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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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D8 - La révolution allemande. Un appel aux prolétariats britanniques, français et belges - Avril 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par ArchivesAutonomies

LA RÉVOLUTION ALLEMANDE - Un appel aux prolétariats britannique, français et belge [1]

Prolétaires,

Dans un élan magnifique, le prolétariat allemand a balayé la contre-révolution des Kapp et des Lüttwitz. La réaction des junkers a été écrasée grâce à l’indomptable courage des masses qui se sont dressées comme un seul homme. Ces masses laborieuses, divisées, affamées et misérables, opprimées par le régime de Noske, sans armes, privées de leurs dirigeants les plus capables, se sont unies dans un splendide élan au combat et ont su déployer à l’instant décisif le courage et l’initiative les plus splendides. Sans un instant d’hésitation, le prolétariat allemand a quitté les usines et arrêté moyens de transport et services publics ; il s’est procuré les armes dont il manquait et, par ses fusils et par ses grèves — combinant les deux méthodes de lutte de classes à la disposition de la classe ouvrière — a remporté la victoire. Dès le premier jour, au cœur de la bataille contre la contre-révolution des junkers, se dessinait déjà une autre bataille, comme une flamme brûlant avec un éclat particulier au cœur d’un vaste brasier. C’était la flamme de la guerre contre le régime bourgeois servi par le gouvernement social-démocrate, la guerre contre la tyrannie capitaliste et l’oppression, la guerre pour l’émancipation du travail de l’exploitation, pour le système soviétique et la dictature du prolétariat. Dans les faubourgs de Berlin, en Saxe, en Thuringe, au Würtemberg, en Bavière, dans toute l’Allemagne, mais surtout en Rhénanie et Westphalie, des conseils ouvriers sont apparus qui prennent le pouvoir. Les prolétaires s’arment et forment des Gardes rouges. Les cités industrielles de l’ouest se transforment en autant de forteresses où la révolution sociale organise et accroît ses forces. En même temps, la vague révolutionnaire se répand dans les régions rurales ; des troubles agraires éclatent en Poméranie et au Mecklembourg, cependant qu’une partie de l’armée, des unités navales et une partie de la police refusent de combattre la révolution.

Le gouvernement Ebert, fou de peur, voit son ennemi réel, voit Spartakus battu, décimé, écrasé encore et toujours, relevant la tête plus terrible et plus menaçant que jamais. Il voit les larges masses du parti social-démocrate indépendant combattre sur un seul front aux côtés de l’avant-garde communiste. Il voit même en de nombreux endroits les membres du parti social-patriote rejoindre les manifestations, les grèves et prendre part à la lutte armée. Et la peur de ce gouvernement grandit devant l’attitude prise par la bureaucratie syndicale qui, bien que de mauvais gré, et seulement pour éviter d’être submergée par le flot révolutionnaire, exige la socialisation immédiate des mines, le désarmement des troupes, la participation au gouvernement de la commission générale des syndicats, revendications qui, bien qu’elles constituent en réalité une manoeuvre de la bureaucratie syndicale, montrent l’étendue des concessions à laquelle elle est contrainte pour satisfaire l’aspiration des masses à un système soviétique de gouvernement. Et, sans hésiter, le gouvernement Ebert décide de combattre jusqu’au bout pour le maintien du régime capitaliste. Il rassemble ses forces, fait front contre la gauche, pour écraser Spartakus. Noske, dont la démission a été annoncée, est encore maintenu pour quelques jours en fonction par la majorité des députés social-démocrates à l’assemblée nationale. Il permet calmement à la contre-révolution des junkers de regagner ses quartiers et de rassembler ses forces en Silésie et en Prusse orientale, la Vendée allemande ; et Noske le pendeur, Noske le boucher, concentre toutes les troupes fidèles à sa disposition contre la Rhénanie et la Westphalie, cœurs brûlants de la révolution sociale, où, pour l’heure, elle continue de gagner en force et en splendeur. C’est là que se décidera l’issue du combat entre le passé et l’avenir. C’est là que, ou bien le capitalisme allemand recevra un coup mortel, ou bien la grande tentative des classes ouvrières de prendre le pouvoir sera noyée dans un déluge de sang. Et tandis que des dizaines de milliers d’ouvriers de ces innombrables cités industrielles de la Ruhr — qui constituent une unique agglomération industrielle, immense — esquissent déjà les formes politiques de la nouvelle société, tandis qu’ils restaurent l’ordre, remettent en marche les services publics, organisent la première Armée rouge en Europe occidentale, les chargés d’affaires britannique et français félicitent le gouvernement Ebert-Noske pour sa victoire sur la "réaction" et offrent leur soutien pour la destruction de la république communiste naissante, tout comme Bismarck, il y a moins d’un demi-siècle, a offert à Thiers son soutien pour abattre la Commune.

Face à l’ennemi commun, la révolution socialiste, vainqueurs et vaincus oublient leurs divergences. Leurs antagonismes d’intérêts s’effacent devant l’intérêt général de la classe capitaliste, devant son instinct de conservation.

Déjà Lloyd George, Millerand et Vandervelde ont réglé le gros de leurs divergences avec la bourgeoisie allemande. Mieux, afin de la sauver, ils sont prêts à verser le sang des peuples français, britannique et belge.

Déjà des troupes britanniques ont aidé à écraser l’insurrection spartakiste à Solingen.

Déjà, les chefs des troupes de l’Entente ont discuté à Mayence, sous la présidence de Foch, des mesures à prendre contre le mouvement communiste dans la Ruhr.

Déjà, le chargé d’affaires britannique a informé le vice-chancelier Schiffer [2] que l’Entente ne fournirait ni ravitaillement ni matières premières à une république des conseils allemande.

Déjà l’Entente a autorisé les troupes gouvernementales à traverser les territoires occupés dans leur marche contre l’insurrection, et à utiliser leur territoire comme base d’opération pour l’attaque concentrée contre l’Armée rouge.

La solidarité qui unit toutes les bourgeoisies, tous les militaires, est proclamée ouvertement, cyniquement, sans tentative de dissimulation. Cela nous fait obligation de proclamer aussi ouvertement et aussi fermement la solidarité prolétarienne.

Prolétaires britanniques, français, belges, voulez-vous laisser les classes dirigeantes vous utiliser pour mettre à mort la révolution allemande ?

La révolution allemande, c’est juste une façon de parler, une expression traditionnelle. A dire vrai, il n’existe pas de révolution allemande, pas plus que de révolution russe ou anglaise ou française, italienne ou espagnole. Il n’existe qu’une seule révolution sociale, comme il n’existe qu’une seule oppression capitaliste, comme il n’existe qu’un socialisme, seul espoir des opprimés et des exploités de tous les pays.

Les gouvernants savent que la révolution des conseils ouvriers établie en Allemagne signifierait l’alliance de l’Allemagne et de la Russie soviétique, c’est-à-dire le développement merveilleux de l’industrie et de la technique de l’une, les immenses ressources en produits de la terre, sols fertiles et matières premières de l’autre, s’appuyant l’une sur l’autre, se complétant l’une et l’autre. Ils savent que cette alliance signifiera l’évolution rapide et assurée de la production et de la culture communiste, son rayonnement chaque jour plus lumineux, plus serein, plus irrésistible, vers les pays où le capitalisme hideux, suant la corruption et le sang, lutte encore et se débat dans sa terrible agonie. Ils savent que le triomphe de la révolution en Allemagne déclencherait immédiatement des mouvements révolutionnaires en Yougoslavie, dans les Balkans, en Pologne, en Italie, etc.

Ils savent que, quand le capitalisme craque en Europe centrale, c’est le capitalisme d’Europe orientale qui est mortellement blessé. Ils savent que la révolution sociale est une, et que l’écraser en Allemagne signifierait l’écraser dans l’œuf dans leur propre pays.

Prolétaires français, britanniques, belges, allez-vous supporter une fois de plus d’être utilisés par vos classes dominantes ? Allez-vous vous faire les meurtriers de vos frères ? Allez-vous, par cet acte abominable, préparer pour demain votre propre anéantissement ?

Ou profiterez-vous des leçons de six années de souffrances inouïes et d’expériences révoltantes ? Voyez-vous cette lumière qui brille en Orient ? L’aube de ce nouvel et immense espoir a-t-elle dissipé les brumes de votre inconscience ? A-t-elle purifié votre âme et conforté votre cœur ?

Si oui, vous savez ce que vous avez à faire, à faire immédiatement, aujourd’hui : demain il sera trop tard.

Vous devez répéter sur une grande échelle pour vos frères allemands et avec infiniment plus de vigueur et de fermeté encore — ce que vous avez essayé de faire pour vos frères russes, et qui, bien qu’insuffisant, a contribué à les sauver.

Prolétaires britanniques ! Souvenez-vous des tumultueux et magnifiques meetings du comité "Bas les pattes devant la Russie" ! Ils ont constitué une force pour faire lever le blocus !

Prolétaires et soldats français ! Souvenez-vous des hommes de la mer Noire, des dockers de Bordeaux. Leur courage a contribué à la défaite des partisans de l’intervention militaire.

Soldats de l’Entente ! Proclamez très fort votre solidarité avec la révolution allemande ! Obligez vos gouvernements à retirer leurs troupes des territoires occupés  !

Cheminots ! Refusez de permettre le transport de troupes, armes, munitions à destination de l’Allemagne !

Vous tous, vous répondez de toute tentative de la part de vos gouvernements pour étrangler la révolution allemande, par l’extension et l’intensification de votre propre activité révolutionnaire. Faites-leur comprendre que, si la bourgeoisie internationale est unie pour la défense de l’ordre social en ruines et pourrissant, le prolétariat international est uni dans la lutte héroïque pour son émancipation.

Courage, camarades, en avant !

En ce moment, le destin de la révolution européenne dépend de vous, de votre initiative, de votre clarté de vues  !

Vive la révolution communiste en Allemagne !

Vive la révolution mondiale, la république soviétique universelle !

L’exécutif du sous-bureau d’Amsterdam de la III° Internationale :

D. J. WIJNKOOP

Henriette ROLAND-HOLST

S. J. RUTGERS