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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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D3 - Propositions et thèses du bureau d’Amsterdam pour une conférence internationale - Février 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par ArchivesAutonomies

Le bureau d’Europe occidentale propose entre autre de préparer une conférence internationale où les représentants des différents groupes et partis d’Europe occidentale et centrale affiliés à la III° Internationale pourront discuter les principes et tactiques du communisme et prendre des décisions sur l’action commune.

Comme introduction à cette discussion, nous présentons les propositions et thèses suivantes :

1) Proposition concernant l’unité des groupes communistes sur la base des principes reconnus par tous.

2) Un appel concernant l’effondrement du capitalisme et la nécessité du communisme.

3) Une résolution sur l’action internationale contre l’intervention en Russie et autres pays.

4) Des thèses sur la nationalisation.

5) Des thèses sur le parlementarisme.

6) Des thèses sur le syndicalisme.

Afin d’éviter que ces dernières soient trop longues, un commentaire plus détaillé des principes a été fait sur ces deux points.

Nous présentons ces propositions et thèses à la discussion, priant les groupes et partis de donner leur conception sur ces points.

L’unification des groupes en partis communistes dans différents pays.

Dans divers pays, des groupes ont été formés, qui, constitués à partir d’origines diverses, ont été amenés au communisme par le développement mondial actuel et ont rejoint la III° Internationale. Le congrès invite les communistes de tous les pays à s’unifier en un seul parti communiste sur la base des points suivants généralement adoptés :

1. Lutte de classe des ouvriers sans aucun compromis contre les partis bourgeois et social-patriotes.

2. Action directe des masses ouvrières comme moyen de conquérir le pouvoir.

3. Dictature du prolétariat.

4. Constitution soviétique comme forme propre de la démocratie prolétarienne.

Les questions d’organisation et de tactique sur lesquelles il n’y a pas encore unanimité, devront être clarifiées dans le parti à travers la discussion et l’examen des faits.

Appel aux ouvriers d’Europe et d’Amérique.

Le système capitaliste, le système de la production en vue du profit, se précipite vers sa chute. La guerre mondiale a détruit les énergies productives de l’Europe, atteint la force vitale des peuples, chargé les Etats d’énormes dettes de guerre. Le commerce mondial est entravé, le manque de matières premières empêche la renaissance de l’industrie, les champs ne portent que de pauvres moissons. La monnaie est dévaluée, les fluctuations du taux d’échange empêchent tout trafic international. Le coût exorbitant de la vie qui continue à monter ramène les classes moyennes au niveau du prolétariat, affame les masses et oblige les ouvriers à défendre leur niveau de vie dans des luttes de plus en plus acharnées contre le capitalisme. La classe capitaliste s’est révélée incapable de rebâtir le système de production. La société s’en- fonce de plus en plus dans le chaos. La continuation du système capitaliste menace l’humanité de destruction.

De là découle pour la classe ouvrière la nécessité de prendre en ses propres mains l’administration de la production et d’en faire une production en fonction des besoins du peuple tout entier, tout profit capitaliste et toute rente étant abolis, sous la forme d’un procès de travail organisé de façon efficiente et réglé centralement.

Cela n’est possible que si le prolétariat s’empare d’abord du pouvoir politique et établit sa dictature sur la société, afin de briser la résistance de la bourgeoisie à l’expropriation et l’abolition du profit.

Le glorieux exemple de la République socialiste et soviétique, où les ouvriers d’industrie et les paysans ont brisé le joug des exploiteurs de toute sorte et conquis le pouvoir politique, montre aux masses ouvrières des autres pays comment le prolétariat exerce sa dictature par le moyen du système soviétique. Le système soviétique, le système de la démocratie prolétarienne consiste à représenter, sur la base de leur association dans le travail lui-même, tous ceux qui travaillent dans les usines ou les champs.

C’est pourquoi nous appelons les ouvriers de tous les pays à suivre cet exemple et à mener avec la plus extrême énergie la guerre d’émancipation. Ils doivent attaquer et saper le capitalisme déjà affaibli et le pouvoir d’État bourgeois par d’incessantes actions de masse (manifestations, grèves).

En même temps, ils doivent construire leurs propres organisations de masse, les soviets, en tant qu’organes de l’ordre social montant. Et quand, enfin, le despotisme de la bourgeoisie s’effondrera sous leurs attaques, ils devront prendre courageusement le pouvoir et créer le monde nouveau du communisme.

Proposition d’une action internationale des travailleurs de tous les pays pour soutenir la République soviétique russe contre l’intervention des gouvernements impérialistes.

1. La révolution prolétarienne dans sa marche en avant ne parvient pas à la victoire au même moment dans tous les pays. Là où les ouvriers se sont emparés du pouvoir et ont fondé une république soviétique libre, ils sont menacés et attaqués par les gouvernements impérialistes qui, par tous les moyens — la guerre ouverte, les expéditions militaires, en fomentant des insurrections contre-révolutionnaires, en fournissant des armes aux bandes contre-révolutionnaires, le boycottage économique et le blocus qui coupe un pays du commerce mondial —, essaient de détruire le gouvernement prolétarien pour ramener de force les ouvriers dans l’ancien esclavage.

C’est de cette façon que les gouvernements alliés ont détruit la République populaire hongroise. C’est de cette façon qu’ils essaient de détruire la République soviétique russe. Et quoique, jusqu’à maintenant, le peuple russe ait héroïquement repoussé toutes les attaques, et qu’il ait courageusement enduré la misère provoquée par le blocus, les impérialistes des pays de l’Entente n’ont pas pour autant abandonné leurs tentatives. Tout l’honneur en revient aux soldats de ces pays, qui ont refusé d’obéir à l’ordre de combattre le peuple russe. Tout l’honneur en revient aux travailleurs qui, dans différents pays, ont refusé de transporter des armes et des munitions aux armées contre-révolutionnaires. Mais leurs actions n’ont été encore que de simples exemples d’une action qui devrait être universelle. C’est le devoir de la classe ouvrière des pays de l’Entente de se dresser tout entière pour la défense de leurs frères russes qui marchent au premier rang de la guerre de classes, portant le drapeau de la libération de tous les ouvriers du monde, et qui combattent et souffrent pour la cause. Les ouvriers de tous ces pays doivent obliger leurs gouvernement à faire la paix avec la Russie soviétique, à arrêter leurs attaques ouvertes ou couvertes, à arrêter leur soutien des meurtriers contre-révolutionnaires, à lever le blocus et à cesser d’empêcher les échanges commerciaux avec la République soviétique. Il faut mettre en avant ces revendications et les répéter dans toutes les actions importantes, et dans leurs actions de masse en soutien de la Russie soviétique, il faut continuer à agir pour la réalisation d’une grève internationale. Ils doivent en outre, partout où ils le peuvent, empêcher par leur propre action positive, toute tentative dirigée contre la Russie, comme l’envoi d’armes ou de troupes volontaires blanches. Ils doivent finalement, chaque fois que l’occasion s’en présente, envisager la possibilité de soutenir activement leurs frères russes en leur envoyant une aide positive sous toutes les formes possibles.

2. Comme on peut prévoir que la révolution prolétarienne se répandra dans les autres pays, ce qui menacera d’autant plus la suprématie universelle du capital, il en est de même pour cette éventualité (contrugency). Chaque fois, dans quelque pays que ce soit, que le prolétariat tente de briser le pouvoir de la bourgeoisie et d’établir une République soviétique, c’est le devoir des ouvriers des autres pays d’empêcher de toutes leurs forces leur gouvernement d’attaquer directement ou indirectement la nouvelle république prolétarienne. Ils doivent contrer toute tentative de ce genre en intensifiant leur propre action révolutionnaire. Le prolétariat du monde entier doit se dresser épaule contre épaule en un seul front contre l’impérialisme mondial.

Lorsque, comme conséquence de l’effondrement économique de l’Allemagne, le prolétariat sera obligé de prendre entre ses propres mains le pouvoir politique, les travailleurs des autres pays devront s’opposer par tous les moyens en leur pouvoir à toute intervention militaire à laquelle les gouvernements alliés, se prévalant du droit formel qui leur est concédé par le traité de Versailles, seraient amenés à recourir.

Thèses sur la nationalisation.

1. L’exploitation des ouvriers et de la population toute entière par les grands Konzern ayant le caractère de monopoles (chemin de fer, mines), et dans lesquels l’initiative personnelle de l’employeur privé a perdu toute signification, rend nécessaire que soit mise en avant la revendication de la nationalisation (socialisation) de ces industries.

2. La nationalisation par l’Etat capitaliste actuel, cependant, ne peut jamais répondre aux objectifs de la classe ouvrière, et elle peut même constituer un sérieux danger dans la mesure où elle augmente énormément le pouvoir d’Etat sur les travailleurs. Elle remplace l’administration par des fonctionnaires privés des compagnies par la routine d’une bureaucratie gouvernementale de fonctionnaires. Elle change simplement les profits réalisés aujourd’hui par les capitalistes en intérêt du capital que l’Etat leur verse à titre d’indemnité. Comme ces intérêts doivent être réalisés à partir de l’entreprise, l’exploitation des ouvriers par les capitalistes continue, sous ce système, seulement grâce à une voie détournée par l’intermédiaire de l’Etat.

3. Quand, cependant, les ouvriers exigent une nationalisation réelle ou une socialisation, ceci doit être compris dans le sens suivant : d’abord l’abolition de l’exploitation des mineurs et cheminots par le capital, c’est-à-dire nationalisation sans indemnité aux actuels propriétaires qui ont en fait déjà depuis longtemps réalisé d’énormes profits aux dépens de la communauté — ceci comme premier pas vers l’abolition de tout profit réalisé à partir du travail des autres et vers l’émancipation de toute la classe ouvrière de l’exploitation du capital, et, en second lieu, l’administration des entreprises par la totalité des ouvriers qui y sont engagés — y compris les fonctionnaires qui font réellement du travail productif — représentés par les comités de délégués d’ateliers qui s’unissent avec les représentants des ouvriers des autres industries de tout le pays en une organisation économique à laquelle toute branche de l’industrie de tout le pays devra se soumettre en tant que partie d’un tout.

4. Ces grands buts ne peuvent être totalement atteints que si toute la classe ouvrière combat unanimement les capitalistes et leurs gouvernements, et, avec ses forces unifiées, s’empare du pouvoir politique.

Thèses sur le parlementarisme.

1. Sous le régime capitaliste, le parlement était un moyen par lequel la bourgeoisie gouvernait l’Etat et contrôlait l’exercice du pouvoir d’Etat. Mais il ne peut jamais, même dans une constitution démocratique, constituer le moyen par lequel le prolétariat met fin à la domination de l’Etat sur le peuple, il peut seulement être le moyen pour la bourgeoisie de camoufler sa domination. Cela ne peut être fait qu’en développant le système soviétique comme un organe de la dictature du prolétariat. Le parlementarisme ne peut jamais être un organe du prolétariat victorieux ; sa place est prise par le système soviétique en tant qu’organisation de l’autonomie des classes laborieuses dans leur ensemble.

2. Cependant, tant que le capitalisme prévaut en tant que système économique et que le pouvoir d’Etat n’est pas brisé, l’utilisation du parlementarisme (lutte pour le droit de vote, des institutions démocratiques, les droits politiques, la participation aux campagnes électorales) constitue un moyen puissant d’éveiller la conscience de classe et d’organisation des classes laborieuses.

3. Ceci demeure vrai, quand, sous l’impérialisme, les parlements dégénèrent de plus en plus en parades de foires où des escrocs abusent les masses, tandis que les véritables affaires sont traitées en coulisse par les patrons et quand la liberté de parole est menacée au parlement en même temps que les masses sont opprimées. Dans de telles circonstances l’action parlementaire comprenant les formes les plus énergiques de la protestation contre les brutalités impérialistes, et ceci en combinaison avec l’action de l’extérieur, se révélera un moyen effectif d’éveiller les masses et de susciter leur résistance.

4. Comme dans différents pays, ce procès de révolution sociale ne se développe pas au même moment, au même rythme et dans les mêmes conditions, la question de savoir quand et comment le parlementarisme devra être utilisé dans la lutte des classes doit être réglée par la classe ouvrière de chaque pays.

Commentaire des thèses sur le parlementarisme.

L’attitude adoptée par les communistes vis-à-vis du parlement et de son utilisation par le prolétariat a été exposée longuement dans une circulaire émanant du secrétariat de la III° Internationale datée du 1er septembre et signée de Zinoviev. Deux aspects différents de la question y sont distingués : le premier, l’importance du parlement quand le prolétariat a pris le pouvoir ; le second, son importance pendant la longue période de montée du prolétariat au pouvoir. Pour la première éventualité, il est affirmé que le parlement ne peut pas être un organe de la dictature du prolétariat : la démocratie des travailleurs est encore faible et doit encore rassembler ses forces, l’action parlementaire constitue un moyen excellent et nécessaire pour éclairer les masses sur leurs conditions de classe, les appeler au combat et les pousser à s’organiser. Sous l’impérialisme, il est vrai, le parlement perd graduellement son pouvoir et se transforme de plus en plus en un moyen de décevoir les masses, tandis qu’au même moment il est souvent atteint à la liberté de parole, mais ce n’est pas une raison pour considérer comme inutile l’action dans le parlement. L’attitude de Liebknecht au Reichstag allemand pendant la guerre peut servir d’exemple pour la façon dont une protestation solennelle contre les crimes de ceux qui gouvernent, même en quelques mots, même seulement par un vote, peut retentir comme un coup de clairon et dresser des combattants. II faut cependant toujours se souvenir qu’à une époque comme celle-là l’action des masses dans la rue est ce qui compte, et l’objectif principal dans la lutte de classes auquel il faut subordonner l’action parlementaire.

Ces grandes lignes définies par le secrétariat de Moscou ne se sont pas, depuis, avérées suffisantes dans tous les cas pratiques. En Allemagne, il y a une controverse sur la question de la participation aux élections entre les communistes qui adhèrent à l’une ou l’autre de ces positions. En décembre 1918, la majorité du congrès du parti communiste d’Allemagne a décidé de boycotter l’Assemblée nationale. Les raisons en étaient les suivantes : en premier lieu, et de façon générale, la classe ouvrière doit, au cours de la révolution, bâtir ses propres organes, et la participation ou la non-participation aux élections parlementaires non seulement n’ont aucun intérêt pour cet objectif, mais en outre, détournent la pensée des ouvriers de leurs propres tâches de construction, mais aussi peuvent affaiblir leur action la plus importante. En second lieu, et dans l’exemple particulier, ce parlement bourgeois servirait de centre politique de la bourgeoisie contre la dictature prolétarienne. Il fallait dénoncer cette réalité, déchirer le masque d’une représentation démocratique du peuple entier sous lequel ce parlement aurait pu abuser le peuple : voilà ce que le parti allemand se proposait de faire par le boycottage du parlement qu’il avait décidé. Indépendamment de la question de savoir si ce congrès communiste allemand avait correctement apprécié la situation à l’époque, tout communiste estimera qu’il peut y avoir des cas où il est désirable et même nécessaire de s’abstenir de l’action parlementaire. De tels cas se produisent dans un pays au milieu d’une révolution, c’est-à-dire dans un moment situé dans la moitié du passage de l’époque de l’exploitation de la classe ouvrière sous le capitalisme à l’époque de la suprématie prolétarienne, dans une transition de la dictature incontestée de la bourgeoisie à celle du prolétariat.

La détermination du moment et de la façon dont un pays est dans cette condition ne relève pas d’un congrès international, mais des communistes de chaque pays. La révolution prolétarienne ne se développe pas dans tous les pays en même temps ni au même rythme ; outre les conditions historiques, la position du parlement dans l’Etat et le rapport entre lui et la classe ouvrière varient d’après quelques symptômes apparents sur lesquels on se serait mis d’accord à l’avance, si, dans un pays, la révolution est assez développée pour justifier l’opposition au parlement ; il faut prendre en considération tant de moments économiques et psychologiques, qui ne peuvent être appréciés que par ceux qui sont en réalité concernés, qu’il est impossible de déterminer ces conditions autrement que par l’affirmation générale que le système capitaliste a volé en éclat et que la société vit une révolution.

Un congrès international peut seulement poser des principes généraux pour la tactique de la guerre de classe. Il faut laisser l’application dans les conditions spéciales de chaque pays aux communistes de ce pays.

Thèses sur le syndicalisme.

1. Sous le régime capitaliste les ouvriers doivent s’unir en syndicats de métier qui ont à mener le combat pour l’amélioration des conditions de travail contre les employeurs capitalistes. Bien qu’on ne puisse atteindre, sauf dans certaines conditions, une hausse des salaires réels qui ne soit pas annulée par la hausse du coût de la vie, cependant la guerre industrielle est nécessaire aux ouvriers pour résister avec succès au despotisme des employeurs dans les usines et aux tendances du capitalisme à la paupérisation.

2. Dans les pays où la grande industrie s’est puissamment développée, les syndicats de métier sont devenus des organisations colossales dirigées par une bureaucratie conservatrice de fonctionnaires dont la politique est de prévenir les conflits, de conclure des compromis avec les employeurs par le moyen d’accords de salaires, et de préserver la paix industrielle. Pendant la guerre, ils ont mis les syndicats au service des gouvernements impérialistes, et aidé à ployer les travailleurs sous le joug du service militaire et de l’industrie de guerre, ils se sont rangés avec la bourgeoisie contre la révolution prolétarienne. Partout où, dans la révolution les syndicats de métier sous leurs dirigeants deviennent les instruments du système capitaliste contre les ouvriers révolutionnaires, il faut les combattre avec la dernière énergie, en premier lieu en organisant l’opposition révolutionnaire à l’intérieur des syndicats et, en second lieu, là où les conditions en sont mûres, en formant des organisations nouvelles.

3. En contraste avec les syndicats de métier qui se sont révélés incapables de mener la guerre de classe, de nouveaux syndicats de travailleurs sur une base d’industrie, dans lesquels aucun corps conservateur de fonctionnaires bureaucratiques n’empêche une politique énergique et combative, devront être formés dans plusieurs pays. Les syndicats inspirés par un esprit de combativité révolutionnaire seront capables de jouer un rôle important dans la révolution prolétarienne par leur action pour leurs revendications politiques. En conséquence les communistes doivent les soutenir de leur mieux.

4. Les syndicats en tant que tels ne sont pas les éléments qui vont construire la nouvelle société prolétarienne, dans la mesure où cette société doit résoudre un certain nombre de problèmes politiques et culturels entre autres, qui dépassent largement l’horizon du syndicat. Aux syndicats sous leur forme élargie, comme l’organisation de tous les ouvriers appartenant à la même profession ou à la même industrie, sera assignée dans le système soviétique l’importante fonction de régulation interne du travail.

Commentaire.

Les syndicats sont l’organisation dont les ouvriers ont besoin pour lutter contre leurs employeurs capitalistes. Les ouvriers vendent leur force de travail aux capitalistes ; les capitalistes s’efforcent constamment d’abaisser le prix de la force de travail en l’exploitant en même temps au maximum de sorte que les salaires ne suffisent plus à la satisfaction de tous les besoins et à la reproduction de la force de travail, tandis que la vitalité des ouvriers est atteinte par l’allongement des horaires et l’augmentation de l’intensité du travail.

Isolé, l’ouvrier est sans défense contre ces tendances du capitalisme à la paupérisation. Quand les syndicats apparaissent, ils réussissent souvent par une lutte inlassable à améliorer les salaires, diminuer les horaires inhumains, faire reculer le despotisme de l’employeur dans l’usine, sortir les ouvriers des abîmes de dégradation et éveiller leur fierté et leur sens de la dignité. Mais cette amélioration des conditions de travail ne continue pas toujours au même rythme. Les statistiques des grands syndicats font, il est vrai, apparaître une hausse des salaires pour les dernières décennies. Mais cette hausse est en général annulée, voire dépassée par la hausse des prix, ce qui fait que le niveau de vie n’augmente pas. La lutte qui a permis d’obtenir des salaires plus élevés était donc nécessaire comme une lutte défensive contre une baisse du niveau de vie. Bien que de réels progrès n’aient pas été obtenus souvent et que cette baisse n’ait pas toujours été évitée, les syndicats ne sont pas pour autant devenus superflus tant que dure le régime du capitalisme, ils continuent à être nécessaires, car seuls les syndicats donnent aux ouvriers une force solide pour résister aux tendances dépressives à la paupérisation de la concurrence et la cupidité capitalistes. Mais ils sont également nécessaires à la bourgeoisie dans la mesure où ils préservent le prolétariat intact et produisent dans l’industrie des conditions de stabilité.

La croissance des syndicats a donc considérablement renforcé le mouvement ouvrier. En même temps, elle a été un facteur d’affaiblissement de la combativité et de diminution des succès des syndicats. Dans différents pays, la prodigieuse croissance de la grande industrie a fait que les vieux syndicats de métier se sont transformés en organisations gigantesques dont les fonctionnaires forment un corps bureaucratique compact ayant ses intérêts propres et disposant de toute la puissance financière et d’organisation des syndicats. Face à la terrible puissance du capitalisme concentré (en trusts, syndicats, associations patronales), la bureaucratie des fonctionnaires cherche une politique de compromis, d’accords salariaux et de paix industrielle. Cette politique conservatrice a provoqué de multiples conflits répétés entre elle et la base qui, elle, veut combattre les tendances à la dépression de l’évolution actuelle et explose souvent en grèves "sauvages" contre la volonté des dirigeants. Dans de telles circonstances, la puissance des syndicats devient dans les mains de leurs dirigeants un outil des employeurs capitalistes pour la prévenir et étrangler les grèves ouvrières.

Les fonctionnaires des syndicats se sont mis au service de la bourgeoisie encore plus ouvertement pendant la guerre. Ils ont soutenu la politique de guerre des gouvernements impérialistes, fait avec les employeurs la paix industrielle, encouragé les travailleurs au service militaire et la plus grande production possible dans l’industrie de guerre, approuvé la suppression des droits gagnés dans les luttes passées et empêché toute action ouvrière.

Après la guerre, cette politique de soutien à la classe capitaliste a continué. Là où les ouvriers se sont dressés pour la révolution, les dirigeants syndicaux se sont tournés contre eux. Exactement comme les politiciens social-démocrates, ils se considèrent comme solidaires de la bourgeoisie, cherchent à renforcer le système capitaliste en incitant les travailleurs à produire le plus possible et luttent surtout contre l’avant-garde révolutionnaire. Les ouvriers révolutionnaires doivent donc combattre énergiquement ces dirigeants partout où se manifeste clairement leur politique. Dans ce but les militants révolutionnaires doivent mener une agitation obstinée pour éclairer leurs camarades, pour organiser une opposition afin qu’un nombre toujours plus grand d’adhérents, jusque-là indifférents, puissent être lancés au combat. D’abord, il faut essayer d’entraîner les organisations sur la voie révolutionnaire. Là où le pouvoir de la bourgeoisie sur le syndicat rend impossible une telle action, ou la voue d’avance à l’échec, il faut recourir à d’autres moyens. Surtout quand il existe une situation révolutionnaire ou quand des masses considérables d’ouvriers ont déjà tourné le dos aux vieux syndicats. Dans ce cas il faut bâtir de nouvelles organisations, sous de nouvelles formes inspirées par un nouvel esprit de mener la bataille économique comme une bataille révolutionnaire pour la suprématie politique et la domination de l’industrie, ou bien des formes déjà existantes d’organisation, comme celle des shop-stewards, doivent assurer la direction dans les actions importantes dans le cours desquelles elles peuvent en même temps devenir de puissantes organisations de masses nouvelles. Suivant le degré de maturité de la révolution et les conditions qui prévalent dans les pays donnés, ces formes seront différentes, et la décision sur ce point doit être laissée aux ouvriers de ces pays.

Des formes nouvelles et différentes de syndicats ouvriers étaient apparues dès avant la guerre. Là où, comme en Amérique, les développements modernes avaient rendu les vieux syndicats de métier fossilisés incapables de diriger les masses ouvrières dans la guerre de classe, de nouvelles organisations sont apparues sur la base du syndicalisme d’industrie, qui ont entraîné la masse des ouvriers non qualifiés dans la bataille contre le capital concentré des trusts : ainsi en Amérique les syndicats sont unis dans les I. W. W. et des tendances identiques s’incarnant dans le mouvement anglais des shop-stewards. De tels syndicats ouvriers reposent sur la reconnaissance de la guerre de classe et ne sont pas gênés par l’abondance de leur ressource et un corps de fonctionnaires hostiles au combat, dans leur tâche qui est de préparer les ouvriers à la conquête révolutionnaire de la liberté totale. Pendant la révolution, ils peuvent jouer un rôle important en amenant les masses, entraînées au combat, à s’en prendre au moment décisif à la suprématie de la bourgeoisie. Partout où existent ou se forment des syndicats, révolutionnaires par essence, les communistes considèrent qu’il est de leur devoir de les soutenir autant qu’ils le peuvent.

Beaucoup de syndicalistes, surtout dans les syndicats révolutionnaires, croient que les syndicats seront les éléments constituants nouveaux de la société après la révolution, en ce que les syndicats seront les cellules de la nouvelle société socialiste et que la société dans son ensemble constituera une sorte de fédération des syndicats. Ce point de vue n’est pas confirmé par la pratique de la première grande communauté prolétarienne. La République soviétique russe a montré que la nouvelle organisation doit résoudre bien des problèmes qui dépassent l’horizon du syndicalisme. Elle a montré que le groupement des êtres humains selon leur fonction dans le procès de production doit constituer en même temps la base naturelle de la construction de tout le système de gouvernement et d’administration. La société est essentiellement un organisme de production dont les cellules sont les ateliers ; ainsi les groupes de tous les ouvriers travaillant ensemble dans une usine sont les unités naturelles qui choisissent leurs comités d’usine et leurs représentants dans les soviets. Ces représentants, choisis par industrie, qui restent en contact constant avec leurs camarades de travail et sont révocables à tout instant, constituent les moyens par lesquels les travailleurs conservent en permanence le pouvoir entre leurs propres mains. C’est sur les industries que le système soviétique tout entier, la superstructure de la société, l’administration politique, économique et culturelle à tous leurs degrés successifs, reposent. Les syndicats auront encore un rôle important dans ce système. Quand la lutte contre les employeurs capitalistes est éliminée et que les syndicats se sont transformés en organisations de tous les comités d’usine appartenant au même métier ou à la même industrie, il leur sera de toute évidence confié la régulation du travail dans chaque industrie. Le succès de la nouvelle organisation sociale sous cette forme nouvelle dépend essentiellement de leur capacité à remplir leur tâche pour résoudre ce problème.