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D10 - Paix avec la Russie. Grève le 1er mai 1920 (Appel) - Avril 1920
Article mis en ligne le 27 mars 2019
dernière modification le 17 mars 2019

par ArchivesAutonomies

PAIX AVEC LA RUSSIE [1] (avril 1920)

GRÈVE LE 1er MAI 1920

La paix avec la Russie. Qu’est-ce que cela signifie ?

Peut-il exister une paix entre un Etat soviétique et le capitalisme mondial ?

Non. Une paix réelle est impossible sous le capitalisme.

Une paix réelle pour la Russie, c’est la victoire de la révolution mondiale et rien d’autre.

Pourtant l’action révolutionnaire des travailleurs pour contraindre à la paix doit être une lutte pour développer le pouvoir à un degré tel que le capitalisme mondial soit empêché de faire d’une façon ou d’une autre la guerre à la Russie soviétique.

Premièrement, on peut arrêter la guerre ouverte, non seulement en refusant de combattre, mais en refusant de fabriquer et de transporter les armes, les munitions, l’équipement pour ceux qui pourraient les utiliser dans la lutte contre la Russie soviétique.

Deuxièmement, les travailleurs doivent prévenir ou contrecarrer toute machination, complot ou action souterraine contre leurs camarades prolétariens, en dénonçant ceux qui en sont responsables, ou en empêchant que de l’argent soit dépensé à une telle besogne, et en ne croyant aucun des mensonges de la presse capitaliste. C’est ceci qui est le plus important. Si nous nous engageons à ne croire aucune déclaration capitaliste sur la Russie soviétique, tout rapport sur de prétendus actes de barbarie, de prétendus faits concernant des troubles intérieurs, le chaos ou une politique extérieure de conquête, etc. nous ne serons sans doute pas abusés comme la majorité d’entre nous l’ont été en août 1914.

Troisièmement, aller dans les autres pays vers des républiques soviétiques en tant qu’organes de la dictature du prolétariat. Nous devons toujours avoir à l’esprit cet objectif qui nous anime, dans tous nos actes, toutes nos actions. Nous devons avoir l’esprit empli de pensées révolutionnaires — il nous faut oser espérer au milieu de notre misère — nous devons de mieux en mieux comprendre que l’effondrement du capitalisme est en cours, nous devons vouloir détruire les armes de nos ennemis, nous devons avoir confiance dans notre propre capacité à construire. Tout cela, nous pouvons le réaliser à travers un combat permanent contre nos exploiteurs en lui donnant le caractère d’un combat général révolutionnaire. Cela signifie une rupture complète avec la civilisation bourgeoise, la morale bourgeoise, la suprématie bourgeoise — cela signifie le travail comme principe de base de la vie morale et sociale.

Qu’en est-il des propositions de paix des ennemis du mouvement ouvrier ?

Ils ont découvert des méthodes nouvelles pour détruire la Russie soviétique de l’intérieur et peuvent les doubler par des méthodes pour la détruire de l’extérieur quand ils le veulent, si les travailleurs fléchissent un seul instant. La Russie veut accepter une telle paix, sachant parfaitement ce qu’elle signifie. Mais ils ont besoin de matériaux ferroviaires, de machines à un point tel qu’ils sont disposés à courir le risque des intrigues, de la corruption, des complots contre-révolutionnaires et des assassinats, confiants que les travailleurs d’Europe occidentale tireront de la force d’un contact plus étroit avec la révolution russe, confiants que le capitalisme s’effondrera avant d’avoir pu se renforcer sur le sol russe.

La Russie peut nourrir l’Europe, lui fournir des matières premières très précieuses, et, sans aucun doute, secourra immédiatement les nations européennes épuisées d’Europe centrale. Même de ce point de vue étroit, la paix avec la Russie est dans l’intérêt direct des travailleurs. Mais si une paix capitaliste avec la Russie soviétique signifiait la récupération du capitalisme à travers toute l’Europe, cela serait contraire aux intérêts tant de l’Union soviétique que de la révolution mondiale. Nous sommes confiants que cette aide aura un caractère tel qu’elle ne donnera au capitalisme aucune chance d’un redressement temporaire ni de la préparation d’une nouvelle guerre mondiale, et qu’elle viendra de toute façon trop tard. C’est notre devoir et aussi notre unique planche de salut de soutenir la Russie par notre action à une telle dimension qu’elle puisse assurer une paix qui renforcera le premier Etat prolétarien plus que ses ennemis.

Si une nouvelle attaque se prépare, nous devons combattre ce nouveau crime ; si la paix est en route, nous devons combattre d’autant plus dur car le résultat dépendra du genre de paix et de la volonté des travailleurs à utiliser cette trêve temporaire pour leurs propres objectifs révolutionnaires. Et souvenons-nous en bien, ce qui est vrai aujourd’hui pour la Russie soviétique peut devenir vrai demain pour l’Allemagne soviétique ou pour toute autre république soviétique.

C’est pourquoi en toute circonstance, l’action de soutien de la Russie soviétique doit être au-dessus de tout dans nos esprits, doit être partie intégrante de notre action prolétarienne. Et pour qu’il soit clair au monde entier qu’il s’agit d’un problème international décisif, il faut propager l’idée et préparer dans tous les pays une grève internationale de manifestation.

Une telle manifestation ne peut constituer un succès que si la lutte de classe crée et intensifie un sentiment de solidarité internationale, que si, dans tous les mouvements de masses, nous incluons la paix avec la Russie dans nos revendications, Mais, même si elle était incomplète, une manifestation des travailleurs pour une paix avec la Russie contribuerait à agrandir les forces de l’internationalisme.

Le bureau d’Amsterdam de l’Internationale communiste considère comme sa tâche principale de développer l’unité internationale non seulement de pensée, mais aussi d’action. Il soumet donc à l’examen de tous les groupes communistes et organisations révolutionnaire, comités ouvriers, etc. la possibilité d’une grève de manifestation en faveur de la paix avec la Russie soviétique à une échelle internationale.

On a toujours voulu faire du 1er Mai un jour de grève générale, dans le monde entier, mais jusqu’à maintenant on a eu du mal à réaliser le caractère révolutionnaire général que ses initiateurs avaient voulu lui donner. Au contraire, dans la dernière décennie précédant la guerre, le 1er Mai avait de plus en plus perdu toute signification révolutionnaire. Le capitalisme ne ressentait aucune menace pour son existence devant les parades et les manifestations qui se déroulaient ce jour-là avec des millions de personnes, et l’État bourgeois intégrait ces manifestations à sa vie normale, comme il l’a fait pour les syndicats, les partis social-démocrates, etc.

C’est à la III° Internationale qu’est échue la tâche historique que la II° Internationale avait seulement prévue — réaliser les prévisions dont ses prédécesseurs avaient seulement parlé. Elle a à réaliser, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’unité internationale du prolétariat mondial, son unité de doctrine, d’organisation et de tactique. Elle doit enseigner aux ouvriers à former un front mondial que l’impérialisme pour sa part est en train de réaliser malgré ses divisions et ses dissensions internes.

En suggérant qu’en 1920 le 1er Mai soit utilisé pour une grève internationale de manifestation en faveur de la Russie (peu importe si à cette date l’impérialisme parle de paix ou prépare la guerre), nous voulons nous réclamer des traditions de solidarité et d’action ouvrière en faveur de la paix déjà attachées au 1er Mai, et les utiliser comme un moyen de promouvoir un nouvel et vigoureux effort dans la direction de l’unité d’action internationale. Nous pensons que les temps sont mûrs pour un effort de ce genre [2].

Pour un observateur superficiel, la lutte révolutionnaire en Europe centrale et occidentale peut sembler se développer avec une extrême lenteur, ou même en être au point mort, mais si l’on y regarde plus près, sous la surface, on ne peut qu’admirer les profonds changements qui se produisent dans les esprits et les âmes de millions et de millions d’hommes et de femmes à travers la terre entière — des changements qui se déroulent avec la plus grande rapidité. C’est ainsi qu’ils pensent que cette domination du capitalisme qu’ils croyaient fatale, immuable et éternelle est ébranlée chaque jour un peu plus. L’idée de formes nouvelles de vie humaine, de camaraderie générale, de culture pour tous et de propriété commune des moyens de production se présente comme une réalité toujours plus proche, pour la première fois depuis que la société est divisée entre une classe dominante et une classe dominée — pour la première fois, cette idée s’est emparée des masses. La façade de l’Etat et de la société bourgeoise demeure, mais elle peut à tout moment tomber en pièces, bien qu’une lutte longue et sévère soit sans aucun doute encore nécessaire, autant pour écraser finalement la bourgeoisie que pour effectuer dans la masse du peuple la transformation morale et intellectuelle qui les rendra capables d’instaurer la communauté communiste et les rendra aptes à y vivre.

Néanmoins, il faut toujours garder présent à l’esprit le fait de ces changements énormes qui se déroulent sous la surface des choses. Nous sommes convaincus que toute petite chose, quelque circonstance mineure peut maintenant, à tout moment, faire que les innombrables éléments de la conscience révolutionnaire qui flottent dans le monde entier se rassemblent en un corps nouveau et se manifestent avec une force inattendue, devenant ainsi la toute puissante motivation d’un élan renouvelé et d’un soulèvement attendu. Aujourd’hui, il n’existe plus désormais de situations défavorables à l’action au vieux sens du terme ; les temps sont mûrs pour la disparition du capitalisme, et tout temps mort peut annoncer de nouvelles tempêtes sociales se déchaînant de façon inattendue.

C’est mus par ces considérations que nous proposons à tous les syndicats ouvriers, à toutes les organisations de masse extra-syndicales, à tous les groupes ou partis [3], cette suggestion d’une grève générale le 1er mai 1920 en faveur de la Russie soviétique, et nous les prions de nous faire connaître s’ils la soutiendront.

Pour le sous-bureau d’Amsterdam de la III° Internationale 

H. ROLAND-HOLST