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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le manifeste – Trotsky
Cinquième journée – 6 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 13 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LÉNINE : Nous passons au point 8 de l’ordre du jour : le Manifeste. Il a été proposé qu’on lise le Manifeste.

PLATTEN : Camarades, je voudrais vous proposer d’inviter le camarade Trotsky à lire le Manifeste. Il en est l’auteur [1] et cela fera sûrement bonne impression s’il le lit lui-même.

Le camarade Trotsky lit le Manifeste :

Manifeste de l’Internationale communiste aux prolétaires du monde entier

Il y a soixante-douze ans, le parti communiste présenta au monde son programme sous la forme d’un Manifeste écrit par les grands annonciateurs et théoriciens de la révolution prolétarienne, Karl Marx et Friedrich Engels. A cette époque déjà, le communisme, à peine entré en lutte, était accablé sous les persécutions, les mensonges, la haine et la répression des classes possédantes qui pressentaient en lui à juste titre leur ennemi mortel. Au cours de ces six décennies, le développement du communisme a connu des chemins difficiles : des montées impétueuses, mais aussi des périodes de déclin, des succès, mais aussi de sévères défaites. Mais, au fond, le mouvement a suivi le chemin tracé par le Manifeste du parti communiste. L’heure de la lutte finale et décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les précurseurs de la révolution sociale. Mais elle est arrivée. Nous, communistes, représentants du prolétariat révolutionnaire des différents pays d’Europe, d’Amérique et d’Asie, rassemblés à Moscou, capitale de la Russie soviétique, nous nous sentons et nous considérons comme les héritiers et les exécuteurs de l’œuvre dont le programme a été annoncé il y a soixante-douze ans. Notre tâche est de généraliser l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière, de débarrasser le mouvement ouvrier des scories dissolvantes de l’opportunisme et du social-patriotisme, d’unir les forces de tous les partis vraiment révolutionnaires du prolétariat mondial et par là même, de faciliter et de hâter la victoire de la révolution communiste dans le monde entier.

Aujourd’hui, alors que l’Europe est couverte de décombres et de ruines fumantes, les plus infâmes incendiaires s’occupent de rechercher les responsables de la guerre. Derrière eux se tiennent leurs professeurs, parlementaires, journalistes social-patriotes et autres soutiens politiques de la bourgeoisie.

Durant de nombreuses années, le socialisme a prédit l’inéluctabilité de la guerre impérialiste ; il en a décelé les causes dans la rapacité insatiable des classes possédantes des deux principaux camps et de tous les pays capitalistes en général. Deux ans avant le déclenchement de la guerre, les dirigeants socialistes responsables de tous les pays dénonçaient au congrès de Bâle l’impérialisme comme le fauteur de la guerre future et menaçaient la bourgeoisie de déchaîner sur elle la révolution socialiste comme vengeance du prolétariat pour les crimes du militarisme. A présent, après une expérience de cinq années, après que l’histoire ait mis à jour les appétits rapaces de l’Allemagne et dévoilé les agissements non moins criminels des Etats de l’Entente, les "socialistes" d’Etat des pays de l’Entente, avec leurs gouvernements respectifs, ne cessent de dénoncer le Kaiser allemand déchu comme le grand coupable de la guerre. Bien plus, les social-patriotes allemands qui, en août 1914, avaient fait du livre blanc diplomatique des Hohenzollern l’évangile des nations et des peuples, accusent maintenant, dans leur abjecte servilité, comme les socialistes de l’Entente, la monarchie allemande abattue dont ils furent les fidèles serviteurs, d’être la principale responsable de la guerre. Ils espèrent ainsi faire oublier leur propre responsabilité et mériter la bienveillance des vainqueurs. Mais, à côté du rôle joué par les dynasties déchues des Romanov, des Hohenzollern, des Habsbourg et des cliques capitalistes, le rôle criminel des classes dirigeantes de France, d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis, apparaît dans toute son infamie à la lumière des événements passés et des révélations diplomatiques.

Jusqu’à l’explosion même de la guerre, la diplomatie anglaise ne leva point son masque mystérieux. Le gouvernement de la City se garda bien de faire connaître clairement son intention de participer à la guerre au côté de l’Entente afin de ne pas faire reculer le gouvernement de Berlin devant la guerre. Londres voulait la guerre. C’est pourquoi le gouvernement anglais se conduisit de façon à faire espérer à Berlin et à Vienne la neutralité de l’Angleterre et d’autre part à permettre à Paris et à Pétrograd de compter fermement sur l’intervention anglaise. Préparée par la marche de l’histoire pendant plusieurs dizaines d’années, la guerre fut déchaînée par une provocation directe et consciente de la Grande-Bretagne. Le gouvernement anglais avait fait le calcul de ne soutenir la Russie et la France que dans la mesure nécessaire pour les épuiser tout en épuisant l’Allemagne, son ennemie mortelle. Mais, la puissance de l’appareil militaire allemand apparut trop forte et dangereuse et imposa une intervention non plus fictive mais réelle de l’Angleterre. Le rôle de spectateur souriant auquel prétendait par tradition la Grande-Bretagne revint aux Etats-Unis. Le gouvernement de Wilson accepta d’autant plus facilement le blocus anglais, qui mélangeait les spéculations de la Bourse américaine avec le sang européen, que les puissances de l’Entente dédommagèrent la bourgeoisie américaine par de gros profits pour cette violation du "droit international". Mais l’énorme supériorité militaire de l’Allemagne obligea à son tour le gouvernement de Washington à sortir de l’état de neutralité fictive. Les Etats-Unis jouèrent par rapport à l’Europe le même rôle que l’Angleterre jouait naguère et qu’elle avait essayé de jouer au cours de la dernière guerre par rapport au continent : à savoir, affaiblir un camp à l’aide de l’autre et ne se mêler des opérations militaires que dans la mesure indispensable pour s’assurer tous les avantages de la situation. L’enjeu de Wilson n’était pas très grand par rapport aux méthodes de la loterie américaine, mais ce fut la dernière mise et c’est ce qui lui assura le gain.

Les contradictions du régime capitaliste se sont transformées pour l’humanité, par suite de la guerre, en souffrances inhumaines : faim, froid, épidémies, barbarie morale. La vieille querelle académique des socialistes sur la théorie de la paupérisation et le passage progressif du capitalisme au socialisme a été ainsi définitivement tranchée. Les statisticiens et les pédants de la théorie de l’aplanissement des contradictions se sont efforcés pendant des années de rechercher dans tous les coins du monde, des faits réels ou imaginaires permettant de prouver l’amélioration de certains groupes ou catégories de la classe ouvrière. On admit que la théorie de la paupérisation était enterrée sous les sifflements méprisants des eunuques qui occupent les chaires universitaires bourgeoises et des bonzes de l’opportunisme socialiste. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la paupérisation sociale, mais aussi la paupérisation physiologique, biologique dans toute sa réalité hideuse, qui se présente à nous.

La catastrophe de la guerre impérialiste a balayé toutes les conquêtes de la lutte syndicale et parlementaire. Et pourtant, cette guerre est née des tendances internes du capitalisme tout comme ces marchandages économiques et ces compromis parlementaires qu’elle a noyés dans le sang et la boue. Le capital financier, qui a précipité l’humanité dans l’abîme de la guerre, a lui-même subi des modifications catastrophiques au cours de la guerre. Les liens de dépendance où se trouvait le papier-monnaie par rapport aux fondements matériels de la production ont été complètement rompus. Perdant de plus en plus sa valeur de moyen et de régulateur de l’échange des marchandises en régime capitaliste, le papier-monnaie s’est transformé en instrument de réquisition, de brigandage et, en général, d’oppression militaire et économique. La dépréciation totale des billets de banque reflète la crise mortelle générale qui affecte la circulation capitaliste des marchandises. Si la libre concurrence comme principe régulateur de la production et de la distribution dans les principales branches de l’économie a été supplantée par le système des trusts et des monopoles au cours des décennies précédant la guerre, le cours même de la guerre a arraché le rôle directeur et régulateur aux groupements économiques pour le remettre directement au pouvoir d’Etat militaire. La répartition des matières premières, l’exploitation du pétrole de Bakou ou de Roumanie, de la houille du Donetz, du froment d’Ukraine, le destin des locomotives, des wagons et des automobiles allemandes, l’approvisionnement en pain et en viande de l’Europe affamée, toutes ces questions fondamentales de la vie économique mondiale ne sont plus réglées par la libre concurrence, ni même par les combinaisons des trusts nationaux et inter nationaux, mais par l’intervention directe de la puissance militaire dans l’intérêt du maintien de sa domination. Si la subordination totale du pouvoir d’Etat à la puissance du capital financier a conduit l’humanité à la boucherie impérialiste, cette boucherie a permis au capital financier, non seulement de militariser complètement l’Etat, mais aussi de se militariser lui-même, si bien qu’il ne peut plus remplir ses fonctions économiques essentielles que par le fer et par le sang. Les opportunistes qui, avant la guerre, incitaient les ouvriers à modérer leurs revendications au nom du passage progressif au socialisme, qui exigèrent pendant la guerre l’humiliation de classe et la soumission de classe du prolétariat au nom de l’union sacrée et de la défense de la patrie, demandent encore au prolétariat de nouveaux sacrifices et abnégations afin de surmonter les effroyables conséquences de la guerre. Si de tels prêches trouvaient audience au sein de la classe ouvrière, le développement capitaliste poursuivrait son redressement sur les cadavres de plusieurs générations avec des formes nouvelles encore plus concentrées et plus monstrueuses, avec la perspective d’une nouvelle et inévitable guerre mondiale. Heureusement pour l’humanité, cela n’est plus possible.

L’étatisation de la vie économique, contre laquelle le libéralisme capitaliste se dressait, est devenue un fait accompli. Revenir non seulement à la libre concurrence, mais encore à la domination des trusts, syndicats et autres pieuvres capitalistes est désormais impossible. La question est uniquement de savoir quel sera désormais l’agent de la production étatisée : l’Etat impérialiste ou l’Etat du prolétariat victorieux ?

En d’autres termes, l’humanité travailleuse tout entière deviendra-t-elle l’esclave tributaire d’une clique mondiale triomphante, qui, sous l’enseigne de la Société des Nations, au moyen d’une armée "internationale" et d’une flotte "internationale", pillera et étranglera les uns, jettera des miettes aux autres, mais toujours et partout enchaînera le prolétariat dans le seul but de maintenir sa propre domination ? Ou bien la classe ouvrière d’Europe et des pays avancés du reste du monde s’emparera-t-elle de la vie économique, même désorganisée et détruite, afin d’assurer sa reconstruction sur des bases socialistes ?

Abréger l’époque de crise actuelle n’est possible que par les méthodes de la dictature du prolétariat qui ne regarde pas vers le passé, qui ne tient compte ni des privilèges héréditaires ni du droit de propriété, mais uniquement de la nécessité de sauver les masses affamées, qui mobilise à cet effet tous les moyens et toutes les forces, décrète pour tout le monde l’obligation du travail, institue le régime de la discipline du travail afin de guérir en quelques années les plaies béantes de la guerre, mais aussi d’élever l’humanité à des sommets nouveaux et insoupçonnés.

L’Etat national, qui a donné au développement capitaliste une impulsion vigoureuse, est devenu un corset trop étroit pour l’expansion des forces productives. Cela a rendu d’autant plus intenable la situation des petits Etats encastrés au milieu des grandes puissances européennes et du reste du monde. Ces petits Etats, nés à différentes époques comme des fragments de grands Etats, comme de la menue monnaie destinée à payer différents tributs et services, comme tampons stratégiques, possèdent leurs dynasties, leurs castes dirigeantes, leurs prétentions impérialistes, leurs intrigues diplomatiques. Leur indépendance illusoire a reposé jusqu’à la guerre, tout comme l’équilibre européen, sur l’antagonisme permanent entre les deux camps impérialistes. La guerre a détruit cet équilibre. La guerre, en donnant d’abord à l’Allemagne une énorme supériorité, contraignit les petits Etats à chercher leur salut dans la magnanimité du militarisme allemand. L’Allemagne ayant été vaincue, la bourgeoisie des petits Etats, de concert avec ses "socialistes" patriotes, s’est tournée vers l’impérialisme victorieux des alliés et commença à chercher dans les articles hypocrites du programme de Wilson des garanties pour le maintien de son existence indépendante. En même temps, le nombre des petits Etats s’est accru : de la monarchie austro-hongroise, de l’empire tsariste se sont détachés de nouveaux Etats qui, à peine nés, se saisissent à la gorge pour des questions de frontières. Les impérialistes alliés pendant ce temps préparent des combinaisons de petits Etats, anciens et nouveaux, afin de les enchaîner les uns aux autres par une haine mutuelle et une faiblesse générale.

Opprimant et violentant les peuples petits et faibles, les condamnant à la famine et à l’humiliation, les impérialistes de l’Entente, comme le firent peu de temps auparavant les impérialistes des puissances centrales, ne cessent de parler du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, alors qu’ils le foulent aux pieds en Europe et dans le monde entier. Seule, la révolution prolétarienne peut garantir aux petits peuples une existence libre car elle libérera les forces productives de tous les pays de l’étroitesse des Etats nationaux en unissant les peuples dans une étroite collaboration économique, conformément à un plan économique commun. Elle seule donnera aux peuples petits et faibles la possibilité de gérer en toute liberté et indépendance leurs affaires et leur culture nationale sans dommage pour l’économie unifiée et centralisée de l’Europe et du monde entier.

La dernière guerre, qui a été dans une large mesure une guerre pour la conquête des colonies, fut en même temps une guerre menée avec l’aide des colonies. Les populations des colonies furent entraînées dans la guerre européenne dans des proportions jusqu’alors inconnues. Les Indiens, les Nègres, les Arabes, les Malgaches, se sont battus sur le continent européen. Et au nom de quoi ? Au nom du droit de demeurer plus longtemps encore les esclaves de l’Angleterre et de la France. Jamais la domination capitaliste n’est apparue aussi cynique, jamais le problème de l’esclavage colonial ne fut posé avec une telle acuité.

Cela a entraîné une série de révoltes ouvertes et d’agitations révolutionnaires dans toutes les colonies. En Europe, même l’Irlande a rappelé par de sanglants combats de rues qu’elle était encore un pays asservi et qu’elle avait conscience de l’être. A Madagascar, en Annam et dans d’autres pays, les troupes de la république bourgeoise ont eu plus d’une fois à mater, au cours de la guerre, les insurrections des esclaves coloniaux. Aux Indes, le mouvement révolutionnaire n’a pas cessé un seul jour. Au cours de ces derniers temps, il s’est produit la plus grande grève ouvrière en Asie à laquelle le gouvernement britannique répondit en faisant intervenir à Bombay les automobiles blindées.

Ainsi, la question coloniale a été à l’ordre du jour dans toute son ampleur, non seulement sur le tapis vert du congrès des diplomates à Paris, mais aussi dans les colonies mêmes. Le programme de Wilson vise, dans le meilleur des cas, à changer seulement l’étiquette de l’esclavage colonial. L’affranchissement des colonies n’est possible que s’il s’acccomplit en même temps que la libération de la classe ouvrière des métropoles. Les ouvriers et les paysans non seulement de l’Annam, d’Algérie ou du Bengle, mais encore de Perse et d’Arménie ne pourront jouir d’une existence indépendante que lorsque les ouvriers d’Angleterre et de France auront renversé Lloyd George et Clemenceau et se seront emparés du pouvoir d’Etat. Dès à présent dans les colonies les plus développées, la lutte n’est déjà plus engagée seulement sous la bannière de la libération nationale, mais revêt déjà un caractère social ouvert. Si l’Europe capitaliste a entraîné malgré elles les parties les plus arriérées du monde dans le tourbillon capitaliste, l’Europe socialiste à son tour viendra en aide aux colonies libérées grâce à sa technique, son organisation, son influence intellectuelle afin de faciliter leur passage à l’Economie socialiste planifiée.

Esclaves coloniaux d’Afrique et d’Asie, l’heure de la dictature prolétarienne en Europe sera aussi l’heure de votre libération !

L’ensemble du monde bourgeois accuse le communisme d’anéantir les libertés et la démocratie politique. Mais c’est faux ! En prenant le pouvoir, le prolétariat constate uniquement l’impossibilité d’appliquer les méthodes de la démocratie bourgeoise, et crée les conditions et les formes d’une démocratie ouvrière nouvelle et supérieure. Tout le cours du développement capitaliste, en particulier dans la dernière période impérialiste, a sapé les bases de la démocratie politique, non seulement en divisant les nations en deux classes ennemies irréductibles, mais aussi en condamnant les nombreuses couches petites-bourgeoises et semi-prolétariennes au dépérissement économique continu et à l’impuissance politique au même titre que les couches inférieures du prolétariat.

Dans les pays où le développement historique lui en a donné la possibilité, la classe ouvrière a utilisé le régime de la démocratie politique pour s’organiser contre le capital. Il en sera de même également dans les pays où les prémisses d’une révolution prolétarienne ne sont pas encore mûres. Mais les larges couches intermédiaires des campagnes et des villes sont entravées dans leur développement historique par le capitalisme et restent en retard de plusieurs époques. Le paysan de Bavière ou de Bade dont le regard ne dépasse pas le clocher de son village, le petit vigneron français ruiné par la falsification des vins des gros propriétaires, le petit fermier américain exploité et trompé par les banquiers et les députés, toutes ces couches sociales rejetées par le capitalisme de la grande voie du développement historique sont conviées sur le papier par le régime de la démocratie politique à participer au gouvernement de l’Etat. Mais, en réalité, dans toutes les questions importantes qui déterminent la destinée des nations, c’est l’oligarchie financière qui prend les décisions dans les coulisses de la démocratie parlementaire. Il en fut ainsi dans la question de la guerre, il en est maintenant ainsi dans la question de la paix.

Dans la mesure où l’oligarchie financière estime encore utile de justifier ses actes de violence par des votes parlementaires, l’Etat bourgeois dispose pour atteindre ses buts de tous les moyens hérités des siècles passés de la domination de classe et multipliés par les prodiges de la technique capitaliste : le mensonge, la démagogie, la persécution, la diffamation, la corruption et la terreur.

Exiger du prolétariat que, dans la lutte finale contre le capitalisme, qui est une lutte à mort, il observe, doux comme un agneau, les principes de la démocratie bourgeoise, équivaut à exiger d’un homme qui défend son existence contre des brigands qu’il observe les règles artificielles et conventionnelles de la boxe française, que l’ennemi à instituées, mais qu’il n’observe pas.

Dans le règne de la destruction où, non seulement les moyens de production et de transport mais aussi les institutions politiques de la démocratie politique ne sont plus qu’un amas de débris ensanglantés, le prolétariat doit créer son propre appareil pour maintenir avant tout la cohésion interne de la classe ouvrière et lui assurer la possibilité d’intervenir de manière révolutionnaire dans le développement de l’humanité. Cet appareil, ce sont les conseils ouvriers. Les vieux partis, les vieilles organisations syndicales se sont montrés incapables en la personne de leurs chefs de comprendre les tâches imposées par l’époque nouvelle et a fortiori de les résoudre. Le prolétariat a créé un appareil qui englobe l’ensemble de la classe ouvrière, indépendamment du métier et de la maturité politique, un appareil souple capable de se renouveler en permanence, de s’élargir, d’entraîner dans sa sphère des couches nouvelles et de s’ouvrir aux couches laborieuses de la ville et du village qui sont proches du prolétariat. Cette organisation, irremplaçable, du gouvernement de la classe ouvrière par elle-même, de sa lutte et aussi de la conquête du pouvoir d’Etat a été mise dans différents pays à l’épreuve de l’expérience. Elle constitue la conquête la plus importante et l’arme la plus puissante du prolétariat à notre époque.

Dans tous les pays où les ouvriers ont été éveillés à la pensée consciente se forment aujourd’hui et se formeront des conseils de députés ouvriers, soldats et paysans. Renforcer les conseils, élever leur autorité, les opposer à l’appareil d’Etat de la bourgeoisie telle est maintenant la tâche essentielle des ouvriers conscients et honnêtes de tous les pays. Au moyen des conseils, la classe ouvrière peut se sauver de la dissolution qu’introduisent en elle les souffrances infernales de la guerre et de la famine, la tyrannie des riches et la trahison de ses anciens chefs. C’est au moyen des conseils que la classe ouvrière parviendra le plus sûrement et le plus facilement au pouvoir dans tous les pays où les conseils réuniront autour d’eux la majorité des travailleurs. C’est au moyen des conseils que la classe ouvrière, parvenue au pouvoir, dirigera tous les domaines de la vie économique et culturelle, comme cela se passe déjà en Russie.

L’effondrement de l’Etat impérialiste, de l’Etat tsariste jusqu’à l’Etat le plus démocratique, va de pair avec l’effondrement du système militaire impérialiste. Les armées de plusieurs millions d’hommes mobilisées par l’impérialisme n’ont pu tenir qu’aussi longtemps que le prolétariat acceptait docilement le joug de la bourgeoisie. La décomposition de l’unité nationale signifie également la décomposition inévitable de l’armée. C’est ce qui s’est passé d’abord en Russie, puis en Autriche-Hongrie et en, Allemagne. C’est ce à quoi il faut s’attendre également dans les autres Etats impérialistes. Le soulèvement des paysans contre les propriétaires, des ouvriers contre les capitalistes, des deux contre la bureaucratie monarchiste ou « démocratique n entraîne inévitablement le soulèvement des soldats contre le commandement et aussi une profonde scission entre les éléments prolétariens et les éléments bourgeois de l’armée. La guerre impérialiste qui oppose les nations les unes aux autres, se transforme en guerre civile qui oppose une classe sociale à une autre.

Les vociférations du monde bourgeois sur la guerre civile et la terreur rouge constituent la plus monstrueuse hypocrisie qu’ait connu jusqu’à présent l’histoire des luttes politiques. Il n’y aurait pas de guerre civile, en effet, si les cliques d’exploiteurs, qui ont entraîné l’humanité au bord de l’abîme, ne s’opposaient pas à tout progrès des masses travailleuses, n’organisaient pas des complots et des meurtres et ne sollicitaient pas le secours armé de l’étranger pour maintenir ou restaurer leurs privilèges usurpés.

La guerre civile est imposée à la classe ouvrière par ses ennemis mortels. Si elle ne veut pas se suicider et renoncer à son avenir, qui est aussi celui de toute l’humanité, la classe ouvrière doit répondre coup pour coup. Les partis communistes ne provoquent jamais artificiellement la guerre civile, ils s’efforcent d’en abréger autant que possible la durée, chaque fois qu’elle est devenue une nécessité de fer, de réduire au maximum le nombre des victimes et avant tout d’assurer au prolétariat la victoire. De là résulte la nécessité de désarmer à temps la bourgeoisie, d’armer la classe ouvrière, de former une armée communiste pour défendre le pouvoir du prolétariat et l’inviolabilité de l’édification socialiste. Telle est l’armée rouge de la Russie soviétique qui est née pour protéger les conquêtes de la classe ouvrière contre toute attaque de l’extérieur ou de l’intérieur. L’armée soviétique est inséparable de l’Etat soviétique.

Conscients du caractère universel de leurs tâches, les ouvriers les plus avancés ont tendu vers une association internationale dès les premiers pas du mouvement socialiste organisé. Les bases en furent posées en 1864, à Londres, par la Première Internationale. La guerre franco-allemande, dont est issue l’Allemagne des Hohenzollern, mina la Première Internationale en même temps qu’elle impulsa le développement de partis ouvriers nationaux. Dès 1889, ces partis se réunirent à Paris en congrès et créèrent l’organisation de la II° Internationale. Mais le centre de gravité du mouvement ouvrier était entièrement placé, à cette époque, sur le terrain national, dans le cadre de l’Etat national, sur la base de l’industrie nationale, dans le domaine du parlementarisme national. Plusieurs dizaines d’années de travail d’organisation et de réformes créèrent une génération de dirigeants dont la majorité reconnaissaient en paroles le programme de la révolution sociale, mais qui y renoncèrent en fait et s’enfoncèrent dans le réformisme et l’adaptation à l’Etat bourgeois. Le caractère opportuniste des partis dirigeants de la II° Internationale s’est révélé définitivement et a conduit au plus grand krach de l’histoire mondiale, au moment précis où le cours des événements exigeait des partis ouvriers des méthodes de lutte révolutionnaires. Si la guerre de 1870 porta un coup à la Première Internationale en dévoilant le fait que, derrière son programme social-révolutionnaire, il n’y avait pas encore de force organisée des masses, la guerre de 1914 acheva la II’ Internationale en montrant qu’au-dessus des masses ouvrières fortement soudées se tenaient des partis qui s’étaient transformés en organes dociles de l’Etat bourgeois.

Cela n’est pas vrai seulement des social-patriotes qui sont passés de nos jours ouvertement dans le camp de la bourgeoisie en devenant ses agents de confiance préférés et les bourreaux les plus sûrs de la classe ouvrière, mais aussi des centristes indécis et inconstants qui s’efforcent de nos jours de restaurer la H° Internationale, c’est-à-dire de perpétuer l’étroitesse de vues, l’opportunisme, et l’impuissance révolutionnaire de ses cercles dirigeants. Le parti indépendant d’Angleterre (I.L.P.) et d’autres groupes semblables dans d’autres pays essayent effectivement de prendre la place qu’occupaient avant la guerre les vieux partis officiels de la II° Internationale. Ils se présentent comme autrefois avec des idées de compromis et d’unité, paralysant de cette manière l’énergie du prolétariat par tous les moyens, prolongeant la crise et aggravant ainsi encore les malheurs de l’Europe. La lutte contre le centre socialiste est la condition indispensable du succès de la lutte contre l’impérialisme.

Rejetant loin de nous toutes les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels surannés, nous nous considérons, nous communistes, rassemblés dans la Ill° Internationale, comme les continuateurs directs des efforts héroïques et du martyre de toute une longue série de générations révolutionnaires, depuis Babeuf jusqu’à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Si la 1ère Internationale a prévu le développement de l’histoire et préparé ses voies, si la II° a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la Ill° Internationale, elle, est l’Internationale de l’action de masse ouverte, de la réalisation révolutionnaire, l’Internationale de l’action.

La critique socialiste a suffisamment stigmatisé l’univers bourgeois. La tâche du parti communiste international consiste à renverser cet ordre social et à édifier à sa place le régime socialiste.

Nous demandons aux ouvriers et aux ouvrières de tous les pays de s’unir sous la bannière communiste qui est déjà le drapeau des premières grandes victoires prolétariennes !

Prolétaires de tous les pays, dans la lutte contre la barbarie impérialiste, contre la monarchie, contre les classes privilégiées, contre la propriété bourgeoise, contre tous les aspects et toutes les formes de l’oppression sociale ou nationale, unissez-vous ! Sous la bannière des conseils ouvriers, de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir et la dictature du prolétariat, sous la bannière de la III° Internationale, prolétaires de tous les pays, unissez-vous !