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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Questions diverses et vote
Cinquième journée – 6 mars 1919
Article mis en ligne le 14 mars 2019
dernière modification le 13 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Questions diverses et votes

PLATTEN : Au chapitre des "questions diverses", nous avons reçu du camarade Reinstein une résolution que le congrès a estimé nécessaire de repousser. Mais, après une déclaration du camarade Reinstein, il lui a été expliqué qu’il était libre de la soumettre dans les questions diverses. La commission estime qu’il conviendrait de la transmettre au bureau.

On ne peut pas nier que cette résolution ait une grande importance pour certains pays, mais nous croyons que le bureau pourrait très bien se charger de cette affaire.

Par ailleurs, le camarade Rutgers a déposé une résolution qui s’appuie sur des publications de presse antérieures où le parti socialiste japonais affirme qu’il s’oppose à l’envoi de troupes japonaises en Russie [1].

Le camarade Rutgers lit la résolution.

Résolution des socialistes japonais

"Nous, socialistes du Japon, réunis à Tokyo le 1er mai 1917, portons notre plus profonde sympathie à la révolution russe que nous suivons avec admiration.

Nous reconnaissons que la révolution russe est à la fois une révolution politique de la bourgeoisie soulevée contre l’absolutisme moyenâgeux et une révolution du prolétariat soulevé contre le capitalisme moderne. La transformation de la révolution russe en une révolution mondiale n’est pas seulement l’affaire des socialistes russes, mais aussi la tâche des socialistes du monde entier. Le régime capitaliste a déjà atteint dans presque tous les pays le plus haut niveau de son développement. Nous vivons dans la période de l’impéralisme capitaliste totalement mûr. Les socialistes de tous les pays, s’ils ne veulent pas devenir victimes des idéologues de l’impérialisme, doivent soutenir fermement le point de vue de l’Internationale. Toutes les forces du prolétariat international doivent être dressées contre l’ennemi commun, le capitalisme international. C’est seulement si le prolétariat suit cette voie qu’il sera capable de remplir sa mission historique.

Les socialistes de Russie doivent entreprendre tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin à la guerre et pour aider le prolétariat des pays belligérants à tourner les armes, dirigées à présent contre leurs frères de l’autre côté des tranchées contre les classes dominantes de leurs propres pays.

Nous avons foi en l’héroïsme des socialistes russes et de nos camarades du monde entier."

Le Comité Exécutif du Groupe Socialiste de Tokyo.

PLATTEN : Le bureau propose d’accepter cette résolution. Cela encouragera les camarades japonais à continuer à se consacrer au travail révolutionnaire malgré leur situation difficile.

Par ailleurs, la camarade Kollontai [2] nous a soumis une résolution sur la nécessité d’attirer les ouvrières dans les partis communistes. Je vais vous la lire :

Résolution sur le rôle des ouvrières

"Le Congrès de l’Internationale communiste constate que le succès de toutes les tâches qu’il s’est proposées, ainsi que la victoire définitive du prolétariat mondial et l’abolition définitive du régime capitaliste ne peuvent être assurés que par la lutte unie commune des ouvriers et des ouvrières. L’augmentation colossale de la main-d’oeuvre féminine dans toutes les branches de l’économie ; le fait que la moitié au moins de toutes les richesses dans le monde soit produite par le travail féminin ; d’autre part, le rôle important, reconnu par tous, que jouent les ouvrières dans l’édification de la nouvelle société communiste, en particulier dans le passage aux conditions de vie communistes, dans la réforme de la vie familiale et dans la réalisation de l’éducation socialiste, communautaire, des enfants, dont le but sera de préparer pour la république des conseils des citoyens laborieux et imprégnés de l’esprit de solidarité — tout cela impose à tous les partis adhérents à l’Internationale communiste le devoir impérieux de tendre toutes leurs forces et énergies pour gagner au parti les ouvrières et d’utiliser tous les moyens pour les éduquer dans le sens de la nouvelle société et de l’éthique communiste du point de vue social et familial.

La dictature du prolétariat ne peut être réalisée et maintenue qu’avec la participation énergique et active des ouvrières.

PLATTEN : Le bureau propose d’accepter cette résolution. Nous partageons totalement les idées qui y sont exprimées. Par ailleurs, je dois vous faire savoir que la commission a reçu du camarade Sadoul un document écrit. Le camarade Sadoul a l’intention de remettre ce document au bureau comme déclaration de la délégation française. Puisque les camarades ne connaissent pas ce texte, je suppose que le présidium souhaite que le camarade Sadoul fasse connaître son texte au congrès.

LÉNINE : Le camarade Sadoul a la parole. Le texte allemand existe en dix exemplaires et le secrétaire le distribuera.

Sadoul lit le mémorandum.

Aux travailleurs de tous les pays

Le premier congrès de la Ill° Internationale qui s’est tenu le 5 mars 1919 au Kremlin adresse au prolétariat révolutionnaire russe et à son parti dirigeant, le parti communiste bolchevique, l’expression de son admiration et de sa reconnaissance.

La formidable révolution qui a été accomplie pour ramener la doctrine socialiste, trop longtemps corrompue par les opportunistes, aux sources du marxisme, les efforts surhumains qui ont été faits depuis maintenant presque un demi-siècle, pour remplacer le vieux monde bourgeois par la nouvelle société communiste, aussi bien dans le domaine de la culture morale et intellectuelle que dans le domaine de la vie matérielle collective ou individuelle, politique, économique ou sociale, l’aide accordée en tous temps aux ouvriers de tous les pays contre leurs gouvernements militaristes et oppresseurs, tout cela doit rencontrer l’approbation universelle et enthousiaste des classes travailleuses de tous les pays.

Un succès considérable a déjà été obtenu dans l’édification d’une société bâtie sur le travail et l’égalité : l’ensemble de la grande industrie est devenu une oeuvre collective dirigée dans son ensemble par le conseil suprême de l’économie et localement par les comités d’ouvriers. Une législation ouvrière a été adoptée, qui réalise toute une série de réformes allant au-delà du vieux programme minimum des partis social-démocrates. Les tribunaux, les universités, les hôpitaux, les palaces, bref tous les organes de la vie publique sont déjà passés en fait aux mains du peuple. Dans de nombreux autres domaines, la libération du prolétariat n’est pas seulement commencée, elle est même réalisée.

La révolution étend également ses effets libérateurs et régulateurs à la campagne ; il ne suffit pas de donner la terre aux paysans et de les arracher au joug matériel et intellectuel des usuriers et accaparateurs. Ces réformes ont déjà été réalisées en effet en novembre 1917 et en mars 1918. A présent, l’exploitation de la terre libérée et l’organisation de l’agriculture sur une base communiste ont déjà commencé activement, dans les communautés villageoises aussi bien que dans les grandes propriétés nationales où l’Etat applique les dernières découvertes de l’agronomie et qui offrent un exemple fructueux d’exploitation modèle. Le but immédiat de toutes ces réformes consiste à accroître la productivité du travail et par là le bien-être du peuple. Ce n’est pourtant pas la faute du régime soviétique et du bolchevisme si ces buts n’ont pas encore pu être atteints, si la population des centres urbains russes souffre de la faim et de la pénurie croissante en produits finis. Le régime soviétique et le bolchevisme ont, bien au contraire, mis fin radicalement au chaos anarchique provoqué par Kérenski et la démocratie bourgeoise : eux seuls ont donné au pays la possibilité de maintenir encore la vie économique au point où elle en est. La responsabilité de la crise repose uniquement sur les ennemis intérieurs et extérieurs du pouvoir soviétique, car ce sont eux qui par leur sabotage, les conspirations et les interventions militaires, ont contraint la Russie à utiliser une grande partie de ses forces et de ses moyens pour créer une nouvelle armée.

Malgré sa profonde aspiration à la paix, cette nécessité a été comprise et courageusement acceptée par tout le peuple russe. On connaît les grands succès obtenus par le gouvernement soviétique dans l’accomplissement de cette tâche énorme. On peut bien entendu accuser le bolchevisme, mais le meilleur moyen de savoir si la faute en incombe ou non aux bolcheviks est que les puissances de l’Entente renoncent à contraindre le pouvoir soviétique• à se défendre militairement.

Pour cela, il faut qu’elles cessent, non seulement d’envoyer des troupes armées en Russie et d’occuper ses ports, mais aussi qu’elles renoncent à toute intervention interne, qu’elles cessent de soutenir, par leur argent, leurs armes et leurs techniciens, les bandes contre-révolutionnaires qui se dissoudraient d’elles-mêmes très rapidement sans le soutien extérieur de l’Entente.

Alors, les soldats de l’Armée Rouge pourraient retourner dans leurs foyers et le pays aurait aussitôt à sa disposition les meilleurs ouvriers, les organisateurs les plus dévoués, les ingénieurs les plus expérimentés. Leur activité dans le domaine de la production pacifique produirait très rapidement de remarquables résultats.

Mais, il ne faut pas oublier toutefois que la jeune industrie russe n’est jamais arrivée à fonctionner sans forces étrangères. L’Entente paralyse la nouvelle organisation économique en interdisant aux spécialistes étrangers, qui dirigeaient en fait l’industrie russe, de retourner en Russie. Elle entrave l’installation et l’entretien des fabriques, le transport des matières premières et du matériel de chauffage, elle ruine l’industrie et réduit le peuple au chômage en interdisant l’importation de toutes machines, wagons et locomotives en Russie. Le manque de matériel de transport rend impossible l’approvisionnement et le ravitaillement des villes. Les récoltes elles-mêmes sont en danger, car le paysan ne reçoit plus les machines agricoles indispensables qui étaient toutes livrées par l’étranger.

La République soviétique a, à nouveau, sollicité officiellement l’aide de l’industrie et des spécialistes étrangers ; elle s’est même déclarée prête à payer plus cher les services indispensables au développement actuel de la vie économique russe. Mais, sans même s’être donné la peine de répondre à ces propositions, l’Entente exerce sur la Russie et même sur les puissances centrales et les pays neutres, un sévère blocus au moyen de menaces et d’actes de violence.

Les masses travailleuses de tous les pays doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils renoncent clairement à toute intervention directe ou indirecte contre la Russie soviétique. Afin de donner forme à ces revendications, le Congrès de la III° Internationale propose à tous les peuples le programme d’action suivant : l’honneur, l’indépendance, l’intérêt élémentaire du prolétariat de tous les pays exigent qu’il agisse immédiatement afin de réaliser ce qui suit par tous les moyens à sa disposition et, si nécessaire, par les moyens révolutionnaires.

1° La non-ingérence de l’Entente dans les affaires intérieures de la Russie soviétique.

2° Le retrait immédiat de toutes les troupes alliées européennes et asiatiques qui se trouvent en ce moment en Russie.

3° L’arrêt de toute politique d’intervention directe ou indirecte, que ce soit sous la forme de provocation ou sous la forme de soutien matériel ou moral des contre-révolutionnaires russes ou des pays réactionnaires limitrophes.

4° L’abrogation des traités déjà conclus et qui visent à justifier l’intervention de l’Entente ou l’intervention des contre-révolutionnaires russes ou des voisins de l’Etat russe ; le retrait immédiat des missions diplomatiques et militaires que les gouvernements de l’Entente ont déléguées en Russie du Nord et du Sud, en Roumanie, en Pologne, en Finlande, et dans les pays tchèques afin d’y provoquer la lutte contre la république des soviets.

5° La reconnaissance de la République des soviets qui, après dix-huit mois d’existence, est plus forte et plus populaire que jamais.

6° La reprise des relations diplomatiques, ce qui signifie aussi la délégation de représentants socialistes officiels en Russie et la reconnaissance des représentants russes à l’étranger.

7° L’admission des délégués du gouvernement soviétique comme représentants, et uniques représentants, du peuple russe au congrès de la paix. Une paix européenne qui serait discutée et conclue sans la Russie serait une paix très incertaine. Il serait odieux et ridicule d’admettre les fantoches des différents gouvernements régionaux créés artificiellement par les alliés qui n’existent que grâce au soutien de l’Entente et qui ne représentent que des intérêts personnels, en tant que représentants de toute la Russie ou d’une partie de la Russie, sans y admettre les bolcheviks, ou même à leurs côtés.

8° Arrêt du blocus économique dont la poursuite plongerait rapidement la Russie dans le chaos industriel et dans la famine.

9° Reprise des relations commerciales et signature d’un accord économique.

10° L’envoi de quelques centaines ou mieux de quelques milliers de cadres et techniciens en Russie, ingénieurs, contremaîtres et ouvriers qualifiés, en particulier des métallurgistes, qui aideront de manière décisive la jeune république socialiste dans le domaine industriel, avant tout en ce qui concerne la tâche la plus importante : la restauration du matériel roulant, des chemins de fer et l’organisation des transports."

LÉNINE : Quelqu’un souhaite-t-il la lecture du texte français ou du texte allemand ? — Ce n’est pas le cas. Le camarade Guilbeaux a la parole.

GUILBEAUX (traduit par la camarade Kollontai) : Le camarade Guilbeaux remarque d’abord que la dernière fois qu’il s’est trouvé en rapport avec les camarades russes avant que ces derniers ne quittent la Suisse, il leur avait dit : "La prochaine fois, nous nous reverrons en Russie." Et c’est ce qui s’est effectivement passé. A présent, le camarade Guilbeaux assiste à un grand événement, la fondation de la III° Internationale communiste, la véritable Internationale. La II° Internationale avait le défaut d’être bourgeoise et opportuniste. En 1914, les opportunistes passèrent du côté des partis bourgeois et firent alliance avec eux. Lorsque la conférence de Berne eut lieu, les assassins de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg tendirent la main à Thomas [3], l’assassin de centaines de milliers de soldats, car il avait été partisan de la guerre. Mais, à présent, tous ces gens restent en dehors de la nouvelle Internationale qui s’est créée. Le plus grand danger, pour la nouvelle Internationale, est représenté par les éléments incertains comme Kautsky et Longuet, ces éléments qui, d’une part, prennent parti pour Lénine et Trotsky et s’expriment en amis du nouveau gouvernement, mais qui en même temps jouent le jeu de Wilson. Loriot, le représentant de la France à la conférence de Berne, a constaté dans son discours que le mouvement de Zimmerwald était mort et qu’il n’existait plus à présent dans le monde entier que deux camps : d’un côté, la bourgeoisie ; de l’autre, les communistes et, au nom des zimmerwaldiens français, le camarade Guilbeaux déclare, lui aussi, que le mouvement de Zimmerwald est mort mais il salue à présent la nouvelle Internationale, l’Internationale qui est vivante et capable de travailler et qui continuera à développer plus loin encore ses victoires.

* * * * *

LÉNINE : Sur proposition de la commission des résolutions, le camarade Platten a la parole.

PLATTEN : Le point suivant est la Conférence de Berne. Cette résolution vous a été lue par le camarade Zinoviev. La vérification a eu lieu, il n’y a pas lieu de la modifier. La commission propose de l’adopter.

LÉNINE : Quelqu’un est-il contre ? Ce n’est pas le cas ! La résolution est adoptée.

PLATTEN : En ce qui concerne le point suivant, Thèse sur la situation internationale, la commission, après réflexion approfondie, propose de supprimer le dernier paragraphe de ces thèses, celui concernant les tâches du prolétariat international. Il a déjà été dit en effet suffisamment de choses sur les tâches du prolétariat dans tous les autres points de l’ordre du jour. Une répétition serait donc superflue. La commission propose par conséquent de supprimer le dernier paragraphe.

LÉNINE : Y a-t-il des objections ? Quelqu’un s’inscrit-il pour la discussion ? — Ce n’est pas le cas. La proposition est adoptée.

PLATTEN : A présent vient le Manifeste de Trotsky. Vous l’avez entendu. Il a été vérifié en détail au cours d’une longue séance de nuit et il va de soi que la tâche du bureau est de le diffuser immédiatement et le plus largement possible. Nous proposons de l’adopter.

LÉNINE : Quelqu’un désire-t-il la parole sur cette question ? — Personne

PLATTEN : La commission a en outre décidé que, lors de la publication de ce manifeste, il serait signé par les organisations et les délégués ayant participé au congrès. Cela a été proposé par des délégués étrangers qui eussent pu émettre des objections pour des raisons de clandestinité. Il y aura par conséquent la signature des délégués avec voix délibérative présents au congrès.

A présent, la question de la terreur blanche. Vous avez entendu aujourd’hui, de la bouche du camarade Sirola, la résolution. La commission adopte cette résolution sans modification.

LÉNINE : Quelqu’un désire-t-il la parole à ce sujet ? Ce n’est pas le cas. Nous passons à la question de l’organisation.

(Voir l’"Organisation de l’Internationale communiste")