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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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D2 - Documents sur la conférence internationale d’Amsterdam - Février 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par ArchivesAutonomies

DOCUMENTS SUR LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE D’AMSTERDAM [1]

Introduction.

En novembre 1919, le camarade Rutgers revint de Russie avec un mandat de l’exécutif de la III° Internationale pour rétablir à Amsterdam un sous-bureau dont les membres furent désignés par cet exécutif. Il devait avoir pour principales tâches :

1) D’établir un centre de propagande communiste avec un bulletin et des publications en trois langues.

2) D’entrer en rapport avec les groupes et partis communistes d’Europe occidentale et d’Amérique.

3) D’organiser à bref délai une conférence communiste internationale.

Le parti communiste allemand ayant également annoncé son intention de mettre sur pied une conférence communiste internationale organisée par le secrétariat d’Europe occidentale, invitant les partis communistes à se rencontrer en Allemagne dans la deuxième moitié de janvier, le bureau provisoire d’Amsterdam décida de participer à cette conférence et de préparer des résolutions, etc. qui furent envoyées à Berlin.

A partir de la mi-janvier, des représentants d’Amérique et d’Angleterre arrivèrent en Hollande [2] et, comme aucune information ne parvenait d’Allemagne où l’état de siège avait été proclamé [3], le bureau provisoire d’Amsterdam décida de mettre à profit la présence de communistes anglais et américains afin de tenir immédiatement une conférence à Amsterdam, laquelle avait été déjà préparée par des visites de communistes hollandais en Angleterre, Suisse, Belgique et France.

Un courrier fut envoyé aux camarades allemands leur demandant de venir aussi rapidement que possible. Seul un délégué de l’opposition à l’intérieur du parti communiste allemand [4] arriva vers le début de la conférence qui s’ouvrit le 3 février. Les autres délégués allemands ne vinrent qu’une semaine plus tard [5]. Outre les délégués des différents groupes communistes d’Angleterre et ceux d’Amérique et de Hollande, étaient présents à la conférence deux délégués de groupes communistes belges, un camarade qui avait pris part à la révolution hongroise, un représentant du mouvement révolutionnaire aux Indes néerlandaises et un camarade chinois, tous sans mandat. Vers la fin de la conférence arrivèrent des délégués suisses et allemands qui ne purent pas participer désormais aux discussions régulières.

La première séance se tint le 3 février. Après une adresse d’ouverture par le camarade Rutgers, un bureau du congrès fut désigné et l’ordre du jour établi. La conférence reprit ses travaux le 4 au matin. Le premier point discuté fut l’appel aux ouvriers pour soutenir la Russie soviétique. La discussion fut très animée et dura tout le jour et le lendemain. Deux tendances principales s’y manifestèrent, l’une cherchant à démontrer qu’un réel mouvement de masse en faveur de la Russie ne pourrait se produire que si le ferment révolutionnaire était introduit dans toutes les grandes grèves économiques, que si les masses de tous les pays étaient convaincues que leur propre sort était indissolublement lié à celui de la République russe, l’autre voulant que la conférence lance le plus vite possible un appel pour une grève internationale de manifestation pour la Russie. Ceux qui exprimaient ce désir ne nourrissaient cependant aucune illusion quant au succès probable d’un tel appel, mais considéraient que c’était le premier devoir des groupes communistes d’éduquer les masses ouvrières dans l’esprit de l’unité d’action internationale. Après une discussion approfondie portant entre autres sur le danger qu’il y avait pour la République russe dans l’institution d’un blocus si cela devait résulter non de l’action des masses, mais d’initiatives des gouvernements capitalistes — une commission fut désignée afin de rédiger une résolution synthétisant les différentes tendances représentées au congrès : cette résolution fut adoptée à l’unanimité.

Dans l’intervalle, la conférence commença à discuter deux autres points de l’ordre du jour : la mise sur pied d’un bureau communiste pour l’Europe occidentale et l’unification des différents groupes communistes existant dans divers pays.

Pour le premier de ces deux points, l’absence des camarades du secrétariat d’Europe occidentale rendait la situation passablement difficile. On parvint cependant à la décision d’établir un bureau à Amsterdam pour la propagande, et de mettre en contact plus étroit les groupes communistes d’Europe occidentale et d’Amérique et on se mit d’accord sur l’organisation et les fonctions du bureau. En réservant au secrétariat établi en Allemagne les relations avec les différents pays d’Europe centrale et du sud-est, on espérait prévenir tout conflit entre ces deux organismes différents de la III° Internationale. La résolution établissant à Amsterdam un bureau fut également votée à l’unanimité.

Ce ne fut pas le cas pour la résolution traitant de la base de l’unité des groupes communistes dans tous les pays. L’obligation formellement exprimée dans la résolution de mettre fin à toutes relations avec des partis affiliés directement ou indirectement à l’International-patriote souleva de sérieuses objections de la part des délégués de l’un des partis britanniques (le B. S. P.).

Ils exprimèrent leur crainte qu’une telle mesure, tout en empêchant le parti communiste britannique en cours de constitution de s’affilier au parti travailliste, l’isolerait complètement et l’empêcherait de devenir un facteur d’énergie dynamique dans les luttes politiques du pays. Les délégués des autres organisations britanniques ne partageaient aucunement ces appréhensions et pensaient au contraire qu’une unité communiste ne pouvait exister, dans aucun pays, sauf sur la base d’une rupture avec le parti travailliste.

Après le vote sur l’unité, la conférence passa à la discussion des thèses sur le syndicalisme proposées et défendues avec une belle vigueur intellectuelle par le camarade américain Louis Fraina. Le camarade Bouwman [6], un des principaux dirigeants des syndicats indépendants de Hollande, était présent à cette séance et participa à la discussion. Le quotidien d’Amsterdam du grand capital, Handelsblad, devait mettre ensuite ce fait à profit, dans ses "Révélations sur la conférence communiste secrète", pour prétendre que la grève générale des ouvriers des transports dans les ports d’Amsterdam et Rotterdam avait été provoquée, et que les grévistes étaient soutenus par "l’or russe". Ces stupides accusations furent honteusement reprises par Het Volk, l’organe du parti social-démocrate, dans le but d’isoler les syndicats indépendants qui prenaient part à la grève.

Après avoir travaillé en paix pendant quatre jours, la conférence fut obligée de quitter la localité où elle avait tenu ses séances et de chercher refuge dans la demeure d’un camarade. Quelques délégués s’étaient aperçus qu’ils étaient filés par des policiers, et on pensa que la situation de ceux d’entre eux qui n’avaient pas de passeports en règle rendait nécessaire ce changement, lequel, espérait-on, allait dérouter la police. Le dimanche 8 février arriva un camarade suisse apportant l’information suivant laquelle plusieurs délégués allemands espéraient arriver en Hollande dans deux ou trois jours. On décida d’ajourner la réunion et de se réunir à nouveau le 11. Malheureusement, le changement réalisé n’avait pas dérouté la police : plusieurs camarades furent arrêtés, conduits à un bureau de police et interrogés. D’autres n’échappèrent à un sort pire encore qu’en quittant secrètement le pays ; un délégué belge fut gardé à vue pendant 24 heures puis expulsé [7]. Le manque d’expérience de notre parti en matière d’action illégale [8] et d’autres circonstances nous avaient empêchés de prendre certaines précautions nécessaires, qui nous auraient peut-être permis de mener la conférence jusqu’à un terme satisfaisant.

Dans les conditions données, on jugea impossible de reprendre les séances. Quelques délégués allemands furent poursuivis et menacés par le régime de Noske ; les délégués d’Amérique et de Suisse furent poursuivis par leurs gouvernements "démocratiques". Si le gouvernement hollandais les leur avait livrés, cela aurait pu signifier pour eux bien des années de prison. De toute façon, on ne pouvait leur laisser courir le risque de se rendre à Amsterdam. Les membres de l’exécutif du bureau ainsi qu’un délégué britannique et le délégué américain réussirent à rencontrer les camarades allemands parmi lesquels il y avait deux délégués du comité central du parti communiste, un délégué du secrétariat d’Europe occidentale et du P. C. russe et un de l’Internationale des jeunes [9]. Les discussions ne portèrent que sur la désignation du bureau d’Amsterdam, désignation que les camarades en question ne pouvaient accepter sous la forme où elle avait été effectuée. Une discussion qui dura plusieurs heures ne parvint pas à un accord. Au moment de se séparer, on prit les décisions suivantes :

1) Le secrétariat et le bureau continueront chacun de leur côté pendant trois mois, leur travail de propagande en s’efforçant d’éviter des conflits.

2) Dans les trois mois sera tenue une autre conférence communiste internationale dont on espère qu’elle aura l’autorité suffisante pour établir un bureau international plus définitif.

Compte tenu de la composition du bureau qui n’était pas suffisamment large et de sa fin prématurée due à l’activité policière qui n’a pas permis aux camarades allemands d’y participer, les thèses et résolutions adoptées ne peuvent avoir pour l’Internationale communiste qu’un caractère provisoire. Néanmoins, ces thèses et résolutions ont une valeur relative en révélant les tendances de l’évolution de l’idée communiste, particulièrement dans les pays anlgo-saxons ; en outre elles peuvent servir et serviront de matériel pour la prochaine conférence internationale [10].

H. ROLAND-HOLST