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D7 - A l’Independent Labour Party (lettre) - Avril 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par ArchivesAutonomies

A L’INDEPENDENT LABOUR PARTY [1]

Chers Camarades,

Le camarade Johnson [2], secrétaire de l’I. L. P. de Grande-Bretagne, nous a aimablement adressé copie d’une lettre de l’I. L. P. au parti socialiste de Suisse. Dans cette lettre, il invite de P. S. S. à prendre l’initiative d’organiser en Suisse une conférence de quelques partis socialistes où serait posée la base de la prétendue "reconstruction" de l’Internationale.

Ainsi que le remarque le Labour Leader du 4 mars, la majorité obtenue au congrès de Strasbourg par la motion de Longuet rend nécessaire une telle conférence. Maintenant que la plupart des partis d’Europe centrale et occidentale ont quitté la II° Internationale sans se décider pour Moscou, il semble que la formation d’un nouvel organisme, d’un bloc des partis hésitant entre les anciennes et les nouvelles tendances, les formules du passé et celles de l’avenir, soit désormais inévitable.

Quel sera le caractère d’un tel bloc ? Que peut-on, d’un point de vue communiste, espérer des principaux partis intéressés à sa formation ? La profonde faiblesse politique, l’absolu manque de fermeté révolutionnaire manifestés par la majorité du parti social-démocrate indépendant allemand, les violentes attaques de Longuet contre l’Internationale communiste au congrès de Strasbourg, ainsi que l’incapacité ou la mauvaise volonté des centristes français à comprendre que la révolution mondiale est la conséquence inéluctable de la guerre mondiale, et en même temps qu’elle peut être plus ou moins dirigée ou accélérée par la volonté consciente d’une avant-garde prolétarienne — voilà, pour ne mentionner que trois des principaux partis destinés à constituer le noyau d’une Internationale "reconstruite", bien des indices que l’organisme appelé à naître à la conférence proposée au P. S. S. par l’I. L. P. servirait seulement à sanctionner de façon générale la politique faible, ambiguë et vacillante poursuivie par des hommes comme Crispien, Hilferding, Longuet, Pressemane, MacDonald et Snowden après comme avant la guerre. La tentative de ces partis, soit pour exiger de Moscou des "garanties" pour l’admission de dirigeants compromis et par rapport à des actes hostiles aux méthodes communistes, ou de constituer un nouveau bloc intermédiaire entre laII° et la III° Internationale, ne peut avoir d’autre résultat que d’affaiblir et de gêner, d’empêcher l’action révolutionnaire dans les masses prolétariennes, et ainsi de retarder la formation du système soviétique et l’établissement de la dictature du prolétariat en Europe et en Amérique.

Les termes même de la lettre du camarade Johnson au P. S. S. témoignent que les bases de l’unité socialiste internationale telle qu’elle est conçue par l’I. L. P. n’ont rien de commun avec les principes d’unité déterminés par le premier congrès de l’Internationale communiste tenu à Moscou en 1919.

La lettre mentionne la possibilité de constituer à nouveau une Internationale unique "tout en accordant pour chaque pays la plus complète autonomie en matière de liberté d’action et de tactique". Cela signifie de toute évidence que le double jeu qui a conduit au désastre dans lequel la II° Internationale a fait naufrage, serait pris consciemment, délibérément, comme nouveau point de départ, et que la terrible catastrophe de la guerre mondiale n’aurait servi à rien au prolétariat. Chaque parti national serait libre de mener la guerre contre "son" capitalisme et "ses" classes dirigeantes à sa manière, et même d’y substituer la collaboration de classes ; l’action disciplinée et centralisée des ouvriers de tous les pays, la tactique d’unité internationale absolument nécessaire à l’ère impérialiste, serait, dès le début, repoussée par la charte de l’Internationale reconstruite — et l’on s’imagine que les partis communistes tomberont dans ce piège

La lettre du camarade Johnson dit en outre que la nouvelle Internationale devra être capable de rassembler tous les partis acceptant comme base principale du socialisme la propriété collective et l’utilisation de la terre et des principaux instruments du travail, "de telle façon que l’exploitation des services publics ainsi que de l’industrie en général et de tout ce qui concerne la richesse publique revienne à l’Etat ou aux municipalités afin d’accroître la prospérité et le bonheur de tous". Cette définition des bases du socialisme est de toute façon absolument insuffisante d’un point de vue communiste ; en outre elle est acceptable non seulement par les partis réformistes et social-patriotes, mais par beaucoup de simples bourgeois réformistes. Elle semble absolument ignorer le fait que la propriété capitaliste des moyens de production ne peut être abolie qu’après la destruction de l’Etat bourgeois, et que les organes révolutionnaires du prolétariat auront à être les instruments de sa transformation en propriété collective. La définition du camarade Johnson se contente apparemment d’un socialisme étatique et municipal qui ne changerait rien ou très peu dans la misère sociale et la dégradation ouvrière et qui aggraverait même leur dépendance.

II nous semble que, pour les groupes et partis communistes, la participation à une conférence de ce type serait un gaspillage d’énergie, de temps et d’argent, qu’elle constituerait une véritable trahison de leurs principes et du grand travail de construction accompli en Russie soviétique. Le vieux fétiche de l’"unité socialiste" (précieux pendant de l’également dangereuse et non moins fatale "trêve entre les classes") sera utilisé dans une tentative pour pousser tous les esprits plus ou moins hésitants à capituler devant double jeu et mensonge. La démagogie à grands renfort de phrases, les appels pathétiques aux dirigeants capables, serviront seulement à dissimuler l’absence d’idéal, de foi révolutionnaire (c’est-à-dire de foi dans les masses), de conscience de classe et de fermeté.

Il nous semble que les groupes et partis communistes commettraient une faute d’une exceptionnelle gravité en participant à la conférence des "reconstructeurs". Ils aggraveraient la confusion dans les masses, leur rendraient plus difficile leur émancipation des vieilles formules et des vieux fétiches (démocratie, évolution pacifique, unité socialiste, etc.) et leur orientation consciente vers la théorie et la tactique communistes.

C’est pourquoi nous pensons que B. S. P. en Grande-Bretagne et le comité pour la III° Internationale en France ont bien fait et agi en communistes en refusant catégoriquement de participer à toute conférence de reconstruction, puisque la nouvelle Internationale, qui répond aux besoins et aux aspirations de la classe ouvrière dans l’ère de la révolution mondiale, existe déjà. Et nous espérons ardemment que l’exemple de ces camarades britanniques et français sera suivi par tous les groupes et partis communistes.

Nous ne cherchons nullement à dicter des règles de conduite aux groupes avancés des pays où aucun parti communiste n’existe encore ou bien est en train de naître. Ces groupes sont évidemment les seuls juges de la question du moment exact où ils jugeront nécessaire de quitter les vieux partis auxquels ils appartiennent actuellement, afin de constituer un parti communiste et d’adhérer à Moscou, ou de s’emparer de la majorité de ces partis, le nécessaire nettoyage ayant été effectué. Mais nous penserions manquer au mandat qui nous a été confié par la conférence d’Amsterdam si nous négligions de mettre en garde nos amis communistes contre le très réel danger néo-confusionniste constitué par la fondation d’une Internationale n’ayant ni conception précise ni caractère défini. La tentative de rétablir la prétendue "unité socialiste" constitue une entreprise dangereuse où peuvent être également trahis l’esprit de critique et celui de vérité. La seule unité vivant réellement, la seule unité efficace est celle qui repose non seulement sur l’acceptation formelle des principes et de la théorie communistes, mais surtout sur la pratique révolutionnaire naissant de cette théorie. Afin de constituer, à l’échelle nationale et internationale, cette unité réelle et vivante, il nous faut aussi avoir le courage de rejeter sur le plan national le traditionnel argument pour l’unité, comme de refuser dans le domaine international de prêter la main à la formation d’un organisme bâti sur le sable des mensonges et des illusions et fatalement destiné à la confusion et à l’impuissance.

L’exécutif du sous-bureau d’Amsterdam de la III° Internationale :

D. J. WIJNKOOP

Henriette ROLAND-HOLST

S. J. RUTGERS