les conceptions sur l’activité, sur les voies menant au but, étaient ignorées et que les délégués venus des différents pays ne pouvaient être venus avec l’intention de participer à la fondation de la III° Internationale. Ce sera leur tâche que d’informer leurs camarades de parti en premier lieu, et l’invitation l’indique déjà, à la première page :

"Toutes ces circonstances nous obligent à prendre l’initiative de mettre à l’ordre du jour de la discussion la question de la convocation d’un congrès international des partis prolétariens révolutionnaires."

Il est dit dans la convocation que nous avons d’abord à examiner la question de savoir s’il est possible de convoquer les camarades à un congrès de fondation. La profonde méconnaissance des voies et objectifs des différents partis, du moins tant que la discussion n’avait pas eu lieu ici, est démontrée par la lettre de Longuet, un camarade actif dans la vie politique, adhérent du centre, mais qui croit encore possible que nous participions aux séances de la conférence de Berne. En Allemagne non plus, nous n’avions aucune idée des divergences qui existaient entre les partis, et lorsque je l’ai quittée, je m’attendais à des divergences et des conflits graves sur les différentes questions. Je peux constater que nous sommes en réalité d’accord sur la plupart des questions, mais nous ne le savions pas auparavant.

Si nous voulons entreprendre la fondation de la III° Internationale, il nous faut d’abord dire au monde ce que nous voulons, expliquer le chemin qui est devant nous, sur quoi nous voulons et pouvons nous unir. Dire que la III° Internationale avait déjà été fondée à Zimmerwald est inexact. Zimmerwald a depuis longtemps volé en éclats et seule une petite partie de la gauche peut être comptée pour un travail ultérieur en commun. Si toutes ces considérations nous font déconseiller d’entreprendre dès maintenant la fondation de la III° Internationale, ce sont par ailleurs des questions organisationnelles qui nous en dissuadent. Quelle est en effet la situation dans ce domaine ? Il n’existe de véritables partis communistes que dans peu de pays ; dans la plupart, ils ont été créés au cours des dernières semaines ; dans plusieurs pays où il existe aujourd’hui des communistes, ceux-ci n’ont pas encore d’organisation.

Je suis étonné d’entendre le représentant de Suède proposer la fondation de la III° Internationale alors qu’il admet qu’il n’y a pas en Suède d’organisation purement communiste, mais seulement un fort groupe communiste au sein du parti social-démocrate suédois. Nous savons qu’il n’existe pas en Suisse, ni dans d’autres pays, de partis communistes à proprement parler, et que ceux-ci doivent donc d’abord y être créés, si bien que les camarades ne peuvent parler ici qu’au nom de groupes. Pouvons-nous dire vraiment qui se trouve derrière nous ? La Finlande, la Russie, la Suède, l’Autriche-Hongrie, les Balkans et même pas toute l’union car les représentants de Grèce et de Serbie ne considèrent pas Racovski comme leur représentant. Il manque toute l’Europe occidentale ; la Belgique, l’Italie ne sont pas représentées ; le représentant suisse ne peut parler au nom d’un parti ; il manque la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal et l’Amérique n’est pas non plus capable de dire quels partis se trouveraient derrière nous. Il y a si peu d’organisa tions qui participent à la fondation de la III° Internationale qu’il est difficile d’apparaître publiquement. Il est nécessaire par conséquent, avant d’entreprendre la fondation, de faire connaître notre plate-forme au monde entier et d’inviter les organisations communistes à déclarer si elles sont prêtes à fonder avec nous la III° Internationale.

Il est nécessaire d’appeler à la formation d’organisations communistes, car il n’est plus possible de faire cause commune avec les Kautsky et les Scheidemann. Je vous demande instamment de ne pas entreprendre dès aujourd’hui la fondation de la III° Internationale et je vous prie de ne pas agir avec précipitation, mais de convoquer à bref délai un congrès qui fondera ensuite la nouvelle Internationale, mais une Internationale qui regroupera alors effectivement des forces derrière elle.

Telles sont les objections que mon organisation élève contre la fondation immédiate de la III° Internationale ; je vous prie de réfléchir mûrement pour savoir s’il serait avisé de fonder aujourd’hui l’Internationale sur une base si faible.

ZINOVIEV : Camarades ! Vous savez que notre parti s’est déclaré dès le début de notre travail pour la fondation immédiate de la Internationale.

Nous avons déclaré au nom de notre comité central que nous pensions que, dans l’intérêt du prolétariat russe aussi bien que du prolétariat international, il fallait exiger cela de manière catégorique. Mais, nous avons déclaré aussi que nos amis allemands nous pressaient de remettre cette fondation. Dès le début de nos travaux, nous avons déclaré que nous étions prêts à nous constituer en conférence. Mais ensuite, les camarades d’Autriche, des pays balkaniques et de Suède nous ont dit comme nous nous y attendions, que toute hésitation supplémentaire pourrait nuire au mouvement révolutionnaire dans leur pays [2]. Nous avons discuté de la question en détail hier, à la commission des résolutions, et nous avons décidé à l’unanimité de proposer à l’assemblée de se constituer en III° Internationale. Le camarade Albert nous dit : "Pourquoi pressons-nous tellement les choses ? Quelle nécessité y a-t-il donc à fonder immédiatement la III° Internationale ?" Je crois que nous pouvons lui retourner la question et le prier d’expliquer les raisons pour lesquelles la classe ouvrière internationale devrait maintenant remettre à plus tard la fondation de la III° Internationale. Nous avons vécu une révolution prolétarienne victorieuse dans un grand pays, nous avons une révolution qui marche à la victoire dans deux pays, et, après cela, nous dirions que nous sommes encore trop faibles ! Nous lançons comme une devise le mot d’ordre de la république internationale des conseils, et personne ne le qualifiera d’utopie. Nous sommes convaincus que c’est le mot d’ordre de la prochaine période, et nous devrions reculer, effrayés, devant la fondation d’une III° Internationale qui doit être seulement l’instrument pour cette république internationale des conseils ? Tout le monde devra admettre que, si nous fondons la III° Internationale, les couches les plus larges des masses ouvrières, dans tous les pays, accueilleront avec enthousiasme cette initiative. En revanche, si nous hésitons, on nous posera de grands points d’interrogation. Vous voudriez d’abord que soient formellement fondés des partis communistes dans tous les pays ? Mais il y a une révolution victorieuse, et c’est bien plus qu’une fondation formelle. Il y a un parti qui marche au pouvoir et qui, dans quelques mois, formera en Allemagne un gouvernement prolétarien. Et nous devrions hésiter ? On ne nous comprendrait pas. Bien sûr, si on se place du point de vue de Longuet, on pourrait remettre à plus tard la fondation, et attendre que les anciens des congrès se soient réunis ; mais, du point de vue communiste, précisément, attendre est indéfendable. Je vous rappelle que la clarification politique a commencé déjà en 1915 à Zimmerwald. Nous avons non seulement une clarification politique, mais une organisation. Et le parti des communistes allemands y a pris une large part. Je vous rappelle que la gauche de Zimmerwald a élaboré une plate-forme et que plusieurs communistes allemands ont participé à cette élaboration. Nous avions alors pris pour base les lignes directrices élaborées par le groupe Die Internationale. Trois ans se sont écoulés et à présent nous sommes à nouveau réunis et il s’agit de passer à une organisation internationale. C’est pourquoi je crois que nous devons le faire. Nous sommes convaincus que les ouvriers allemands diront : "Vous avez agi correctement." Nous ne voulons pas travailler maintenant avec le sentiment d’être trop faibles, mais nous devons être pénétrés du sentiment de notre force, de la conviction que l’avenir appartient à la III° Internationale ; et si nous travaillons dans cet esprit nous franchirons sans hésitation ce pas nécessaire. Après mûre réflexion, par conséquent, notre parti propose de constituer immédiatement la III° Internationale. Le monde entier verra ainsi que nous sommes armés intellectuellement et organisationnellement. Regardons l’image que nous donne la conférence de Berne. Il s’agit d’apparaître en face de ces débiles avec une conviction totale. Leur pauvreté intellectuelle transparaît à chaque ligne des résolutions de Berne. Ils n’ont pas osé dire le dernier mot. Nous avons, quant à nous, des raisons d’exprimer courageusement tout ce que nous pensons.

BALABANOV [3] (Commission de Zimmerwald) : Je profite de l’occasion pour remplir mon devoir et transmettre aux délégués ici rassemblés le plus chaleureux salut de la grande majorité des partis et organisations qui appartiennent à Zimmerwald et de tous ceux qui se sont rassemblés sous sa bannière. J’ai moralement le droit d’admettre que, si des obstacles politiques et techniques n’avaient empêché les représentants des partis en question d’apparaître ici, ils ne se seraient pas contentés d’un salut platonique, mais auraient personnellement salué la fondation de la III° Internationale communiste et l’auraient approuvée. De ce point de vue, je voudrais passer aux objections du camarade Albert. Ses déclarations semblent à vrai dire logiques, mais il ne prend pas en considération le principal. Dans la II° Internationale également, en particulier au cours de la dernière phase de son existence, on a souvent souligné dans les discours la contradiction qu’il y avait entre la parole et l’action. Mais, il y a des moments historiques où la parole, si elle ne s’exprime pas suffisamment tôt, peut devenir un frein pour l’action. De nos jours, non seulement le prolétariat, mais aussi tous ceux qui ont une pensée politique, sont conscients du fait qu’il s’agit de la lutte décisive entre le pouvoir de la bourgeoisie et le pouvoir du prolétariat. Etant donné que j’ai eu l’honneur de porter haut la bannière de l’organisation de Zimmerwald jusqu’au moment où, les événements de la révolution allemande, d’une part, la réaction insensée des pays de l’Entente, enivrés par leur victoire, d’autre part, anéantiront le cadre de toute organisation internationale, étant donné que je pus rester en contact étroit avec les organisations en question, dans la mesure où cela était possible dans les circonstances politiques d’alors, je me sens autorisée à constater ici également que depuis la révolution prolétarienne en Russie l’opinion publique révolutionnaire consciente s’est entièrement rangée du côté du pouvoir soviétique russe et accepte ses idées fondamentales. En ce qui concerne Zimmerwald je dois souligner qu’il s’agissait d’une organisation provisoire qui avait essentiellement un caractère défensif contre la guerre impérialiste, contre le comportement ignoble des majorités social-démocrates et qu’il ne s’agissait pas de la fondation définitive d’un nouveau centre international. Nous savions que lorsque la vie politique reprendrait son cours normal, le prolétariat conscient, son avant-garde révolutionnaire, ne manqueraient pas de demander des comptes à ceux qui ont trahi de façon si honteuse au moment le plus difficile et le plus décisif. Entre temps, il échut aux éléments restés fidèles au socialisme dans tous les pays la tâche de se rassembler, de prendre contact théoriquement et pratiquement d’expliquer aux masses, les événements grandioses à la lumière du socialisme scientifique et d’en tirer les conséquences théoriques adéquates.

Camarades, de même qu’il serait enfantin et présomptueux de vouloir prétendre que les événements d’importance mondiale qui se déroulent en Russie et en Allemagne, obéissent à de quelconques instructions de Zimmerwald, de même il serait injuste d’attribuer à Zimmerwald les faux pas des partis ou minorités ayant appartenus à Zimmerwald. Les dirigeants des organisations de Zimmerwald considérèrent qu’il était de leur devoir et de leur droit de se déclarer solidaires, dès le deuxième jour, de l’insurrection prolétarienne en Russie, alors que l’on ne savait pas encore si elle ne serait pas étouffée dans le sang et la défaite au bout de quelques heures, ils appelèrent les masses ouvrières conscientes à la grève de masse internationale par une proclamation publique à soutenir la cause du prolétariat russe par tous les moyens, conformément aux décisions de la troisième conférence de Zimmerwald [4] ; de même je crois maintenant — en n’ignorant pas la grande responsabilité que j’assume ainsi — qu’il est de mon droit et de mon devoir de déclarer que la plupart des partis qui se réunirent à Zimmerwald soutiennent la fondation immédiate de la III° Internationale. Dans une résolution qui doit être soumise à l’actuelle assemblée, j’ai lu que l’on demandait au comité exécutif de la commission de Zimmerwald de remettre ses archives à l’organisation nouvellement créée. Je voudrais ajouter ceci : indépendamment de la question de savoir si j’ai la compétence juridique d’entreprendre en tant que secrétaire de la commission socialiste internationale une démarche concrète sans prendre l’avis des autres membres de la commission, indépendamment aussi du fait que, pour des raisons matérielles et policières (expulsion de Suisse et impossibilité d’emporter avec moi les archives, etc.) je n’ai plus été en mesure de satisfaire à cette demande, je voudrais vous exprimer nia conviction que, s’il n’y avait pas eu d’obstacles policiers à la participation des plus larges couches du socialisme révolutionnaire international et des plus larges masses à cette assemblée, il nous aurait été possible d’apporter ici non seulement l’héritage de Zimmerwald, mais aussi la solidarité la plus puissante, les vœux de succès les plus chaleureux, la collaboration la plus énergique de millions de cerveaux et de cœurs prolétariens à l’Internationale qui est en train de se fonder ici.

GRIMLUND : Je voudrais répondre au camarade Albert pour lui dire qu’il ne m’a pas tout à fait compris. Je représente le parti suédois de gauche qui s’est séparé du parti social-patriote. Notre parti a défendu énergiquement le point de vue de Zimmerwald et de la révolution prolétarienne russe. Il est certes vrai qu’il n’y a pas d’accord total, qu’il y a des éléments qui n’adhèrent pas entièrement à ce point de vue, mais il n’y a aucun doute qu’au premier congrès du parti, celui-ci se rattachera formellement au parti communiste [5].

Je suis étonné que le camarade Albert qui vient d’Allemagne puisse avoir des doutes et des hésitations et ne puisse ou ne veuille pas comprendre que seule la fondation d’une Internationale communiste permettra au prolétariat de se situer sur un terrain solide. Je salue la III° Internationale et je pense qu’il est de notre tâche et de notre obligation de nous mettre immédiatement à sa fondation.

RAKHIA : Camarades, les délégués du parti communiste finnois que je représente ici ont également assisté à la réunion préparatoire mentionnée précédemment par le camarade Albert. Lorsque la question y fut évoquée de savoir s’il était possible et opportun de fonder à cette conférence la III° Internationale, notre délégation a résolu de faire à l’ensemble de la conférence la déclaration suivante que je vais maintenant vous lire.

Déclaration du représentant du parti communiste de Finlande : Etant donné que le parti que nous représentons nous a délégués à la conférence de fondation de la III° Internationale avec un but clairement exprimé, nous voudrions remettre à l’assemblée la déclaration suivante :

Déclaration : "Le parti communiste de Finlande estime que la question de la fondation de la III° Internationale est mûre et que cette nécessité est dictée par la situation générale internationale et les tâches du mouvement international du prolétariat révolutionnaire.

La II° Internationale, dont les dirigeants ont trahi la cause du prolétariat au début de la guerre mondiale, est pratiquement morte pour le prolétariat révolutionnaire et ne peut donc plus servir de moyen d’union dans la lutte du prolétariat pour son émancipation. La conférence de Berne des social-patriotes avait pour principal but de rétablir cette formule déjà périmée et de créer un centre autour duquel pourraient se grouper les éléments social-patriotes et indécis de la II° Internationale sous le masque de la lutte pour la libération des classes opprimées ; et — chose particulièrement importante la conférence de Berne a estimé que la II° Internationale a continué et continue d’exister.

L’absence d’une organisation communiste à l’échelle internationale, fortement soudée sur le plan des idées et de l’organisation, permet que, sous le masque de l’unité internationale, le mensonge et la tromperie, continuent sous la bannière de la II° Internationale.

La rupture avec les social-traîtres et les social-patriotes s’est faite effectivement dans toute une série de pays importants. Dans la mesure où le prolétariat révolutionnaire de Russie, d’Allemagne, d’Italie, d’Angleterre, d’Autriche-Hongrie, d’Amérique, de France, de Suède et de toute une série de pays, lutte contre la bourgeoisie impérialiste, il lutte en même temps contre les social-traîtres et les social-patriotes qui continuent à se cacher sous le manteau de la II° Internationale.

La fondation de la III° Internationale posera concrètement la question aux partis et aux groupes existants dans toute une série de pays de savoir à quelle Internationale ils veulent se rallier et dans quel but ; elle tracera ainsi une ligne de démarcation très nette et clarifiera les rapports entre les différents courants, ce qui permettra sans aucun doute de rassembler très rapidement les forces révolutionnaires du monde entier.

Si la conférence qui est rassemblée ici est capable d’élaborer une plate-forme théoriquement irréfutable et tactiquement utilisable le parti estime que la question de la fondation de la III° Internationale sera par là déjà pratiquement réglée ; toutefois le refus formel d’une telle fondation affaiblirait les forces du prolétariat international dans sa lutte contre le capitalisme et ses valets, l’Internationale social-patriote jaune."

Nous avons rédigé cette déclaration après qu’ait eu lieu à la réunion préparatoire, une discussion sur ce point entre les délégués de notre parti et celui des spartakistes [6]. Lorsque notre délégation salua la fondation de la III° Internationale, le camarade Albert émit en effet quelques objections sur lesquelles je nie permettrais de revenir. Le camarade Albert déclara qu’avant de s’atteler à la fondation de la III° Internationale il fallait savoir ce que l’on voulait. Je me permets de poser deux questions au camarade Albert : le prolétariat allemand, qui a combattu si héroïquement non seulement contre la bourgeoisie impérialiste, mais aussi contre les Scheidemann et les Noske, sait-il ce qu’il veut ? Je suis fermement convaincu que le prolétariat allemand qui a subi une défaite momentanée, continuera en tout cas sa lutte avec les mêmes mots d’ordre, que la III° Internationale soit créée maintenant ou pas du tout. Ce dont il s’agit à présent, dans le monde entier, n’est pas la question de la propagande ou de la mise sur pied d’un appareil d’éducation des masses. Dans tous les pays, il s’agit de la lutte entre deux dictatures : dictature bourgeoise contre dictature du prolétariat. Cette lutte n’a pas jusqu’à présent de centre international unificateur et a été menée en ordre dispersé. Le camarade Albert a déclaré que la position des différents partis dans les divers pays par rapport à la fondation de la Internationale n’était pas encore fixée pour l’instant. Selon notre conception, celle du parti communiste finlandais, la réponse à cette question est donnée par l’immense mouvement révolutionnaire qui se développe à présent dans le monde entier. Cette réponse souligne clairement les aspirations du prolétariat. Le mouvement révolutionnaire du prolétariat occidental montre clairement que, si le prolétariat mondial avait un tel centre unificateur, la lutte en serait considérablement facilitée et aurait plus de succès. Le camarade Albert a déclaré que le prolétariat révolutionnaire allemand n’est pas opposé, en principe, à la fondation de la Ille Internationale. Il ne s’agirait chez lui que de considérations purement formelles. Mais ce serait une erreur que de retarder la fondation de la III° Internationale pour des considérations purement formelles, parce qu’il manque des mandats, ou à cause de l’absence d’un représentant qui n’a pas pu être délégué par le prolétariat de son pays. Il est évident que les délégués n’ont pu venir ici en nombre suffisant. Par ailleurs, la fondation de la Internationale est d’autant plus nécessaire qu’elle aurait maintenant, en tant que centre du mouvement ouvrier révolutionnaire international, une importance considérable. Si hier, il y a une semaine, il y a un mois, un tel centre avait existé, nous pouvons être certains que le prolétariat révolutionnaire de tous les pays aurait pu mener la lutte, qu’il continue à présent avec des efforts héroïques, de manière bien plus vigoureuse et juste. La nouvelle de la fondation de la III° Internationale sera saluée avec joie dans le monde entier.

RACOVSKI : Je vous fais remarquer qu’entre la position de l’actuel représentant du parti communiste allemand et la position de Ledebour, il y a une analogie dans la mesure où, au moment du vote des crédits de guerre, ce dernier déclarait qu’il était contre le vote des crédits, mais qu’il ne voulait pas être lié par une décision dont on pourrait dire qu’elle était née de la pression de l’étranger. Ces préjugés, la crainte de voir l’opinion publique parler d’une pression étrangère, ont régné dans la II° Internationale. Il est temps de se libérer de ces préjugés. La fondation immédiate de la III° Internationale est nécessaire également pour d’autres raisons. Si l’on n’entreprenait pas maintenant la fondation de la III° Internationale, on laisserait supposer à l’extérieur que les communistes ne sont pas d’accord entre eux. En outre, on serait autorisé à admettre qu’il s’agit d’une motion de défiance à l’égard de la République soviétique russe, ce qui serait d’une très grande portée morale et politique.

Pour ce qui est des aspects pratiques, à savoir que tous les partis ne sont pas représentés ici, il faut faire remarquer que les circonstances n’étaient pas meilleures de ce point de vue lorsqu’on entreprit de créer la I° Internationale, l’Internationale historique ; les partis n’étaient pas plus au complet qu’aujourd’hui. C’est pourquoi il s’agit de donner à l’Internationale des lignes directrices. Pour l’essentiel, c’est-à-dire pour ce qui concerne la lutte des classes et l’expropriation immédiate de la propriété foncière et du capital, tout le monde est d’accord ; c’est pourquoi il serait faux de renoncer pour des raisons formelles à la fondation immédiate de la III° Internationale.

RUDNYÀNSZKY : Camarades, les communistes hongrois se sont ralliés à la proposition de créer ici formellement la III° Internationale, car effectivement celle-ci existe depuis longtemps déjà. Cette III° Internationale est née dans la lutte du prolétariat russe contre la bourgeoisie russe. Le parti communiste hongrois se place fermement sur cette position. Il est impossible d’affirmer sans cesse que la Il° Internationale est morte, que les voix des participants de Berne sont mortes et que nous sommes ici à Moscou les représentants d’une Internationale née dans la lutte et qui vit. Craindrions-nous peut-être la sanction formelle de la fondation de la III° Internationale qui s’est vraiment dégagée victorieusement dans la lutte du prolétariat russe ? Le prolétariat communiste allemand a également commencé une telle lutte et le prolétariat communiste révolutionnaire hongrois se trouve lui aussi aujourd’hui engagé dans la lutte. Nous espérons, camarades, que cette conférence, comme l’a proposé le camarade Zinoviev, se constituera en congrès et fondera formellement la III° Internationale.

SADOUL [7] (interprète, Balabanov) : Le camarade Sadoul désire seulement émettre quelques objections pour réfuter celles du camarade Albert. Il a été dit avant tout que l’actuelle assemblée n’était pas au complet. Mais pouvait-on espérer qu’une telle assemblée le soit ? Il ne faut pas oublier que les partis qui doivent encore lutter dans leur pays au milieu de grandes difficultés politiques n’ont pas la possibilité d’être présents ici à une date précise.

Deuxièmement, je voudrais vous faire remarquer la situation dans laquelle se trouveraient les partis nationaux si la tentative échouait. Les contradictions s’approfondiraient, car il n’y aurait pas de centre international. Si un tel centre était fondé, on pourrait coordonner le mouvement par une organisation plus ferme dont la représentation permanente devrait être en Russie. Le camarade Sadoul fait appel au sentiment internationaliste du camarade Albert et le prie de ne pas maintenir son point de vue. L’ensemble des luttes dans les différents pays gagneraient en prestige si elles étaient dirigées par un centre international.

GRUBER : Camarades, étant donné que je fais partie de ceux qui ont fait la proposition je voudrais ajouter quelque chose au sujet des raisons de cette proposition. Les communistes autrichiens songèrent dès le début du mouvement à édifier une nouvelle internationale. Nous nous efforcions de le faire sans savoir que dans d’autres pays s’étaient fondés des partis sur la base du Manifeste communiste, de la dictature du prolétariat. A présent, à notre grand étonnement, le représentant du parti communiste allemand nous déclare qu’il ne peut pas se décider pour des raisons formelles à voter pour notre proposition. Nous savons qu’à Paris est forgé un instrument analogue à celui de la Sainte alliance qui sera destiné à briser à la base tous les mouvements révolutionnaires du prolétariat international, qu’en même temps est créé à Berne un instrument qui a pour objectif de détourner l’énergie révolutionnaire du prolétariat. Il a été mis sur pied une commission à Berne qui doit venir en Russie pour voir ce qu’il en est avec le bolchevisme. Ces messieurs, Bauer, Renner, Adler, Kautsky, ne doivent pas seulement trouver ici une plate-forme nouvelle mais aussi l’organisation nouvelle du prolétariat international. Ils doivent voir que nous n’attendons pas d’abord de savoir quelle est la nature interne du bolchevisme, mais que nous voyons bien plus loin dans le futur que ces "flambeaux" scientifiques du socialisme. C’est ce qui m’incite à demander au camarade Albert de renoncer à s’abstenir. Nous vivons dans la guerre civile permanente. Nous devons opposer dès aujourd’hui à la coalition de la bourgeoisie la ferme coalition du prolétariat révolutionnaire et toutes les hésitations que peuvent avoir les différentes sections du prolétariat doivent disparaître. Je voudrais parier sur ma tête que si je me rendais à Munich, Brême ou n’importe où et que je dise : "Camarades, êtes-vous pour que nous fondions à Moscou la III° Internationale ?", je suis sûr qu’on me répondrait : "Tu as raison". Et même si l’un de nous a reçu le mandat formel de ne pas voter, l’œuvre à laquelle il aura contribué est beaucoup plus importante que la discipline formelle qu’il croit devoir respecter. Nous autres communistes, nous voulons travailler de manière économique, nous ne voulons pas gaspiller du temps et de l’énergie. Cela ne peut se faire que grâce à un centre qui a le droit de donner à toutes les sections des lignes directrices déterminées. Si nous avons un bureau, il doit être la représentation de toutes les sections et rester absolument en contact avec toutes les sections du prolétariat. Mais le camarade Albert veut d’abord faire un rapport à ses camarades avant de donner sa voix pour la fondation de l’Internationale. Mais il ne sera peut-être plus possible de revenir à Moscou. C’est pourquoi nous sommes pour que l’Internationale soit fondée. Depuis le début déjà de la révolution russe, la Russie est le centre intellectuel du mouvement communiste du monde entier ; mais il faut aussi créer un centre matériel. Cela ne peut être fait que par une organisation. Ce n’est pas de notre faute si tous les pays ne sont pas représentés ici. Mais la III° Internationale doit permettre que, dans tous les pays où il n’existe pas encore d’organisation communiste, il en soit créé. Il y aurait encore toute une série de raisons à donner en faveur de la fondation immédiate de l’Internationale. Pour conclure, je vous demande d’accepter la proposition à l’unanimité. Alors, la conférence de Moscou deviendra bien plus encore que lors de la fondation de la I° et de la II° Internationales, l’incarnation de la volonté de lutte et de la conscience victorieuse du prolétariat révolutionnaire.

PLATTEN, fait savoir qu’il y a encore quatre orateurs inscrits et propose de clore la liste des orateurs. Accepté.

FEINBERG (interprète, Reinstein) : Le camarade Feinberg voudrait faire remarquer au camarade Albert qu’il n’est pas d’accord avec ses objections.

Il n’est certes pas autorisé à parler ici au nom du parti socialiste anglais, car il ne représente ici qu’une organisation locale, mais tout ce qui s’est passé dans le mouvement anglais l’autorise à admettre que les ouvriers anglais se seraient prononcés naturellement pour la fondation de la III° Internationale. I1 souligne que son parti, bien qu’il n’ait pas pu se faire représenter à Zimmerwald, comptait parmi les membres de Zimmerwald et il croit que l’on pourrait faire de même avec les partis qui ne peuvent pas être présents aujourd’hui pour des raisons techniques. II indique que le British socialist Party a rompu depuis longtemps déjà avec la II° Internationale et que sans aucun doute il saluerait la fondation de la III° Internationale [8].

PLATTEN : Une proposition de clôture de la discussion a été faite. Qui est pour, qui est contre ? La proposition est adoptée. Il a été décidé de clore le débat. Nous passons par conséquent au vote.

Une proposition signée de Racovski, Gruber, Rudnyanszky, a été déposée. Lecture de la proposition. Cette proposition a été déposée afin de prendre une décision [9] sur la fondation de la III° Internationale. Ceux qui sont pour cette proposition répondent "oui", ceux qui sont contre répondent "non".

Voix délibératives :

Abstention : Parti communiste allemand.

Oui : Russie, Autriche allemande, Hongrie, Suède, Norvège, Suisse, Amérique, Fédération balkanique, Pologne, Finlande, Ukraine, Lettonie, Lituanie, Esthonie, Arménie, Allemands de la Volga, groupe unifié des peuples russes d’Orient.

Adoptée à l’unanimité moins cinq abstentions.

Voix consultatives :

Oui : Délégation tchèque, bulgare, yougoslave, anglaise, française, hollandaise, ligue américaine de propagande socialiste, suisse, turkestane, turque, géorgienne, azerbaïdjane, persane, chinoise, coréenne.

Unanimité (vifs applaudissements).

L’Internationale est entonnée avec enthousiasme.

PLATTEN : Camarades, nous poursuivons nos travaux et nos discussions en tant que "Congrès de l’Internationale communiste". Nous devons maintenant d’abord procéder à un vote sur le droit de vote. Il est clair qu’étant donné les circonstances dans lesquelles certains délégués ont reçu leur invitation, la question se pose de savoir s’ils ont également le droit de voter après la résolution qui vient d’être adoptée. La commission des résolutions unanime propose de leur laisser le droit de vote. Y a-t-il des objections ? Il ne semble pas. Vous avez donc décidé de ne pas modifier la répartition des voix. Les délégués ukrainiens doivent maintenant repartir pour participer à un congrès chez eux. Il faut leur remettre un message pour leurs camarades. "Le congrès de l’Internationale communiste adresse son salut chaleureux aux camarades ukrainiens pour le troisième congrès des soviets ukrainiens. Les camarades ukrainiens ont finalement réussi à renverser leur ennemi dans leur propre pays et à faire savoir aux interventionnistes de l’Entente que les ouvriers et les paysans pauvres de l’Ukraine combattront pour la république soviétique et non pas pour la domination d’une bourgeoisie quelconque. Vive la dictature du prolétariat, vive la révolution socialiste".

Que ceux qui acceptent ce salut le manifestent en levant la main. Nous remettons ce message aux camarades ukrainiens.

A présent, le camarade Albert a demandé la parole pour faire une déclaration.

ALBERT : Camarades, sur proposition de mon parti et en fonction également de ma conviction personnelle, je me suis donné les plus grandes peines pour faire reporter la fondation de la III° Internationale. Sa fondation est néanmoins devenue un fait maintenant. Je ne peux pas vous dissimuler que de sérieux doutes et de graves soucis m’assaillent quand je pense qu’elle n’a pas encore la force et l’énergie que nous lui souhaitons. Mais, je déclare que, de retour en Allemagne, j’essaierai de toutes mes forces de convaincre mes camarades afin qu’ils décident le plus rapidement possible de devenir eux aussi membres de la III° Internationale [10].